La Dette du Gardien
Lire le chapitre 35: The Final Price
La première fissure apparut dans la paume d'Ishbel, un trait sombre comme une racine gelée. Elle ne cria pas. Elle regarda la ligne noire ramper vers son poignet, et son visage se fit calme, presque résigné.
Callum était à genoux près du feu, le dirk posé entre eux, lorsque le cri de la forêt lui traversa la poitrine. Pas un hurlement de bête. Un gémissement sourd, monté de la terre elle-même. Il sentit le poids de l'Ur dans sa propre chair, un écho de la douleur partagée.
— Il se réveille, dit Ishbel.
Elle tenait sa main ouverte devant elle. La fissure pulsait, plus sombre que le sang.
— Le contrat n'est pas complet.
Callum se leva. Le feu jetait des ombres dansants sur les murs de la cabane. Il avait retrouvé des fragments de mémoire ce matin-là — un rire sous la pluie, une main tendue sur un pont de bois, une phrase murmurée au creux de l'oreille. Le corbeau connaît son nom. Chaque fragment revenu lui faisait plus mal que l'oubli.
— Il veut ce qui reste, dit-il.
Ishbel hocha la tête. Le noir gagnait son avant-bras.
— Il veut la fin. Un gardien doit mourir volontairement. Ne pas être consumé. Choisir la lame.
Le dirk brillait entre eux. Callum le saisit. Le métal froid lui mordit la paume, familier.
— Alors c'est moi.
Ishbel releva les yeux. Ses prunelles étaient devenues deux puits verts, profonds comme la forêt avant le temps.
— Non.
— Écoute-moi. Mes souvenirs sont des lambeaux. Toi, tu es entière — tu portes l'Ur, mais tu es entière. Le monde a besoin d'un gardien qui sait ce qu'il garde, pas d'un homme qui cherche sa propre ombre.
— Et moi, je n'ai pas besoin de toi ?
La fissure atteignit son coude. Elle ne vacilla pas.
— Tu préfères me laisser seule avec cette chose en moi, ou tu préfères me laisser seule avec ta mort ?
— Il n'y a pas d'autre voie.
La terre trembla. La fissure gagna une étagère, fit tomber une tasse d'étain. Le feu gronda. La forêt entière retint son souffle.
Ishbel fit un pas vers lui. La noirceur atteignit son épaule, tressant ses veines comme du lierre sous la peau.
— La dernière fois, tu as brisé le rite pour me sauver. Tu as choisi de perdre ta mémoire plutôt que de me perdre. Et tu veux maintenant que je te regarde choisir ta mort ?
— Ce n'est pas pareil.
— C'est exactement pareil.
La fissure atteignit sa gorge, une fine ligne sombre sous sa mâchoire. Sa voix restait posée, presque douce.
— L'Ur sait que nous sommes deux. Il a besoin d'un gardien entier pour achever le contrat. Si tu meurs, il me consumera, parce que je suis déjà à moitié en lui. Si je meurs, volontairement, par le dirk… le contrat s'achève avec celle qui conclut.
Callum la regarda. Ses yeux à lui étaient secs, trop secs pour les mots qu'il avait besoin de dire.
— Je ne me souviens pas de tout. Mais je sais une chose. Je t'ai aimée avant de te connaître. Si je dois choisir entre perdre ce que je suis et perdre ce que tu es…
Il leva le dirk, pointe vers sa poitrine.
— Je choisis ce que je suis. Et ce que je suis, c'est l'homme qui te garde, même si je ne me souviens pas de pourquoi.
Les yeux d'Ishbel s'humidifièrent. La fissure noire marqua un temps, comme si l'Ur écoutait.
— Le corbeau connaît son nom, murmura-t-elle.
— Et le gardien connaît son devoir.
Il retourna la lame, cambra le bras.
Le bois de la cabane craqua. Le sol se souleva d'une vague sourde. Ishbel se jeta en avant au moment où le dirk commençait sa descente.
Elle attrapa son poignet.
Pas pour l'arrêter — pour tourner la lame vers elle.
Le métal entra dans sa chair entre la deuxième et la troisième côte, glissant net, sans résistance. Ishbel ne cria pas. Elle aspirA, une fois, profondément, les yeux grands ouverts sur lui.
Callum sentit le choc dans sa propre poitrine, le partage du lien qui les unissait. La fissure qui courait sur le bras d'Ishbel se rassembla en éclairs noirs, remonta vers la lame, se jeta dans le drik.
L'Ur hurla.
Pas un son. Un silence qui se creusa dans la terre, dans les racines, dans la moelle des pierres. La cabane entière sembla aspirer l'air, puis relâcher, dans un soupir qui dura une éternité.
Les fissures sur le corps d'Ishbel s'éteignirent. La noirceur se retira comme une marée, laissant une peau pâle et nue. Elle tomba à genoux, la main refermée sur le drik planté en elle.
Callum la rattrapa avant qu'elle ne touche le sol. Sa mémoire lui rendit tout d'un coup — un visage penché sur lui, l'odeur de pluie et de mousse, un nom murmuré cent fois, mille fois, un pont de bois, une blessure pansée au crépuscule, une phrase entre eux deux, seulement eux deux, pour toujours. Le corbeau connaît son nom. Le corbeau connaît son nom.
— Ishbel.
— Chut.
Elle sourit. Le sang teignait ses lèvres, mais ses yeux étaient clairs, enfin clairs, délivrés de la pression verte.
— Tu te souviens de moi.
— Oui.
— Alors tu sais pourquoi.
Il ne put répondre. Le poids de toutes les années retrouvées l'écrasait.
— Le drik a besoin d'un gardien entier, dit-elle. Pas de deux moitiés. Je suis entière, maintenant. Ce que j'étais avant de l'accepter, je le sais. Et je choisis de finir ce que ta famille a commencé.
Elle porta sa main libre à son visage. Ses doigts étaient froids.
— Tu vas rester, Callum. Tu vas garder la forêt. Et tu vas vivre avec la mémoire de moi.
— C'est plus lourd que l'Ur.
— C'est ce qui te garde humain.
Elle retira le drik d'un geste net. Le recul fut bref. Le métal brilla, net, sans une goutte de sang. L'Ur n'était plus nulle part. La forêt, dehors, était doucement calme. Un oiseau chanta.
Ishbel respira encore une fois, deux fois. Puis sa main retomba, et son souffle cessa dans un dernier soupir qui n'avait rien de douloureux.
Callum resta à genoux, la tenant contre lui. Le drik gisait dans l'herbe à côté d'eux, inerte, vide, enfin vide de toute volonté.
Un corbeau se posa sur l'appui de la fenêtre et tourna un œil vers lui.
Callum le regarda.
— Tu connais ton nom, dit-il à voix basse.
L'oiseau ouvrit le bec, et son cri traversa la forêt entière, annonçant que quelque chose, enfin, était en paix.
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