La Liste des Marées
Lire le chapitre 2: The Doctor's Confession
La pluie battait les vitres du cabinet du docteur Jameson quand Elise poussa la porte, son vélo calé contre le mur extérieur. L'odeur d'éther et de camphre la saisit, familière et rassurante à la fois. Sa mère toussait depuis trois jours maintenant, et les compresses d'eau salée ne suffisaient plus.
« Docteur ? »
Jameson leva les yeux de son bureau, des cernes profonds creusant son visage. Il portait encore sa veste de costume, tachée de pluie, et une mèche grise lui barrait le front. Il referma le carnet qu'il feuilletait et se leva.
« Elise. Votre mère ? »
Elle hocha la tête, ôtant son caban ruisselant. « La fièvre est montée cette nuit. Elle délire par moments. »
Jameson attrapa sa sacoche de cuir usée. « Allons-y tout de suite. »
Ils marchèrent en silence dans les ruelles mouillées de Saint-Pierre-Port. Les volets étaient clos, les rares passants pressés sous leurs parapluies noirs. Une patrouille allemande passa au loin, leurs bottes claquant sur les pavés, et Elise baissa instinctivement la tête. Depuis l'incident avec Brandt, elle sentait partout des regards invisibles.
Chez les Martin, la maison sentait le moisi et le bouillon d'herbes. La mère d'Elise gisait dans son lit, le visage rouge de fièvre, ses cheveux blancs étalés sur l'oreiller. Jameson posa sa main sur son front, sortit son stéthoscope, écouta sa poitrine en fronçant les sourcils.
« Pneumonie naissante, diagnostiqua-t-il enfin. Je vais lui faire une piqûre de pénicilline. La dose que j'ai mise de côté pour les cas graves. »
Elise ferma les yeux un instant, soulagée. « Nous n'avons pas beaucoup d'argent, docteur... »
« On parlera de ça plus tard. » Il préparait déjà sa seringue, le geste précis, habitué. « De l'eau bouillie, des compresses froides sur le front. Je reviendrai dans deux jours. »
Sa mère murmura quelque chose d'incompréhensible, tournant la tête sur l'oreiller. Elise lui prit la main, les doigts brûlants de la vieille femme dans les siens.
« Maman, je suis là. Le docteur est venu. »
Un râle, puis un soupir. La fièvre semblait céder.
Jameson rangea son matériel puis se tourna vers Elise, le regard sérieux. « Il faut que je te parle. Pas ici. »
Elle le dévisagea, un nœud se formant dans son ventre. Ils sortirent dans la cuisine exiguë, la porte de la chambre fermée. La pluie tambourinait contre la fenêtre, et le poêle à charbon crépitait faiblement. Jameson s'assit lourdement sur une chaise, posant sa sacoche sur ses genoux.
« Je vais te dire quelque chose que je n'ai dit à personne sur cette île. » Il se frotta les yeux, fatigué. « Tu te souviens de la famille Perrot ? Les réfugiés de Saint-Malo, arrivés l'hiver dernier ? »
Elise acquiesça. Une famille de cinq, avec deux enfants en bas âge. Ils s'étaient installés dans une ferme abandonnée près du hameau de Rocquaine. Elle leur avait livré des lettres du continent, des nouvelles des leurs qui étaient restés en France.
« Ils ont disparu, dit Jameson. Il y a trois semaines. Un matin, la ferme était vide. Pas un mot, pas une trace. »
Un frisson parcourut le dos d'Elise. « Disparu ? On m'a dit qu'ils étaient partis pour Granville par bateau, comme d'autres. »
Jameson secoua la tête lentement. « J'ai soigné leur petit garçon pour une bronchite. La mère m'avait dit qu'ils attendaient un contact pour le passage, mais que la date n'était pas fixée. Ils ne seraient jamais partis sans prévenir. Et surtout, ils n'auraient pas laissé derrière eux ceci. »
Il sortit de sa sacoche une enveloppe froissée, le papier jauni par l'humidité. Elise la reconnut immédiatement. Elle l'avait livrée elle-même, une semaine avant la disparition de la famille, glissée sous leur porte après avoir trouvé la ferme vide.
« Cette lettre n'a jamais été ouverte, dit Jameson. Je suis passé pour récupérer du matériel médical que j'avais prêté à la mère. La porte n'était pas verrouillée. C'était sur la table, avec le courrier du matin. Mais celle-là date de dix jours avant leur départ. »
Elise prit l'enveloppe. Son écriture à elle, le timbre du bureau de poste. Adressée à un certain « M.V. », poste restante à Saint-Peter-Port. Elle se souvenait maintenant : une lettre pour un homme qui n'avait pas de domicile fixe, un réfugié semble-t-il, qui venait la chercher à la poste de temps en temps.
« Je ne comprends pas, docteur. C'est une lettre comme les autres. »
Jameson se pencha, la voix plus basse encore. « Le destinataire, M.V., a été arrêté par la Gestapo le lendemain de la disparition des Perrot. Coïncidence ? Peut-être. Mais l'information qui l'a fait arrêter n'aurait pu venir que d'une lettre interceptée. »
Les mains d'Elise se crispèrent sur l'enveloppe. « Vous pensez que quelqu'un lit le courrier avant qu'il arrive à destination. »
« Je sais que quelqu'un le lit. » Jameson la regarda droit dans les yeux. « Depuis des mois, des réfugiés disparaissent, des familles sont arrêtées, des planques sont dénoncées. Toujours après l'arrivée d'une lettre. Toujours dans les jours qui suivent. J'ai tenu un journal discret, une liste. Le point commun entre toutes ces affaires, c'est ta tournée. »
Le sang d'Elise se figea. « Ma tournée ? Vous pensez que je – »
« Pas toi, Elise. » Il posa sa main sur la sienne, un geste paternel. « Mais quelqu'un qui opère le long de ta route. Quelqu'un qui sait ce qui passe entre tes mains. Le tri se fait au bureau de poste avant même que tu ne partes. Et les Allemands ont des informateurs partout sur l'île. »
Elle recula d'un pas, les pensées se bousculant. Brandt qui l'avait observée devant chez Mme Leclerc. Le sergent qui notait les allées et venues au bureau de poste. Le vieux Malard, le trieur, qui connaissait toutes les familles et tous leurs secrets.
« Qu'est-ce que vous me demandez, docteur ? »
Jameson hésita, puis plongea la main dans sa sacoche, en sortit un calepin noir relié de cuir. « Je tiens une liste des disparitions depuis le printemps. Vingt-trois noms. Vingt-trois personnes qui se sont volatilisées après avoir reçu une lettre ou avoir écrit à quelqu'un sur le continent. » Il le lui tendit. « Prends-le. Examine-le. Compare les dates avec les lettres que tu as livrées. »
Elise prit le carnet, le poids de la responsabilité écrasant ses épaules. « Et si je trouve quelque chose ? »
« Tu me le diras. Et ensemble, on découvrira qui trahit l'île. » Il se leva, réajustant sa veste. « Mais sois prudente, Elise. Si cet informateur découvre qu'on le cherche, il n'hésitera pas. Les gens disparaissent vite sur cette île, et le bruit court que la mer efface bien des traces. »
Le soleil couchant perçait enfin les nuages, une lumière pâle et dorée tombant sur la table de la cuisine. Elise glissa le carnet dans sa poche intérieure de veste. Sa mère toussa dans la chambre, un bruit rauque qui déchira brièvement le silence.
« Je commence demain, dit-elle. Au bureau de poste, je connais chaque lettre, chaque cachet, chaque main qui écrit. »
Jameson lui serra l'épaule en partant. « La piqûre va agir d'ici ce soir. Je reviens après-demain. »
La porte se referma. Elise resta là, la maison silencieuse autour d'elle, la pluie cessant enfin. Elle sortit le calepin et l'ouvrit à la première page. Des noms s'y succédaient, alignés comme les tombes d'un cimetière qu'elle seule connaissait. Vingt-trois destins brisés, et quelque part, caché parmi les lettres qu'elle transportait chaque matin, celui qui les avait livrés à la mort.
Sa mère appela dans son délire, un nom qu'Elise ne comprit pas. Certainement celui de son père, mort en quarante. Elle retourna s'asseoir auprès d'elle, le calepin contre son cœur, le premier soupçon prenant racine : il fallait qu'elle sache qui triait les lettres de sa tournée. Et pourquoi Brandt s'intéressait de si près à une simple postière.