La Cité Engloutie d'Aegis
Lire le chapitre 38: The Quiet Return
La mer était d’un calme trompeur. Un bleu profond, immobile, presque irréel sous le soleil de l’après-midi. Élise Renard se tenait à la proue de l’Hydro, le petit navire de recherche qu’on avait mis à sa disposition pour cette ultime visite. Ses doigts serraient la rambarde, ses jointures blanchies par la tension qu’elle s’efforçait de ne pas montrer.
Derrière elle, l’équipage s’affairait en silence. Personne n’osait parler plus fort qu’un murmure. Depuis que la nouvelle avait éclaté, depuis que son visage était apparu sur tous les écrans du monde, elle était devenue une réputation — une légende vivante et une menace pour certains. Les regards qu’on lui lançait étaient ceux qu’on réserve aux survivants des naufrages : un mélange de respect et de crainte.
Le site d’Aegis était à cinquante mètres sous eux. La ville engloutie, celle qui aurait dû être la découverte du millénaire, était désormais scellée. Les relevés effectués par l’AIEA la veille étaient sans appel : les fuites de radiations rendaient toute plongée létale. Ce n’était plus une cité à explorer — c’était un sarcophage.
Renard baissa les yeux vers l’eau. Elle ne voyait rien, bien sûr. Mais elle savait. Sous ce bleu uniforme, les rues pavées, les fresques, les fontaines où Sophie avait cru voir des poissons trop familiers — tout cela ne serait plus jamais touché par une main humaine.
— Capitaine, murmura le timonier en s’approchant. Nous sommes à la position que vous avez demandée.
Elle hocha la tête sans se retourner.
— Jetez l’ancre. Je vais y aller seule.
Un Zodiac fut mis à l’eau. Déjà équipé, le petit moteur ronronna quand elle prit place, posant un sac à ses pieds. Elle s’éloigna du navire-mère sans se retourner, laissant derrière elle les regards curieux et les questions muettes.
À trois cents mètres du point zéro, elle coupa le moteur. Le silence retomba, absolu. Seul le clapotis léger contre le caoutchouc du Zodiac troublait l’air chaud.
Elle resta immobile un long moment.
Puis elle sortit le contenu de son sac : une montre de plongée — celle de son père, qu’elle avait récupérée au fond d’un tiroir de son bureau à l’Ifremer, celle qu’il portait lors de ses premières missions en Méditerranée. Et une boussole de cuivre ancienne, celle que Sophie lui avait offerte pour son trentième anniversaire, juste avant que tout déraille.
Elle les serra l’une contre l’autre, un instant. Les objets portaient encore leur poids, leur histoire. Les souvenirs n’étaient jamais très loin.
— Vous avez cru en moi, murmura-t-elle. Jusqu’au bout. Même quand on voulait faire de moi un autre outil, vous m’avez laissée choisir mon chemin.
Elle marqua une pause. La brise souleva une mèche de ses cheveux, les colla à sa joue.
— Je voulais que ça s’arrête ici. Pour vous deux. Pour moi.
Elle souleva la montre et la boussole, les tint au-dessus de l’eau. Leurs reflets dansaient à la surface.
Puis elle les lâcha.
Elles tombèrent avec un bruit sourd, et l’eau les avala sans laisser de trace. Une seconde plus tard, la surface était redevenue lisse, comme si rien n’avait existé.
Renard ne détourna pas les yeux. Elle resta là, figée, à regarder les cercles qui s’élargissaient avant de s’évanouir.
Enfin, elle se pencha. Elle sortit son couteau de plongée de la poche de sa veste, traça lentement, dans le sable humide qui filtrait près de la rive immergée du plateau, un cercle parfait. À l’intérieur, elle griffa trois lettres. Puis elle effaça les lettres d’un revers de main. Le cercle demeurait — une signature silencieuse, presque invisible, qu’elle seule reverrait jamais.
Elle se releva, rangea le couteau.
— Au revoir, dit-elle à voix haute. Pas adieu. Juste au revoir.
Elle reprit le Zodiac, remit le moteur en route. Quand elle rejoignit le navire-mère, elle avait le visage sec et le regard clair.
—
Ce soir-là, installée dans la cabine qu’on lui avait prêtée, Renard finissait de rédiger son rapport final quand un message crypté s’afficha sur son écran de travail. Elle fronça les sourcils. Personne ne savait qu’elle était ici, ou presque.
Elle le décrypta. Un protocole de sécurité qu’elle connaissait bien — celui de la Sentinelle.
Le texte était court :
*Madère. Recif primaire. Mouvement detectable. Votre amnistie ne couvre pas ce que vous allez découvrir. Nous l’avons su avant vous. Vous étiez leur outil. Vous pourriez être leur rempart. Choisissez.*
Elle resta un long moment face à l’écran, les mains à plat sur le bureau. La fatigue pesait sur ses épaules, et une part d’elle — une part immense — aurait voulu fermer la page, éteindre l’ordinateur, et ne plus jamais regarder la mer en dessous.
Mais le mot « Madère » tournait dans sa tête comme un écho. Ce n’était plus de la théorie. Le corail était mort. Le recif bougeait. De quoi ? De qui ? Et si Aegis n’était qu’une brique d’un mécanisme bien plus vaste, dont elle n’avait désamorcé qu’un rouage ?
Elle prit son téléphone. Ouvrit le journal de bord de son père — le vrai, celui qu’il lui avait légué, celui où il avait dissimulé ses notes les plus anciennes entre les lignes de ses rapports officiels. Ses yeux parcoururent une page qu’elle avait relue cent fois.
Une note marginale minuscule, qu’elle avait toujours prise pour un gribouillis, s’éclaira soudain d’un sens nouveau.
*« L’outil ne se contente pas de copier. Il doit savoir. La copie est une mémoire. La mémoire est une trace. Aegis n’est pas le début. Le début est ailleurs. »*
Renard reposa le téléphone.
Elle était amnistiée. Libre.
Mais libre de choisir — et le choix n’était jamais neutre.
Elle se leva, ouvrit la petite fenêtre de la cabine. La lune traçait un chemin d’argent sur la mer. L’air était tiède. Tout semblait paisible.
Elle savait que ce n’était qu’une apparence.
Elle rédigea une réponse à la Sentinelle, une seule ligne :
*« Je ne choisis pas encore. Mais je n’ignore plus rien. Donnez-moi des preuves. Pas des promesses. »*
Elle envoya le message.
Puis elle rangea son téléphone, referma la fenêtre, et resta là dans la semi-obscurité, à écouter le battement du moteur du navire qui se préparait à rentrer. Derrière elle, la Méditerranée s’étendait, profonde et silencieuse — porteuse de tous les secrets, de toutes les vérités qu’on avait voulues ensevelies.
Et elle savait que ce n’était pas fini.
Elle avait laissé une montre au fond de l’eau.
Mais le temps, lui, ne l’avait pas encore rendue libre.
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