La Fille de l'Imprimeur
Lire le chapitre 35: The Press Speaks
L’aube n’était pas encore levée sur la rue Saint-Jacques quand Élise tordit la poignée du châssis. Ses mains, habituées au plomb froid des caractères, tremblaient à peine. Elle avait tant rêvé de ce moment qu’il lui semblait étranger, presque volé.
La presse à bras — celle de son père, usée par vingt ans de labeur clandestin — l’attendait dans la pénombre de l’atelier. Antoine se tenait près de la fenêtre, un cahier de notes serré contre sa poitrine. Il ne disait rien. C’était leur nouvelle manière, faite de silence complice et de gestes précis.
— Tu es prête ? demanda-t-il enfin.
Élise passa un doigt sur le plateau de marbre. La pierre était froide.
— Je crois que je le suis depuis le jour où j’ai composé ma première ligne en cachette de ma mère.
Elle rit doucement, comme pour chasser l’émotion qui lui serrait la gorge. Antoine déposa le cahier sur l’établi et en tira une feuille humide, encore fraîche d’encre.
— Voilà la une. Garnier-Pagès a fait passer le texte sans coupe.
Elle prit la feuille. Les mots dansaient sous ses yeux — le titre, choisi ensemble après trois nuits de disputes et de compromis :
« LE DROIT DE TOUS. — Fondation du journal républicain des travailleurs et des femmes. »
— Des travailleurs et des femmes, murmura-t-elle. Tu es sûr que cela ne t’effraie pas, Antoine ? Ton public habituel est plutôt... masculin et bien-nourri.
— Mon public habituel n’a jamais compris pourquoi j’écrivais. Toi, tu me comprends.
Elle ne releva pas. Mais quelque chose céda dans sa poitrine, un verrou qu’elle ne savait pas avoir posé.
L’atelier s’anima. Jean-Luc entra par la porte de l’arrière-cour, les joues encore creuses mais les yeux vifs. Il portait une casquette d’imprimeur — la vieille de leur père, qu’Élise avait retrouvée au fond d’un tiroir et recousue la veille.
Il s’immobilisa en voyant le titre exposé.
— Père aurait pleuré, dit-il.
Élise s’approcha de son frère et lui prit la main. Sa paume était chaude, ses doigts plus fins qu’avant la prison. Mais il était debout. Il était libre.
— Père aurait corrigé ma ponctuation, répondit-elle.
Jean-Luc rit. Ce rire était une victoire.
Ils travaillèrent ensemble pendant deux heures, dans une cadence réglée comme un métronome. Élise composait, ses doigts courant sur les casiers de plomb avec une vitesse acquise à l’âge de douze ans, quand elle montait sur un tabouret pour atteindre les capitales. Jean-Luc encrait — trop généreusement d’abord, laissant des bavures qu’Antoine effaçait avec une linge humide, puis avec plus de retenue.
À neuf heures, le premier tirage complet reposa sur la table de séchage. Le papier, encore humide, dégageait une odeur d’encre et de paille qu’Élise n’avait jamais pu décrire à personne. C’était une odeur de liberté — ou du moins, une odeur qui promettait la liberté.
Lubin, le vieux colporteur du quartier, arriva comme prévu à neuf heures et demie. Il inspecta la pile de journaux avec l’œil d’un marchand qui sent la marchandise.
— Combien ? demanda-t-il.
— Trois mille exemplaires, dit Élise. La moitié à vendre sur les quais, l’autre à distribuer dans les ateliers des femmes.
Lubin siffla.
— Trois mille ? Votre père n’imprimait jamais plus de douze cents.
— Mon père ne s’adressait pas au peuple entier. Il fallait être prudent.
— Et vous, vous ne l’êtes pas ?
Elle le fixa, droite comme un I.
— Nous savons ce que nous faisons, Lubin. Le républicain qui signe un seul article dans ce journal s’est engagé à protéger sa diffusion. C’est notre bouclier.
Lubin hocha la tête, ramassa une pile de numéros et se retira en promettant de revenir chercher le reste.
Restés seuls dans l’atelier, Élise, Antoine et Jean-Luc contemplèrent le produit de leur travail. Une longue table couverte de feuilles fraîchement imprimées, alignées comme des soldats prêts au combat.
Jean-Luc brisa le silence :
— Je t’ai vue à l’audience. Tu n’as pas tremblé, même quand le procureur t’a attaquée.
— J’étais trop en colère pour trembler.
— C’est ce que tu disais quand tu jouais aux osselets avec les garçons de l’imprimerie.
Elle lui sourit.
— Et j’ai toujours gagné.
— Tu as toujours triché.
Une porte claqua dans le couloir. Élise se raidit — le geste réflexe de celui qui a passé sa jeunesse à cacher des journaux interdits. Mais ce n’était que Mademoiselle Dutour, la voisine du dessous, qui apportait une soupière couverte.
— Pour le jeune homme, dit-elle en désignant Jean-Luc. Il a besoin de forces. La prison ne nourrit pas ceux qui en sortent.
Jean-Luc prit la soupière avec une gratitude émue.
— Merci, mademoiselle Dutour.
— Vous êtes la famille Moreau. Je ne laisserai pas l’un de vous dépérir tant que je peux cuisiner.
Elle se tourna vers Élise.
— Et votre journal, il parlera des droits des blanchisseuses aussi ?
Élise échangea un regard surpris avec Antoine.
— Comment savez-vous...
— Je sais lire l’envers d’un journal depuis que votre père m’imprimait des petites annonces en contrebande. Vous parlez des droits de tous, mais vous pensez seulement aux ateliers d’impression et aux ministères. Moi, je veux savoir si mes ouvrières auront droit à la lumière.
Le silence que cette phrase laissa derrière elle fut plus lourd que n’importe quelle argumentation politique.
Élise réfléchit quelques secondes. Puis elle tira une feuille blanche du casier de papier.
— Dites-m’en plus. Quelles ouvrières ? Où travaillent-elles ?
Mademoiselle Dutour s’installa, se saisit d’une chaise sans y être invitée, et commença une liste précise : les lavoirs de la Bièvre, les ateliers de couture du faubourg Saint-Honoré, les blanchisseries de la rue des Lombards — autant de lieux auxquels les réformes du gouvernement ne s’étaient jamais intéressées.
Antoine nota tout.
Quand Mademoiselle Dutour partit, une heure plus tard, trois pages de notes s’étaient accumulées sur l’établi. Élise les relut en silence, puis les tendit à Antoine.
— Nous devons publier cette enquête avant la fin de la semaine.
— Tu as un ordre de mission, maintenant ?
— J’ai une responsabilité. L’entendre, la faire entendre, et agir pour elle. Nous avons un journal libre. Les femmes seront entendues. La question n’est plus de savoir si on me permet de parler. Elle est de savoir ce que j’en ferai.
Elle prit un exemplaire du numéro fraîchement tiré — le premier de sa nouvelle vie — et le plia avec soin. En haut de la première page, à l’endroit où son père avait autrefois gravé la devise de l’imprimerie, s’étalait la nouvelle formule : *« Liberté, égalité, fraternité, sororité. »*
Jean-Luc observa sa sœur, puis les lettres, puis le titre que le public lirait à l’aube.
— Tu sais que ce mot-là, « sororité », il va faire grincer des dents ?
Élise sourit.
— Les cris de rage sont des sons de réveil, Jean-Luc. Laisse-les grincer. Ils réveilleront plus de personnes que notre silence ne l’aurait jamais permis.
Elle sortit dans la rue pendant une minute, le journal sous le bras, et contempla le ciel qui s’éclaircissait lentement au-dessus des toits de Paris. Le printemps était arrivé — on le sentait dans l’air, dans la lumière, dans les bruits de la ville qui s’éveillait, dans la mouvement des gens qui parlaient désormais sans chuchoter.
Un passant, un ouvrier à la barbe grise, la remarquant sur le seuil, s’approcha pour demander :
— Eh bien ? Vous êtes l’imprimeur, vous ?
Elle hésita une seconde, puis répondit de sa voix claire, appuyée par deux années de labeur caché :
— Oui. L’imprimeur. Souvenez-vous de mon nom. Élise Moreau.
Une onde de fierté traversa sa poitrine. Elle rentra dans l’atelier.
Antoine l’attendait près du châssis. Il ne souriait pas, mais ses yeux disaient tout ce qu’il aurait pu écrire dans l’un de ses articles : admiration, respect, désir, et quelque chose de plus profond — une certitude partagée qu’ils étaient à leur place, ni l’un derrière l’autre, ni l’un contre l’autre, mais côte à côte, faisant marcher la presse.
— La presse parle, dit Antoine.
Élise posa la main sur le rouleau d’encre encore tiède.
— Et elle ne se taira plus.
Elle tira une feuille neuve du casier, la posa sur la composition de son prochain article, et commença à écrire à la main la première ébauche. Au-dessus d’eux, dans la ville encore en demi-sommeil, les premières cloches sonnaient l’office. Sur les quais, Lubin criait déjà le nom du journal.
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