Colocataires et Fondateurs
Lire le chapitre 17: The Game
Le vent sifflait contre les fenêtres mal isolées du salon, mais à l'intérieur, l'air était épais de cette tension particulière qui s'installait entre eux depuis la phrase de Tom sur l'escalier. *« Pas pour l'instant. »* Jazz avait tourné ces mots dans sa tête pendant trois jours, les examinant comme un artefact qu'elle n'arrivait pas à dater.
Elle posa la boîte de jeu sur la table basse avec un claquement volontairement sonore.
— J'ai trouvé ça au fond du placard. « Les Aventuriers du Rail ».
Tom leva un sourcil depuis le canapé où il était affalé, son ordinateur portable ouvert sur les genoux.
— Sérieusement ? On a une crise existentielle de startup qui nous pend au nez, Priya a peut-être volé notre propriété intellectuelle, et tu veux jouer à un jeu de trains ?
— Exactement. C'est précisément pour ça.
Elle sortit deux verres en plastique de la cuisine et déboucha une bouteille de rouge à moitié prix qui avait dû traîner depuis leur pendaison de crémaillère. Le bouchon céda avec un soupir satisfaisant.
— Les règles d'engagement, dit-elle en versant généreusement. On ne parle pas de Wayfinder. On ne parle pas d'investisseurs. On ne parle pas de Hartley ni de Priya ni du démo day. On construit des chemins de fer et on se souvient pourquoi on s'est lancés là-dedans.
Tom ferma son ordinateur. Quelque chose dans sa posture se dénoua, presque imperceptiblement.
— Ça marche. Mais je te préviens, je suis invincible aux jeux de société.
— Ah oui ? Dit la femme qui a gagné trois tournois de Monopoly à l'université.
— Ce qui prouve seulement que tu fréquentais des gens sans ambition.
Elle lui lança un coussin. Il l'attrapa d'une main et le posa derrière son dos avec un naturel qui la déstabilisa.
Ils étalèrent le plateau sur la table, les petites cartes de wagons colorées formant un arc-en-ciel entre eux. Le chauffage cliqueta. Dehors, un bus passa en crachant de la vapeur dans l'humidité londonienne.
— Je prends rose, dit Tom.
— Bien sûr que tu prends rose.
Elle choisit le noir, par principe.
La première manche se joua dans un silence presque confortable, ponctué seulement par le tintement des verres et le froissement des cartes. Tom construisit une ligne entre Londres et Édimbourg avec une efficacité qui frôlait l'obsession.
— Ton père jouait aux échecs, pas vrai ?
Tom leva les yeux, surpris.
— Comment tu sais ça ?
— La façon dont tu concentres tes chemins de fer. Tu ne construis pas des routes, tu construis des forteresses. Chaque coup est une défense.
Il resta silencieux un moment, un sourire naissant sur ses lèvres.
— Ouais. Il jouait. Il m'a appris quand j'avais six ans. Je haïssais ça.
— Pourquoi ?
— Parce que je perdais toujours. Et quand je perdais, il disait : *« La défaite est une information, pas une identité. »* Puis il me faisait rejouer jusqu'à ce que je gagne. Mais même quand je gagnais, je savais qu'il avait laissé une faille ouverte. Il ne me laissait jamais vraiment gagner.
Jazz cessa de trier ses cartes.
— Ça explique pas mal de choses.
— Genre quoi ?
— Genre pourquoi tu fonces tête baissée dans tout. Pourquoi tu as lancé un produit en avance sans valider le marché. Pourquoi tu fais des paris insensés et tu appelles ça de la vision.
Il prit une gorgée de vin, plus longue que nécessaire.
— Et ça explique pourquoi tu as pris le risque de t'associer avec moi, dit-il finalement. Pour prouver que tu étais meilleure que la fille qui t'avait battu au hackathon.
— Touché.
Elle posa ses cartes face cachée et se cala contre le canapé.
— Mon père, c'est l'inverse. Il ne m'a jamais poussée. Il ne m'a jamais rien demandé. Il a travaillé à l'hôpital comme aide-soignant pendant trente ans. Ma mère, elle enchaînait les doubles services dans la restauration. Ils ont quitté Lagos pour que j'aie une chance, et ils n'ont jamais — jamais — mis de pression sur moi.
— Et pourtant.
— Et pourtant, dit-elle en écho. C'est ça, le problème. Ils ont tout sacrifié pour que je puisse être libre, et moi je ne peux pas me permettre d'échouer parce que leur sacrifice n'aurait servi à rien. Tu comprends ?
Tom soutint son regard un long moment. Ses yeux, habituellement pétillants d'ironie, étaient étonnamment doux dans la lumière jaune de la lampe du salon.
— Ouais, dit-il. Je crois que je comprends.
Il retourna une carte wagon, distraitement.
— Tu sais ce que c'est, d'être le fils d'un médecin cardio-thoracique qui ne parle que de ses patients comme s'ils étaient ses vrais enfants ?
Jazz secoua la tête.
— Mon frère est devenu avocat. Ma sœur est devenue pédiatre. Moi, j'ai annoncé que je voulais coder des applications de gestion du temps.
Il rit, sans joie.
— Il a dit que c'était une jolie façon de gaspiller une éducation privée. Puis il a suggéré que je pourrais peut-être faire une formation en administration hospitalière, « pour être raisonnable ». Je ne sais pas pourquoi je m'attendais à autre chose. Il n'a jamais compris que ce que je voulais, c'était construire quelque chose moi-même. Pas rafistoler les systèmes qu'il a passé sa vie à vénérer.
La bouteille était presque vide. Jazz ne savait pas depuis combien de temps ils jouaient, ou si quelqu'un avait réellement marqué des points.
— C'est pour ça que tu es aussi têtu, dit-elle.
— C'est pour ça que je suis aussi têtu.
— Et c'est pour ça que tu détestes quand je te montre une faille dans ton code.
Il souffla par le nez, un semblant de rire.
— Ah non, je déteste ça parce que tu as cette façon de dire *« je te l'avais dit »* avec tes silences, et c'est insupportable.
— C'est faux ! Je ne dis jamais ça.
— Tu n'as pas besoin de le dire. Je le vois dans tes épaules.
Elle lui lança le coussin en retour. Il l'attrapa, et cette fois, il le garda sur ses genoux, ses doigts traçant la couture du tissu comme s'il cherchait ses mots.
— Je ne t'ai pas tout dit, Jazz. Sur le fait de m'associer avec toi.
Elle se figea.
— La vérité, c'est que j'avais une théorie. Une théorie stupide, venue tout droit de mon père : que les gens comme toi — les gens qui ont peur d'échouer — finissent toujours par plier. Que tôt ou tard, tu partirais parce que la pression serait trop forte, et que je pourrais me vanter d'avoir raison.
Il marqua une pause.
— Et maintenant ?
— Maintenant, dit-il doucement, je pense que les gens qui ont peur d'échouer sont ceux qui se donnent le plus. Parce qu'ils savent ce que ça coûte de tout perdre. Moi, je n'ai jamais eu cette peur. J'avais tort de penser que c'était une force.
Le silence s'étira. Un moteur de voiture toussa dehors avant de s'éteindre. Jazz remarqua soudain à quel point ils étaient proches, chacun sur son bord du canapé, mais la table basse qui les séparait semblait soudain bien petite.
Elle détourna le regard vers le plateau.
— Je crois que tu as perdu, dit-elle. Tes chemins de fer ne connectent rien du tout.
Il suivit son regard. Sa ligne de Londres à Édimbourg avait été bloquée par ses propres jetons noirs — elle avait construit une ligne parallèle à la sienne, stratégie qu'elle n'avait pas prise consciemment.
— Tu m'as eu, dit-il.
— Je sais.
Il lui sourit. Un vrai sourire. Pas celui qu'il utilisait avec les investisseurs ou les mentors. Celui qui lui creusait une fossette à la joue gauche qu'elle n'avait jamais remarquée auparavant.
La sonnette retentit.
Tous deux sursautèrent. Il était vingt-deux heures passées ; ils n'attendaient personne. Jazz regarda par la fenêtre : une silhouette familière se tenait sous la pluie, un dossier imperméabilisé serré contre sa poitrine.
Le cœur de Jazz bascula dans ses talons.
— C'est Alex, dit-elle. L'investissement.
Leur soirée venait de prendre une toute autre direction.
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