La Légion Mécanique
Lire le chapitre 23: The Hollow Machine
La rouille et l’huile chaude imprégnaient l’air de l’atelier quand Marie poussa la porte, le souffle court. Elle tenait un rouleau de cuivre gravé serré contre sa poitrine, les doigts blanchis.
« Fouché sait, » dit-elle avant même d’avoir franchi le seuil.
Émile leva les yeux de la carcasse ouverte de Jeanette. La gravure sous la plaque thoracique – ce « L » énigmatique – brillait à la lueur de la lampe à gaz, comme si elle palpitait. Il ne la comprenait toujours pas, mais Marie venait de planter une pointe glacée dans sa nuque.
« Quoi exactement ? »
Elle déroula le cylindre sur l’établi. Des plans fins traits de graphite, une écriture serrée de technicien militaire. « Le scrupule. L’accord de consentement élaboré par Étienne. Fouché ne veut pas le désactiver. Il veut le détourner. »
Émile parcourut les schémas, ses yeux courant plus vite que son cerveau ne pouvait suivre. Sa mâchoire se serra.
« Des détonateurs. Il veut truffer les châssis de charges à commande d’horloge. » Sa voix était blanche, détimbrée. « Si la transmission de 5 h 45 aboutit – si le scrupule passe – il fait sauter chaque automate, du plus petit des valets de ferme au colosse de la Garde. »
Marie hocha une fois la tête. « Ils ne seront pas désactivés. Ils seront désintégrés – avec quiconque se trouve à moins de six mètres. Il se servira de la peur comme il s’est servi de la vertu. »
Émile ferma les yeux. Il compta jusqu’à dix. Quand il les rouvrit, ils étaient secs mais sombres.
« L’échéance, dit-il. »
« L’armée a avancé le déclencheur. L’ordre est parti à 23 h 40. » Marie leva son poignet mécanique. La petite aiguille trembla sur la demi-heure. « Il ne reste qu’une heure pleine et demie avant que la Horloge-Mère ne reçoive l’impulsion – et qu’elle commande la séquence de destruction à chaque machine de la ville. »
De la rue monta un bruit de chenilles d’acier. Émile jeta un coup d’œil par la fenêtre : les automates noirs de Fouché, effilés comme des vautours, se déployaient le long des barricades improvisées du quartier des artisans. Trois d’entre eux semblaient conduire des chariots blindés.
« Il veut faire payer la résistance des ouvriers, murmura-t-il. Il utilisera leur propre sang pour fonder sa légitimité. »
Marie l’interrompit d’un geste : « Écoute-moi, je n’ai pas fini. » Elle tira un second document de sa poche. Celui-là était froissé, taché de sang séché – le sien, sans doute, encore la blessure de la Sûreté.
« Ce plan est incomplet. Il ne mentionne pas tous les modèles. Les plus anciens – ceux que ton frère construit avant son départ de l’Arsenal – ont un verrou supplémentaire. Une couche de sécurité gravée dans leur âme même. »
Elle leva les yeux vers la gravure de Jeanette.
« Une initiale. »
Émile baissa le regard, saisi d’une crampe froide, au cœur même de l’horloge. « L… »
« L ne s’est pas contenté de guider ta main. Il a du sang d’horloger dans les veines, Émile. Il a peut-être gravé cette initiale sur des centaines d’automates avant de trahir Étienne. Si Fouché possède une clé correspondant à ce verrou… »
Elle laissa pendre la phrase comme un fil dénudé.
Jeanette émit un son – un déclic doux, presque hésitant. Ses yeux de cristal émirent une lumière ambrée tamisée. La plaque de cuivre bougea d’un millimètre, comme si elle tentait de répondre.
Émile s’accroupit devant elle, posa une main sur sa joue de porcelaine.
« Que me dis-tu, ma fille ? »
La gravure du « L » frémit. Une poussière métallique tomba. Sous l’initiale apparaissaient d’autres tracés – plus fins, presque invisibles. Non pas une lettre, mais un second mot. Un nom.
Émile retint son souffle. Le mot était : « ÈVE ».
Le nom d’un premier prototype. Le modèle originel d’Étienne – la machine qu’il avait gardée secrète, qu’il avait appelée sa femme perdue, après la mort de sa compagne dans l’incendie des ateliers du roi.
« L ne vient pas après ton frère, souffla Marie. Il est venu avant. Il a peut-être été l’un des premiers à comprendre comment voltaïser une âme dans un corps d’acier. S’il connaissait Ève… »
« … il connaît sa signature, la coupa Émile. Il peut déverrouiller chaque automate construit sur ce modèle de conscience. Toute la ville. »
Un silence lourd, à peine perturbé par le grincement des automates noirs qui passaient dehors.
Marie serra le poing sur le plan défectueux. « Alors il ne reste qu’une seule issue qui soit nette. Récupérer Ève. T’en servir comme d’une clé universelle pour le scrupule – ou la détruire, et avec elle tout moyen de toucher aux autres. »
« Nous ne la trouverons jamais d’ici l’aube. L’Arsenal est sous séquestre, Fouché contrôle les stations télégraphiques… »
« Pas l’Arsenal. » Marie grimaça, sa blessure se rappelant à elle. « Le Cabinet des Cryptes. Le dépôt poussiéreux du Père-Lachaise, sous la colline de l’Est. C’est là que Fouché entrepose les machines qu’il ne veut pas que l’on voie – trop anciennes, trop dangereuses, trop étrangement humaines. Ève y dormirait depuis vingt ans. »
Émile la regarda. « Comment sais-tu tout cela ? »
Marie soutint son regard. Ses yeux avaient la teinte acier des mécanismes suisses. « Parce que j’étais sous les ordres de l’homme qui l’a enterrée avec les morts. »
Il s’immobilisa. « Tu veux dire… »
« J’étais la messagère de L, Émile. » Sa voix ne trembla pas, mais sa main gauche se crispa sur sa ceinture. « Il a fourni les plans de la voûte de la Sûreté. Il a rendu possible ma “fuite”. Mais mon sang a payé le prix de sa trahison – et je la paierai encore si je reste fidèle à sa cause. Je me suis servie de sa confiance. Pas autrement. »
Elle recula d’un pas, offrant sa gorge comme une balance.
« Si tu veux me tuer, fais-le maintenant. Mais la fenêtre de 5 h 45 se resserre, et je suis la seule qui connaisse le chemin des Cryptes. »
Émile resta debout, immobile comme une mécanique à ressort cassé. Jeanette tourna sa tête vers lui, puis vers Marie. Un silence d’échappement.
Au loin, une cloche sonna minuit. Le premier coup ébranla les vitres.
Finalement, Émile dégrafa son manteau et jeta son harnais de travail sur l’épaule.
« Il n’y a pas de temps pour la justice, Marie. Il n’y en a que pour les machines que nous avons fabriquées. » Il tendit la main. « Conduis-moi. »
Elle sourit à peine – le sourire d’un loup qui a faim depuis longtemps.
Mais alors qu’elle tournait les talons, Jeanette émit un second déclic. Et cette fois, sa voix – si faible, si semblable à celle d’une enfant engourdie – franchit enfin le seuil de l’audible :
« Il… voit. À travers moi. »
Émile se figea. Le vitrage d’émail de Jeanette reflétait une silhouette noire derrière lui – une silhouette qui n’était pas dans l’atelier une seconde plus tôt.
Il tourna la tête. Vide.
Quand il se retourna, une fine lamelle de cuivre tombait de la gravure, et l’œil de Jeanette – celui de gauche – était teinté d’un rouge sombre profond.
« Ils… m’ont touchée. Quand il est venu. »
Le sang se retira des joues d’Émile. Fouché avait marqué Jeanette lors de la séquestration. Le verrou de L n’était pas seulement dans son âme – il était maintenant dans sa vue.
Marie posa la main sur la crosse de son pistolet.
« Elle est peut-être compromise. Il pourra nous voir arriver. »
Émile fixa Jeanette, qui ne battit pas des paupières.
« Alors, dit-il lentement, les yeux verrouillés sur sa mécanique, nous ne lui donnerons pas la chance de nous observer. »
Il tira son tournevis de fusion de sa ceinture, le métal encore tiède de la forge du matin, et le tint au-dessus de l’œil rouge de Jeanette.
La machine ne recula pas.
La cloche sonna minuit et demie.
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