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La Liste de la Veuve

Lire le chapitre 1: The Man at the Door

La pluie de novembre fouettait les volets de l’Hôtel de la Victoire quand la lettre arriva. Élodie Marchand essuya ses mains sur son tablier, laissa le garçon d’écurie dégoutter sur le seuil, et rompit le cachet de cire noire sans cérémonie. Elle en reconnaissait l’odeur avant même de lire un mot : l’encre grasse, le papier épais du ministère de la Police.

*Marchand,* écrivait Fouché de sa main serrée, *un voyageur anglais, nommé Ashworth, descendra chez vous sous trois jours. Commerce de coton, dit-il. Vous observerez, noterez, rapporterez par le canal habituel. Ne le brusquez pas. Il est poli, discret, et n’a aucune raison de se méfier d’une veuve qui tient une auberge. C’est précisément ce que nous voulons lui faire croire.*

Élodie plia la lettre en deux, puis en quatre, puis la glissa dans la poche secrète de son jupon. Elle fit le tour de la salle commune d’un pas lent, ajustant un bouquet de buis sec, redressant un pichet d’étain. Le feu derrière elle crachait des étincelles, et dehors la pluie ruisselait sur les pavés comme si Paris tout entier fondait.

Elle avait le temps d’une après-midi pour préparer la chambre du second, celle qui donnait sur la cour, avec son lit à colonnes et ses rideaux de serge. Elle laissa sonner l’heure de la soupe, s’occupa à nouer un filet d’oignons au plafond, rangea les pots ébréchés. Elle ne pensait pas à l’Anglais. Elle ne pensait pas à Fouché. Elle pensait au litre de vin qu’il faudrait monter ce soir, et aux draps propres qui sentaient encore la lessive au moment de les repasser.

Une diligence s’arrêta à la tombée du jour, avec un bruit de fer et de chevaux fumants. Élodie alla ouvrir, déjà en train de dire qu’il ne restait que la chambre du fond, qu’elle était propre, chauffée, modeste. Les mots moururent dans sa gorge.

L’homme qui franchit le seuil se débarrassa d’un manteau à col de velours tout ruisselant. Grand, les épaules larges, le visage taillé sans douceur : mâchoire carrée, pommettes hautes, des rides au coin des yeux qui le faisaient paraître plus que ses trente ans. Ses cheveux, d’un blond délavé par le soleil des mers, étaient plaqués par la pluie contre ses tempes. Il tenait un chapeau haut de forme, une sacoche en cuir bosselée, et il sourit comme on s’excuse d’être mouillé.

« Madame Marchand ? » demanda-t-il, avec un accent français presque parfait, à peine assoupli par des années d’exil.

Élodie cligna des yeux. La chaleur du feu, le bruit de l’eau, la sueur soudaine dans son dos. Elle connaissait ce visage. Elle ne l’avait jamais rencontré.

« Oui. »

« Julien Ashworth, à votre service. J’ai un mot de votre préfecture, pour la chambre. »

Il tendit une lettre cachetée, qu’elle prit sans la lire. Elle le regardait et son cœur cognait contre ses côtes comme un prisonnier contre sa porte. Les lettres de son mari lui revenaient en éclats : le papier taché de sueur, les phrases fiévreuses écrites sous la tente du Caire, les descriptions d’un lieutenant qui avait partagé sa ration, qui lui avait sauvé la vie au siège de Jaffa. Un blond, lui écrivait Jean-Baptiste, *un Anglais incapable de se mêler de ce qui ne le regarde pas, et qui a plongé sous la mitraille pour me tirer de la fosse.*

Ashworth. Nom de famille. L’homme de sable, de sang, de poudre.

Élodie rendit la lettre sans l’ouvrir.

« J’ai ce qu’il vous faut. La chambre du fond, au second. »

« Parfaite », dit-il. Il laissa sa sacoche au pied de l’escalier, déboutonna son gilet d’un geste las, s’ébroua comme un chien au coin du feu. « On m’a recommandé cette adresse, vous savez. Un collègue du commerce, qui parlait d’un accueil excellent. »

« Qui vous a recommandé ? »

« L’ambassadeur. Lord Whitmore. »

Élodie hocha la tête. Rien à se mettre sous la dent. Elle prit une chandelle sur le comptoir, surgit de l’autre côté de l’âtre, et commença à monter les premières marches. Elle n’avait pas besoin de tourner la tête pour voir s’il regardait le portrait de Jean-Baptiste accroché dans l’entrée ; elle sentait son regard sur sa nuque, comme un poids.

La chambre du fond était petite, chauffée par le conduit de la cuisine. Élodie ouvrit la porte, frotta une allumette, alluma la lampe à huile. Le lit était fait, les draps rabattus, une cruche d’eau fraîche sur la table de nuit. L’Anglais passa devant elle en la frôlant dans l’embrasure, s’arrêta net.

« On m’avait dit que vous teniez la meilleure auberge de la rue de Grenelle. On m’a menti. »

Il se tourna vers elle, les yeux rieurs.

« La meilleure auberge de Paris, plutôt. »

Elle se demanda s’il flirtait ou s’il la jaugeait. Les deux, sans doute. Un espion peut faire les deux en même temps ; c’est pour cela qu’on le paie.

« Vous êtes bien aimable, monsieur. Souper à huit heures, si vous voulez. »

Elle redescendit aussi vite que le lui permettait la dignité, et une fois dans la salle commune, appuya ses deux paumes sur la table, le regard planté dans le bois. Le visage de l’Anglais dérivait entre elle et le comptoir. Les lettres de Jean-Baptiste étaient dans un coffret sous son lit, et elle en connaissait des passages entiers par cœur. *Ashworth est le genre d’homme qui retient ton prénom au moment de te coucher et te le jette au visage au moment de mourir. Un sale caractère, tiens, mais c’est le mien.*

Il était là. Cinq ans après la mort de Jean-Baptiste, l’homme des lettres était dans sa maison, dans sa chambre, sous son toit. Il ne savait pas. Ou alors il savait trop bien.

Elle mit à chauffer l’eau des pâtes, coupa du lard en dé, jeta un oignon dans la poêle sans le peler correctement. Les oignons sont comme les mensonges : ils ne pardonnent pas la précipitation. Elle but un verre de piquette, rien pour se saouler, juste pour la gorge.

À huit heures moins le quart, il descendit. Il avait changé de chemise, fait une raie de travers, et dans l’âtre sa figure se découpait comme une médaille cuite. Elle le fit asseoir à la table proche du feu, lui servit un bol de soupe aux raves, une carafe d’eau légèrement rougie.

« Vous avez tenu cette auberge longtemps ? demanda-t-il, la cuillère en suspens.

— Cinq ans. J’étais mariée avant. »

Il ne baissa pas les yeux, ne sourit pas en coin. Il écouta, et c’était pire que tout : il écoutait vraiment, comme on écoutait un aveu.

« Veuve, dit-elle. Campagne d’Égypte. Assiégé à Jaffa. »

Elle le disait sans baisser la voix, par habitude, pour couper court aux condoléances. Elle guetta son visage. Rien. Pas un muscle. Il se contenta de hocher, de boire une gorgée de vin, d’essuyer ses lèvres en coin.

« Le soldat termine sa tâche », murmura-t-il.

Elle fronça les sourcils.

« Quoi ?

— Rien. Une phrase de mon père. Portez-vous de la chance d’avoir le feu roi et le nouveau sous le même toit ? »

Il parlait de l’ambassade. Élodie suivit, on était en 1803, Bonaparte Premier consul, l’Angleterre pas encore en guerre ouverte mais le couteau déjà sorti. Un marchand de coton avait toutes les raisons de passer par Paris et aucune d’en sortir vivant si Fouché soupçonnait la plus petite cuillère de trop.

« Vous êtes ici pour affaires, monsieur Ashworth ?

— Des affaires, oui. Et un peu de souvenir. J’ai connu Paris assez jeune. On m’a changé cette ville. »

Il se leva, reposa l’assiette vide sur le comptoir avec un soin qui trahissait l’habitude des maisons paysannes.

« Je remonte. La chambre est admirable, madame. Vraiment. Je ne dormais pas aussi bien depuis des semaines. »

À la première marche, il s’arrêta.

« Au fait, vous sert-on encore la chambre du toit ? Celle qui donne sur le jardin intérieur ? »

La chambre du toit. Celle aux persiennes bleues. Celle que Jean-Baptiste avait repeinte le printemps avant le départ. Celle où il avait rendu l’âme en juin 1802, un an après son retour d’Égypte, la poitrine percée d’une balle qu’il ne s’était jamais tout à fait vidée de la campagne. Élodie ferma les yeux une seconde. Personne, pas une fois en deux ans, pas une fois, n’avait demandé cette chambre.

« Elle est fermée, dit-elle. Inutilisable. La poutre a cédé. »

Le mensonge vint tout seul. Un autre mensonge, par-dessus les lettres de Fouché, par-dessus son serment à Jean-Baptiste de ne jamais regarder un autre homme. La tête de l’Anglais pencha légèrement, les yeux plissés, puis il sourit entre ses mâchoires comme un homme qui sait s’il est joué.

« Je prendrai volontiers celle-ci, dans ce cas. Vous a-t-elle paru plus confortable ? »

« Le lit est bon.

— Parfait. Bonne nuit, madame. »

Il monta l’escalier sans se retourner. Élodie demeura seule dans la salle commune, le feu crépitant, le portrait de Jean-Baptiste la regardant de son œil vide. Le papier de Fouché lui brûlait le jupon, et la voix d’Ashworth vibrait dans la pièce comme une seconde présence.

Elle savait à quel instant, exactement, il avait demandé cette chambre. Au moment où elle avait dit son mari mort à Jaffa. Il connaissait déjà son nom. Il connaissait la chambre. Il savait qui couchait au deuxième étage de l’Hôtel de la Victoire, et il était venu exprès, par cette pluie.

Elle monta à son tour une chandelle à la main, passa lentement devant la porte du premier – rien. Au second, elle écouta : pas un bruit. Le plancher de sa propre chambre grince sous son pas, elle le sait, elle pourrait le traverser les yeux fermés. Elle s’allongea tout habillée sur son lit, les mains croisées sur la poitrine, et fixa le plafond.

Elle connaissait cet homme. Elle connaissait son visage, ses yeux, sa mâchoire. Elle ne l’avait jamais rencontré.

Et pourtant, d’une seconde à l’autre, dans la nuit parisienne, elle venait de se souvenir du cadavre blond qu’elle avait enterré sous les remparts de la citadelle de Qaitbay – non, celui-là, c’était un autre, un sergent mort de dysenterie. Ashworth était vivant. Ashworth était sous son toit. Ashworth venait d’évoquer cette chambre fermée comme on glisse une lettre anonyme sous une porte.

Soudain elle sut ce qu’elle devait faire. Et soudain elle ne sut plus du tout ce qu’elle voulait.

Au-dessus d’elle, le plancher couina une fois, très doucement. Puis plus rien. Mais le silence était un problème en soi : quel marchand de coton s’endort si vite, si légèrement, en pays ennemi ? Elle ralluma sa bougie, ouvrit le coffret sous le lit, en sortit le paquet de lettres de Jean-Baptiste. Le papier était jauni, plié aux mêmes endroits, l’écriture serrée, la bougie jetait des ombres dansantes entre ses doigts. Elle ne lut pas. Elle relut un seul passage, au hasard, et son souffle se bloqua.

*Mon Élodie, si jamais un Anglais blond vient un jour te demander une nuit, dis-lui que c’est moi qui t’ai trouvée le premier.*

Elle referma le coffret, souffla la bougie et resta dans le noir, les yeux grands ouverts.

Au matin, elle irait chez Fouché. Elle n’avait pas le choix. Et pourtant le papier brûlait entre ses doigts comme une promesse qu’elle n’avait pas encore trahie.