La Dette du Vigneron
Lire le chapitre 37: A New Chapter
Le soleil de mai n’était pas encore haut, mais il chauffait déjà les pierres de la terrasse. Alex avait posé sa tasse de café sur le rebord du muret, à côté d’un sécateur oublié, et il laissait ses yeux errer sur les rangées de vignes qui descendaient vers la vallée. Les feuilles neuves, d’un vert presque criard, captaient la lumière comme un tissu précieux. Il n’avait pas prévu de penser à quoi que ce soit de précis ce matin-là. Juste regarder. Juste être là.
Le gravier de l’allée crissa sous des pas légers. Alex se retourna. Une jeune femme s’approchait, casquette de toile sur la tête, bottes usées, un sac en bandoulière qui lui battait la hanche. Elle s’arrêta à quelques mètres, hésitante, mais son regard était direct.
— Monsieur Moreau ?
— C’est moi.
— Je m’appelle Élise Renard. Je viens de Beaune. Enfin, de plus loin que ça. J’ai fait mes études à Dijon, viticulture et œnologie, et j’ai travaillé deux saisons en Australie, une en Nouvelle-Zélande. Je cherche un poste.
Elle avait parlé d’un trait, comme si elle récitait une lettre de motivation apprise par cœur. Alex se leva, essuya ses mains sur son pantalon.
— Vous cherchez un poste, et vous venez frapper aux portes des domaines au hasard, ou vous aviez une raison précise de venir ici ?
— J’ai lu ce qui s’est passé. Le procès, la liquidation du groupe Bouchard, le passage du domaine en trust. C’est dans tous les journaux spécialisés.
— Et ça vous a donné envie de postuler ? La plupart des gens auraient fait le contraire.
— La plupart des gens n’y voient que le scandale. Moi, j’y vois une opportunité. Un domaine de cette taille, sorti du circuit criminel, repris par quelqu’un qui n’est pas du métier mais qui semble vouloir faire les choses proprement. Ça ne se trouve pas tous les jours.
Alex ne répondit pas tout de suite. Il l’observa. Elle devait avoir vingt-cinq, vingt-six ans. Des épaules carrées, des mains calleuses malgré son âge, un menton volontaire. Elle ne faisait pas de courbettes. Elle ne regardait pas la maison derrière lui, ni les pierres de la demeure. Elle regardait les vignes.
— Vous avez un CV ?
— Dans le sac.
— Un carnet de vendanges ?
Elle sourit pour la première fois, un sourire bref, presque malicieux.
— Vous voulez que je récite les millésimes que j’ai travaillés ? Je peux, mais ça va prendre un moment.
— On a le temps.
Il désigna une chaise en fer forgé sous le tilleul, près de la table ronde où Hélène avait laissé le livre qu’elle lisait la veille. Élise s’assit, défit son sac, en sortit une pochette plastique qui contenait des feuilles fatiguées par les voyages. Alex ouvrit la pochette, parcourut les pages. Des lettres de recommandation d’un domaine de Marlborough, d’un autre de Central Otago. Des évaluations de stages en Bourgogne, chez un viticulteur de Nuits-Saint-Georges dont le nom lui disait quelque chose. Il lut en silence pendant une minute, puis il releva les yeux.
— Vous avez quitté la Nouvelle-Zélande quand ?
— En mars. J’avais prévu de revenir en France de toute façon. Ma mère tombe malade, rien de grave, mais je voulais me rapprocher. Et puis, je ne voyais pas passer ma vie à tailler du sauvignon à l’autre bout du monde.
— Vous parlez un peu cru.
— C’est comme ça que je parle.
Alex replia la pochette, la posa sur la table.
— Qu’est-ce que vous cherchez, exactement ? Un CDI, un CDD, une place de chef de culture ?
— Je cherche un domaine qui a besoin de quelqu’un qui connaît la vigne, mais qui ne veut pas imposer sa vision. Je veux apprendre votre terroir, vos pratiques, vos contraintes. Et je veux pouvoir proposer des choses. Si vous m’embauchez pour être une exécutante muette, ça ne marchera pas.
— Vous avez toujours cette franchise ?
— Ça m’a coûté deux postes. Ça m’en a donné trois autres.
Alex se pencha en arrière, croisa les bras. Le tilleul au-dessus d’eux frémissait sous une brise légère. Il pensa aux ombres qui hantaient encore les documents comptables qu’il avait fait auditer, aux factures dont il avait fallu vérifier chaque ligne, aux salaires qu’il avait recalculés lui-même parce qu’il ne faisait pas confiance aux livres de l’ancien régime. La vigne, elle, n’avait pas de double fond. C’était peut-être ce qui l’avait sauvé, ces derniers mois. Les pieds, les sarments, la taille, les bourgeons. Une réalité simple qui ne mentait pas.
— Vous connaissez l’histoire du domaine ?
— Celle qui est dans les journaux, oui. L’autre, non.
— Il n’y a pas d’autre histoire.
— Raison de plus pour que vous me la racontiez, si vous m’embauchez. Je veux comprendre pourquoi les gens d’ici restent, malgré tout.
— Ils restent parce que c’est leur terre. Pas la mienne, pas celle des propriétaires successifs. La leur. C’est pour ça que je veux que le trust fonctionne. La vigne n’appartiendra jamais vraiment à quelqu’un. On n’en est que les gardiens temporaires.
Élise le regarda un long moment, puis elle hocha lentement la tête.
— Vous le pensez vraiment.
— Oui.
— Alors, je veux le poste.
— Vous ne connaissez pas encore le salaire.
— Je sais à quoi ressemblent les salaires du vignoble. Vous n’allez pas me voler. Et même si vous me payez un peu moins qu’ailleurs, le travail vaut le reste.
Alex se leva, tendit la main. Elle la serra fermement.
— Bienvenue au domaine, Élise. On commence lundi. Vous voulez voir les vignes, maintenant ?
Elle se leva, rangea la pochette dans son sac.
— Si vous avez une heure, oui.
— On a plus que ça.
Ils descendirent l’allée entre les bâtiments de la cour, passèrent devant le chai qui sentait encore le soufre et le bois humide. Élise ralentit devant la porte, jeta un coup d’œil à l’intérieur, observa les cuves inox alignées, les barriques empilées dans la pénombre.
— Il est beau, votre outil, dit-elle.
— Il était entretenu.
— Par qui ?
— Par des gens qui y ont mis leur cœur, même quand les propriétaires ne le méritaient pas. Je leur dois beaucoup.
Il lui raconta en marchant, sans détails inutiles, la transition. Le rachat du domaine par son père, la façade légale, l’implication dans les opérations douteuses, le procès, la confiscation, puis la décision de créer un trust qui préserverait le patrimoine viticole et consacrerait une partie des revenus à des programmes de formation pour les jeunes vignerons. Il parla de Belrose aussi — il ne pouvait pas marcher dans ces rangs sans le nommer — le régisseur qui avait gardé le domaine debout pendant les années troubles et qui n’était plus là pour voir la saison charmer.
Élise écoutait, ne posait pas de questions, juste une remarque de temps en temps, un mot sur une parcelle exposée sud-est, un geste vers une vigne qui semblait souffrir d’un léger dessèchement.
— Les porte-greffes datent de la replantation des années cinquante, dit Alex. La plupart tiennent encore, mais certaines parcelles commencent à fatiguer.
— Il faudra envisager une arrachage partiel, une replantation progressive, dit-elle. Pas tout d’un coup. Parcelle par parcelle, selon l’âge du plant et la qualité du millésime qu’on obtient.
— C’est ce que je pensais. Vous avez l’air de savoir ce qui est faisable.
— J’ai arraché deux hectares en Nouvelle-Zélande parce que le sol ne correspondait plus aux cépages qu’on avait plantés. C’est une opération chirurgicale. Il faut respecter le sol.
Ils continuèrent jusqu’au bout de la parcelle de Belrose, ce qu’Alex appelait maintenant, dans le secret de sa tête, la parcelle du commencement. Là où le corps avait été trouvé. Là où il avait décidé, un soir, de reprendre la main sur son héritage. Il ne dit rien de cela à Élise. Elle voyait bien assez de choses sans qu’il lui raconte le reste.
— Ce clos-là, dit-elle en désignant une vigne plus ancienne, aux pieds épais, noueux, qui portait des rameaux courts et comme étonnés de survivre.
— C’est le plus vieux du domaine. On le vinifie à part depuis trois ans, après une longue période où il était mélangé avec le reste.
— Pourquoi séparé ?
— Parce qu’il le mérite.
Elle sourit encore, une vraie fois, et Alex sentit un poids discret se soulever de ses épaules. Depuis le procès, depuis la lettre envoyée à sa mère, depuis les dernières signatures du trust, il avait l’impression de faire des pas mesurés sur une corde tendue. Chaque décision était un risque. Chaque engagement, une dette nouvelle. Mais là, dans cette rangée de vignes centenaires, en face d’une jeune femme qui voulait travailler sans être propriétaire ni héritière ni complice, juste cultivatrice, il voyait enfin quelque chose de simple : le prochain chapitre s’écrirait autrement.
Élise s’accroupit, toucha le sol de sa paume, le souleva, le fit couler entre ses doigts.
— Ça, c’est de la vraie terre, dit-elle.
— Oui. C’est de la vraie.
Ils revinrent vers la maison en silence. Dans la cour, la camionnette du livreur de plants était garée près du chai, les tuiles chauffaient doucement, un tracteur ronronnait dans une parcelle plus loin. Alex ouvrit la porte de son bureau, sortit un contrat de travail vierge, le posa sur la table de la cuisine.
— Vous pouvez le lire tranquillement. On ajustera si besoin.
— J’ai juste une question.
— Allez-y.
— Le trust, il aura le dernier mot sur les choix techniques, ou c’est vous ?
— Le trust définit les grandes lignes : biodiversité, limitation des intrants certifiés, préservation des sols. Le reste — taille, vendanges, élevage — c’est moi, avec le régisseur, et avec vous si vous acceptez le poste de directrice technique.
— Directrice technique ? Je croyais que vous vouliez embaucher une jeunette pour tailler.
— Vous êtes jeune, vous savez tailler, mais vous avez aussi deux ans d’expérience internationale et un diplôme de Dijon. Ce serait idiot de ne pas vous confier plus. Si vous préférez rester simple employée, c’est votre choix. Mais j’ai besoin de quelqu’un qui puisse penser à la place laissée par Belrose, même si personne ne peut vraiment le remplacer.
Élise resta silencieuse un instant, le regard fixé sur les vignes par la fenêtre de la cuisine.
— J’accepte.
— Vous avez lu le contrat ?
— Je le lirai ce soir. Mais j’accepte quand même.
Alex lui tendit la main une seconde fois, elle la serra avec la même fermeté. Il la raccompagna jusqu’à sa voiture, une petite Clio poussiéreuse garée sous les platanes devant le portail. Elle démarra, baissa la vitre.
— Lundi, sept heures ?
— Six heures et demie, dit Alex. On taille les remplaçantes avant les grandes chaleurs.
Elle rit, fit un signe de tête, et la voiture s’éloigna dans un nuage de poussière dorée.
Alex resta un long moment face au portail, puis il se retourna. La maison se tenait là, massive, calme, pleine de lettres non ouvertes et de pièces à vivre, de souvenirs et de silences. Derrière elle, le coteau entier montait vers le bois, couvert de rangs soignés, d’un vert régulier qui semblait promettre.
Il rentra, remplit la tasse de café tiède, retourna s’asseoir dans le jardin. Il sortit le carnet qu’il gardait dans sa poche intérieure, le même depuis le printemps, et écrivit une ligne puis referma le carnet. Pas besoin de plus.
Le soleil montait. Une abeille bourdonnait autour des pivoines. Au loin, un tracteur entonnait sa partition exacte, régulière, patiente.
Il n’attendait plus rien. Il attendait tout.
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