Colocataires et Fondateurs
Lire le chapitre 6: Night Shift
Le martèlement du clavier de Tom s'arrêta net. Jazz leva les yeux de son écran, les sourcils froncés, prête à lui demander ce qui clochait. Elle s'attendait à une plainte sur le café froid ou sur la playlist qu'elle avait lancée, une vieille habitude d'esquive qu'ils avaient tous deux développée depuis trois nuits.
« Putain », murmura-t-il.
Pas de sarcasme. Pas de regard en coin. Il fixait son écran comme si on venait d'y faire apparaître un fantôme.
Jazz posa son stylo. La ligne de ruban adhésif au sol, entre leurs deux zones, semblait soudain plus mince qu'à son arrivée au salon transformé en open space. Elle l'avait franchie une fois. Une seule. C'était pendant la tempête, quand elle avait compris qu'il cherchait ce putain de bouton de manchette, et que la compassion l'avait emporté sur le protocole. Depuis, elle restait de son côté. La plupart du temps.
« Quoi ? » demanda-t-elle.
Il ne répondit pas immédiatement. Il fit défiler une page de code, puis revint en arrière, puis encore en avant. Ses doigts étaient suspendus au-dessus du clavier, hésitants, comme s'il cherchait la bonne combinaison de touches pour réparer un mensonge.
« Le comparateur de prix », dit-il finalement. « Celui qu'on a mis en ligne à la version bêta pour les tests utilisateurs. »
— Quoi, il plante ?
— Non. Il ne plante pas. C'est ça le problème.
Jazz se leva. Cette conversation était déjà du domaine du travail partagé, et la ligne de ruban était une fiction qu'ils s'étaient racontée pour survivre à la promiscuité. Elle s'approcha de son côté, son mug froid à la main, et se pencha pour regarder par-dessus son épaule.
L'interface sur son écran était simple : deux colonnes, deux produits, un prix à côté de chacun. La démo que Tom avait codée pour la présentation à l'investisseur qui les avait recalés. L'ébauche de ce qu'ils devaient améliorer pour le rendez-vous chez Harrison dans dix jours — non, neuf maintenant.
« Je ne vois pas le problème », dit-elle.
Tom cliqua sur un bouton. Une moitié de l'écran se modifia, un captcha apparut, et le texte en dessous afficha : *Données non disponibles pour ce revendeur.
— On a un bug, diagnostiqua Jazz.
— Non, on a un travail de merde. Le comparateur se fait bloquer par les revendeurs parce qu'il gratte leurs pages pour les prix. C'est de la collecte publique, mais ils le traitent comme une fraude. Résultat : sur trois tentatives en conditions réelles, deux échouent.
Jazz recula. Elle sentait la frustration monter, ce nœud familier dans sa gorge qu'elle avait appris à reconnaître comme l'avant-goût de l'échec. Le même qu'elle avait eu lors de son premier entretien d'embauche, quand elle avait oublié son portfolio. Le même qu'elle avait eu il y a trois mois, quand son précédent projet avait sombré faute de financement.
« On n'a pas le temps de réécrire l'architecture de collecte », dit-elle. « Harrison veut des résultats mesurables dans dix jours. »
— Pas l'architecture, non. Mais peut-être qu'on change d'approche.
Il ouvrit un nouvel onglet. Une page web s'afficha — le site d'un détaillant électroménager, dont la page produit affichait clairement une liste d'articles avec leurs prix.
« Et si on ne gratte pas les pages produits ? Et si on enregistre les prix directement à la volée quand les utilisateurs visitent les pages avec notre extension navigateur ? Un pitch : une fenêtre contextuelle, on voit le prix qu'ils regardent, et on le compare instantanément aux autres revendeurs qu'on connaît déjà.
— Tes données à la volée ne seraient pas fiables. Pour comparer, il faut l'historique. »
Tom sourit. Un sourire sans assurance, un simple début de courbe aux lèvres. Il ne la regardait pas, il regardait son écran comme si la réponse s'y cachait entre les lignes de code.
« C'est là que ça devient intéressant. Si le prix n'est pas fiable maintenant, il le devient avec le temps. Chaque utilisateur visite un page produit, on capture le prix, on le stocke, et la prochaine fois qu'un autre utilisateur regarde la même page ailleurs, on a une donnée que les autres comparateurs n'ont pas : l'historique. Personne ne fait ça. »
Jazz fronça les sourcils. Elle retourna s'asseoir de son côté, mais elle laissa la chaise décalée, légèrement pivotée vers lui. La ligne de ruban avait toujours été une convention, pas une barrière physique réelle. Elle commençait à croire que c'était plutôt une promesse qu'ils se faisaient d'essayer, sans jamais y croire vraiment.
« Tu veux transformer notre faille en fonctionnalité », dit-elle lentement.
— Je ne sais pas encore. Peut-être. Toi, t'en penses quoi ? Tu sais concevoir, toi, les méthodes produit. La réponse honnête, pas une jolie courbe.
La réponse honnête. Depuis leur installation, ils s'étaient cachés derrière des taquineries, des joutes verbales et des silences stratégiques. La vraie collaboration s'était limitée aux heures de travail, bordées par des horaires stricts et des pauses planifiées. Mais là, à minuit passé, avec les volets fermés sur la pluie londonienne et les restes de pâtes qui refroidissaient dans la cuisine, la question exigeait une réponse directe.
Jazz prit une inspiration. « C'est la première idée qui ne donne pas envie de jeter mon ordinateur par la fenêtre depuis qu'on a commencé. Elle est risquée, elle va demander des tests, et elle dépend de la confiance qu'on peut obtenir de vrais utilisateurs. Mais si elle marche… elle est unique. »
Tom hocha lentement la tête. « C'est exactement ce que je pensais. On commence cette nuit. »
Ils entamèrent un rythme qu'ils n'avaient jamais connu avant cette heure-là. Le début de la collaboration avait été un champ de mines : chaque décision, chaque compromis était négocié comme un traité de paix. Mais à mesure que les heures s'égrenaient, que le café refroidissait dans leurs mugs et que les boucles de code s'accumulaient sur l'écran partagé, les échanges devinrent plus fluides.
« Mets le bouton de capture là-bas, à côté du logo, pour qu'il soit visible mais pas intrusif », suggéra-t-elle.
— Les utilisateurs vont le trouver agressif.
— Notre comparateur actuel est invisible. L'agressivité, c'est mieux que la transparence.
Il rit. Un rire bref, sans moquerie, et Jazz se surprit à sourire. Elle le regarda taper, ses doigts rapides et précis, et pendant un instant elle vit au-delà du costard-cravate du premier jour, du snobisme d'Oxbridge, de l'obstination — elle vit le type qui avait perdu ses boutons de manchette dans un meuble suédois et qui s'énervait sur les vis à tête de croix. Un homme qui avait besoin de contrôle, oui, mais aussi un homme qui cherchait à faire les choses correctement. Elle ne savait pas ce qui était le plus dangereux : l'admettre, ou l'apprécier.
Deux heures plus tard, le rythme ralentit. Le mercure de l'épuisement commençait à peser sur leurs paupières, et Jazz regarda sa montre : 2 h 40. La pluie avait cessé, laissant place à un silence feutré sous les vitres.
Tom se détendit contre le dossier de sa chaise, les mains retombées sur ses cuisses. « C'est la version la plus bancale d'un prototype que j'aie jamais écrite », dit-il. « Elle va planter au premier vrai test utilisateur. »
— Mais elle fait quelque chose que les autres ne peuvent pas faire.
— Elle le fait, oui. Sans garantie.
Ils se regardèrent. Leurs yeux se rencontrèrent à travers l'espace sombre que la veilleuse du comptoir de cuisine illuminait à peine. Le silence qui suivit n'était pas pesant — il était chargé, électrique, comme l'air avant l'orage. Jazz sentit sa propre respiration s'accélérer sans raison, la chaleur monter dans sa poitrine. Elle vit Tom la regarder, son regard s'attarder une seconde de trop sur sa bouche, et elle sut qu'il ressentait la même chose qu'elle : l'intimité de deux personnes travaillant ensemble à une heure où le monde est endormi, une vulnérabilité partagée sous leurs yeux fatigués.
Elle se leva brusquement, faisant grincer les roulettes de sa chaise sur le parquet. « Je vais me coucher », dit-elle, la voix plus rauque qu'elle ne l'aurait voulu. « On reprend demain matin. Il faut du recul pour savoir si cette idée tient la route. »
Tom acquiesça, mais ne bougea pas. Il fixa son écran, ses doigts se replaçant sur le clavier comme pour repousser la fin de la session. « Oui. Demain. »
Dans sa chambre, Jazz s'assit au bord du lit, les mains sur ses genoux. Elle ne se déshabilla pas — elle resta là, à écouter le cliquetis reprendre de l'autre côté du mur, les touches rapides et obstinées. La limite qu'elle avait tracée au sol n'existait plus que comme un geste de peinture sur un plancher. La vraie limite, celle qu'elle sentait battre dans sa poitrine, n'avait jamais été si fragile.
Elle sortit son carnet de croquis et tourna les pages, sans savoir pourquoi, jusqu'à la page où elle avait dessiné une porte entre deux pièces. Elle sortit un crayon et, sans réfléchir, esquissa une fenêtre à côté de la porte. L'image s'imposait d'elle-même : ouvrir la porte ne suffirait peut-être pas. Il faudrait aussi laisser entrer la lumière.
De l'autre côté du mur, le cliquetis s'arrêta. Puis il reprit, plus lent, plus régulier.
Jazz regarda l'heure. Elle dormirait quatre heures maximum. Mais pour la première fois depuis des semaines, elle se sentait — pas en sécurité, non. Elle se sentait mobile. Prête.
Elle ferma le carnet et s'allongea, le plafond au-dessus d'elle n'étant qu'un début de noirceur.