La Condition du Comte
Lire le chapitre 26: The Delayed Arrival
Le lendemain matin, la lumière dorée filtrait à travers les hautes fenêtres du petit cabinet de la banque Larkin & Fils, où Clara et Julian attendaient dans un silence tendu. Le saphir reposait dans un écrin de velours posé sur le bureau, son éclat bleu profond semblant défier la poussière des lieux. Julian avait exigé un rendez-vous privé avec le représentant d’Umbridge, un homme au visage crayeux nommé Mr. Pettigrew, qui arrivait enfin, un portefeuille en cuir sous le bras.
« Messieurs, mesdames », dit Pettigrew d’un ton rogue, en s’asseyant sans y être invité. « Lord Umbridge m’a chargé de régler cette affaire en son nom. Vous avez la marchandise ? »
Julian poussa l’écrin vers lui. Pettigrew l’ouvrit, examina le saphir à la lumière, le retourna avec des doigts experts. Un long silence. Il reposa la pierre avec un claquement sec.
« La somme est insuffisante », dit-il.
Clara se raidit. « Insuffisante ? C’est la valeur convenue. Le saphir vaut bien plus que la dette. »
Pettigrew sortit un document plié de son portefeuille et le déploya sur le bureau. « La dette originale de votre père s’élève à douze mille livres. Lord Umbridge, dans sa générosité, a consenti à patienter—mais les intérêts ont couru. Total, avec pénalités : dix-huit mille livres, quatre cents shillings. Et quelques pence. » Il sourit, révélant des dents jaunies. « Davantage que ce que vaut votre caillou, j’en ai peur. »
Clara bondit. « C’est une extorsion ! Mon père n’a jamais signé pour un montant pareil. »
« Si fait, dit Pettigrew en poussant le document vers elle. Sa signature, là, en bas. Vérifiée par trois notaires de la couronne. »
Julian saisit le document, l’examina avec une intensité fébrile. Clara vit ses mâchoires se serrer, ses yeux parcourir les lignes serrées d’écriture. Les battements de son cœur ralentirent, s’alourdirent. Ils avaient trouvé le saphir, surmonté l’embuscade de Lady Eastleigh, échappé aux hommes d’Umbridge—pour échouer ici, dans un bureau poussiéreux, face à un homme qui sentait le tabac bon marché et l’avidité.
Puis Julian leva les yeux. Quelque chose avait changé dans son regard—une lueur nouvelle, presque dangereuse.
« Ce document est frauduleux », dit-il calmement.
Pettigrew cligna des yeux. « Je vous demande pardon ? »
« La signature est correcte, je vous l’accorde. Mais le montant inscrit ici ne correspond pas au registre du prêteur d’origine. » Julian sortit une liasse de papiers de sa poche—les pages qu’ils avaient copiées du registre secret de Lord Ashworth. Il les déploya devant Pettigrew. « Lord Ashworth a emprunté douze mille livres à la banque Mortimer & Cie. Le registre montre que la dette a été rachetée par votre client, Lord Umbridge, à une valeur de huit mille livres. Or, le document que vous me présentez indique douze mille livres capitalisées à cinq pour cent dès la date du prêt initial—sans aucun transfert de propriété. »
Il se pencha en avant. « En clair, Mr. Pettigrew, Lord Umbridge a gonflé la dette de quatre mille livres dès le départ, en falsifiant la date de capitalisation. C’est un acte de fraude caractérisée, puni par le code civil, article quatre-vingt-dix. »
Pettigrew perdit sa couleur crayeuse pour devenir d’un blanc virant au gris. « Vous n’avez aucune preuve que ce registre est authentique. »
« Il provient du cabinet privé de Lord Ashworth, scellé et attesté par la main du Colonel Ashworth, qui a servi sous son commandement. » Julian tira un second document—une lettre signée du colonel. « Le Colonel confirme l’authenticité de ce registre, ainsi que les circonstances de la création de la dette. Si nous portons cette affaire devant la Cour des Requêtes, votre client devra expliquer pourquoi il a majoré une dette rachetée pour une fraction de sa valeur nominale. »
Pettigrew saisit la lettre, la lut, la relut. Ses doigts tremblaient légèrement. « La Cour des Requêtes... ce serait une folie. Lord Umbridge est un homme puissant, avec des amis partout. Vous ne gagnerez pas. »
« Peut-être pas », dit Julian, d’une voix douce. « Mais je vous promets ceci : si nous gagnons, la dette sera déclarée nulle, et votre client devra rembourser les deux mille livres qu’il a déjà extorquées à la famille Ashworth. Si nous perdons—vous perdez, aussi. Parce que je déposerai devant le juge votre participation personnelle à cette fraude, au vu de ce document signé de votre main, ici, en bas. »
Pettigrew savait qu’il était pris. La pièce sembla se rétrécir autour de lui. Il leva les yeux vers Julian, puis vers Clara, qui le dévorait des yeux—cet homme qui avait caché un mariage, qui avait menti, qui avait fui devant ses démons, mais qui se dressait maintenant comme un mur entre elle et la ruine.
« Vous ne ferez rien d’imprudent, dit Pettigrew d’une voix rauque. Il y a des hommes, dans cette ville, qui savent régler les comptes autrement que par les tribunaux. »
« Il y a aussi des hommes, dans cette ville, qui finissent par balancer au bout d’une corde », répliqua Julian. Il se leva, ramassa l’écrin, et le glissa dans poche de sa redingote. « Nous porterons cette affaire devant la Cour des Requêtes de Londres, séance de lundi. Vous avez trois jours pour informer Lord Umbridge que s’il refuse de comparaître, nous obtiendrons un jugement par défaut, et la dette sera déclarée fraudeuse. »
Sur ce, il prit Clara par le coude et la guida hors du cabinet, la laissant presque courir pour suivre son pas. La rue était sèche, le soleil cru. Elle s’arrêta une fois à l’abri des regards, haletante.
« Tu n’avais que ça en main ? demanda-t-elle. Tu savais depuis le début que le registre suffirait ? »
Julian secoua la tête. « Je savais que Pettigrew était un imbécile trop confiant. Mais je ne savais pas si Umbridge accepterait de reconnaître la fraude en privé. Il fallait que je le pousse—le forcer à choisir entre la honte et le procès. » Un léger sourire ourla ses lèvres. « Il regrettera de m’avoir sous-estimé. »
Clara resta silencieuse. Elle pensait à l’écrin lourd contre son flanc, à la menace voilée de Pettigrew, à l’étrange calme de Julian devant l’abîme. Puis, sans se décider à le vouloir tout à fait, elle dit :
« Je n’aurais jamais pensé que ton esprit de chicaneur me sauverait la vie. »
Il tourna la tête, et pendant une fraction de seconde, elle vit autre chose que l’avocat—un homme fatigué, presque vulnérable, dont le masque venait de se fêler.
« Je passe mes jours à chercher des fissures dans les contrats des autres », dit-il. « C’est en trouvant celles d’Umbridge que j’ai gagné ce droit d’exister. »
Elle ne répondit pas. Le saisissement du procès à venir pesait soudain sur eux comme une épée suspendue.
« Partons », dit-elle enfin. « Finissons-en. »
Ils firent quelques pas. Puis, dans le bruit des sabots et des voitures, une voix les interpella—un homme en uniforme de la Bow Street, un brassard noir au bras. Il tenait un papier cacheté.
« Mr. Granville ? Ordre de comparution. La Cour des Requêtes a été informée d’une irrégularité dans votre pratique juridique. Vous êtes convoqué pour enquête préliminaire, demain, à l’aube. »
Julian saisit le papier, le lut. Son visage pâlit lentement, comme un ciel d’hiver.
« Le tribunal ne siégera pas en votre faveur si votre dossier est en péril », murmura l’officier. Puis il tourna les talons et disparut dans la foule.
Clara regarda Julian, vit le document trembler entre ses doigts, et comprit que la partie ne faisait que commencer.
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