Apres La Chute
Lire le chapitre 30: — LE BOCAL
Laurent fêta ses soixante ans dans la cour d'Étienne.
Il y avait cette fois un gâteau, trop de bouteilles, Hugo et ses amis, Julien et Sophie, Théo avec sa petite fille, Marianne discutant avec le traiteur comme si elle dirigeait encore le restaurant, et Yvette répétant que les jeunes ne savaient plus tremper l'osier correctement.
Sur une étagère près de la porte se trouvait le vieux cendrier en forme de cygne.
Laurent avait arrêté de fumer depuis des années, mais il l'avait conservé.
Étienne posa à côté un petit bocal de haricots.
Laurent le fixa.
« Tu veux me tuer ? »
« Stérilisation correcte. Date, lot, contrôle du couvercle. Sophie Delmas a surveillé parce qu'apparemment on n'a plus le droit de mourir selon les traditions familiales. »
Laurent éclata de rire.
Il pensa à leur père, à leur mère, aux Jardins d'Azur, aux dettes, au départ de Marianne, au prêt de Marc, aux obsèques de René, au lit d'hôpital d'Étienne, au premier tableau de Julien, au premier salaire légal de Théo, à Hugo derrière sa caméra.
Son père leur avait demandé de faire quelque chose de leur vie.
Pendant des décennies, Laurent avait cru que cela signifiait devenir plus grand.
Plus riche.
Plus visible.
Peut-être cela voulait-il simplement dire devenir utile.
Sa mère avait compris l'autre moitié.
Un bocal doit prendre son temps.
Au loin, les lumières de l'ancienne école s'allumaient. Des étudiants utilisaient encore la salle numérique à l'étage. Plus loin, de nouveaux logements avaient été construits, sans luxe inutile, adaptés aux crues et assez proches pour que l'on puisse aller travailler à pied.
Des lucioles apparaissaient dans les herbes près de l'eau.
Hugo s'assit à côté de lui.
« Tu regardes quoi ? »
Laurent lui tendit le bocal.
« La preuve que certaines choses deviennent meilleures quand on ne les force pas. »
Hugo lut l'étiquette.
« Des haricots ? »
« Entre autres. »
Bellecombe n'était pas sauvée. Laurent ne croyait plus aux mots de ce genre.
Des gens partiraient. Des entreprises échoueraient. La Loire déborderait encore. Les familles changeraient. Les disputes recommenceraient.
Mais le village était assez vivant pour choisir une partie de ses problèmes.
Cela lui semblait une fin plus honnête que la perfection.
Laurent regarda le cygne de verre.
Autrefois, il contenait les restes de tout ce qu'il consumait.
À présent, il ne contenait rien.
Ce vide-là ressemblait à une richesse.
FIN
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