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La Malédiction des Marées

Lire le chapitre 2: The Forbidden Harbor

Le village de Keravel s’accrochait à la falaise comme un nid d’hirondelle, ses maisons de pierre grise basses et ventrues contre le vent. Isabelle descendit la rue unique qui menait au port, les mains enfoncées dans les poches de son imperméable. L’air sentait l’iode et le poisson froid, quelque chose de profond et d’ancien.

Elle avait besoin de comprendre. Le château était une énigme, chaque salon murmurait le nom des femmes de sa famille sans jamais le lui dire clairement. Mais un village, lui, parlait. Les villages parlaient trop.

Le port était vide à cette heure, bateaux au sec, coques retournées comme des baleines échouées. Un homme raclait la peinture d’un canot retourné, dos courbé, casquette de laine enfoncée jusqu’aux sourcils.

— Bonjour, dit-elle.

Il leva à peine les yeux, lâcha un grognement qui pouvait être une salutation, et continua son travail.

— Je cherche un bateau. Pour sortir en mer, ce soir peut-être, ou demain matin.

Le racleur s’arrêta. Lentement, il se redressa, la regarda comme on regarde un fantôme s’inviter à table.

— Vous êtes la demoiselle du château, dit-il. Ce n’est pas une question.

Isabelle hésita, puis acquiesça.

— Alors écoutez-moi bien, fit-il en pointant son grattoir vers elle. Personne ici ne vous emmènera. Pas demain, pas après-demain, pas dans cent ans. Le capitaine Le Goff a un bateau, il a des bras pour ramer et une voile pour le vent. Mais il ne vous prendra pas.

— Où puis-je le trouver ?

L’homme eut un sourire qui n’atteignit pas ses yeux. Il indiqua d’un geste le bout du quai, une cahute de bois peint, bleue comme l’intérieur d’une coquille Saint-Jacques.

La cahute était fermée. Isabelle cogna à la porte, rien. Cogna encore. Puis une voix, derrière elle, grave et polie :

— On ne frappe pas à ma porte quand je ne suis pas dedans.

L’homme se tenait à deux mètres, un sac de toile sur l’épaule. Grand, les cheveux poivre et sel ramenés en arrière, taillés nets, la peau tannée par des années de sel marin. Il portait un ciré jaune dégrafé sur un pull de laine bleue. Il avait des yeux très clairs, gris comme une mer d’hiver, et ils la dévisageaient sans hésitation.

— Vous êtes Isabelle Marchand, dit-il.

— Vous êtes le capitaine Yann Le Goff.

Il ne confirma pas. Il sortit une clef de sa poche, ouvrit la cahute, laissa la porte ouverte.

— Vous êtes venue pour le château, pas pour moi.

— Et pour la mer, peut-être.

Il rangea son sac à l’intérieur, suspendit son ciré. La cahute était petite, encombrée de cartes marines et de bouts d’aussière, une odeur de tabac et de café froid.

— La mer ne vous veut pas, dit-il enfin.

Isabelle sourit. C’était une réponse si absurde, si archaïque qu’elle en devenait presque drôle.

— Et pourquoi donc ?

— Les femmes de votre famille ne naviguent pas les nuits de pleine lune.

Le sourire s’effaça de son visage. Elle pensa à la lettre de sa grand-mère, à la lumière tremblante sur l’eau la veille au soir.

— C’est une légende, coupa-t-elle.

Le Goff la regarda longuement. Il avait les mains calleuses, posées à plat sur la table de la cahute, paumes ouvertes.

— C’est un fait, Madame Marchand. La première dame de Keravel a noyé son mari, il y a trois cents ans, la nuit de la pleine lune. On dit qu’elle a vu quelque chose dans l’eau, un visage, un reflet — et qu’elle a tourné la barre dans la tempête pour y aller. Depuis, chaque génération de femme de votre famille a eu droit à son propre rendez-vous. Certaines ont disparu. D’autres ont été retrouvées sur les rochers, les yeux ouverts.

— Je suis architecte, capitaine. Je ne passe pas ma vie à rêver de marine.

— Ça n’a rien à voir avec la marine, dit-il doucement. Ça a à voir avec l’eau.

Il y eut un silence. Le vent froissait la porte de la cahute.

— Le bateau, dit-elle. Combien pour une sortie de deux heures, quand le temps est calme ?

Pas de pleine lune la nuit prochaine. La lune serait mince, un croissant, presque invisible.

Le Goff recula d’un pas, secoua la tête.

— Non.

— Capitaine, je paie bien.

— Et moi, je dors bien. C’est plus rare.

Il ferma la porte de la cahute entre eux avec une fermeté douce, un geste de pilote qui clôt un dialogue, pas une porte.

Isabelle resta sur le quai, mains froides. Elle avait l’habitude des hommes qui refusaient par habitude ou par peur — les chantiers, les inspecteurs, les municipalités. Mais ce n’était pas de la peur, dans les yeux gris du capitaine. C’était de la certitude, et c’était plus inquiétant.

Elle remonta la rue du village à pas pressés, longea les maisons basses aux volets clos, passa devant la petite église et son calvaire de pierre moussue, gravit à nouveau la centaine de marches qui serpentait vers le château. Corentin était dans la cour, une fourche à la main, ratissant un amas d’algues brunes.

— Le capitaine vous a dit non, devina-t-il sans la regarder.

— Comment le savez-vous ?

— Il dit non à tout le monde. C’est son métier.

Il lâcha la fourche, s’essuya les mains sur son pantalon de velours.

— Mais il vous a regardée comme une femme qu’on refuserait à contrecœur. C’est mieux que la plupart des dames d’ici peuvent espérer.

Isabelle se figea à mi-escalier.

— De quel droit vous permettez-vous…

— Aucun droit, Madame. Juste vingt ans de gardiennage du château où la lumière allume parfois dans la tour de l’ouest, et la fenêtre d’une chambre fermée que personne n’ouvre jamais. Si vous voulez mon avis, il y a plus de secrets dans les murs de cette maison que dans toute la mer qui la borde.

La chambre fermée. La tour de l’ouest. Elle avait vu la porte au bout du couloir du second étage, en faisant le tour du domaine la veille. Une serrure de laiton ancien, pas de poignée côté couloir, le bois renforcé de plaques de fer forgé ouvragées comme des initiales entrelacées.

Elle cacha son hésitation et entra dans le château, remonta l’escalier de service aux murs de pierre froide, gagna le couloir ouest. La porte était là, identique à son souvenir — massive, sans fente, sans poignée. Mais cette fois elle s’arrêta, et elle regarda la serrure de près.

C’était une serrure ancienne, mais les goupilles étaient récentes. Un système à cinq pênes, le canon finement usé. Quelqu’un était entré dans cette pièce régulièrement, pour l’entretenir, pour en vérifier le contenu. Elle sortit un trombone de la poche de son blouson, le redressa en fil fin, s’accroupit devant la serrure.

Ça la prit trois minutes. L’habitude de crocheter les vieilles serrures des immeubles haussmanniens lors des rénovations — une compétence discutable que ses collègues ne connaissaient pas, et qu’elle utilisa rarement en sa faveur.

La serrure céda avec un déclic doux, propre, comme si elle attendait qu’on la forçât enfin.

La pièce était petite, baignée d’une lumière pâle qui filtrait d’une fenêtre à meneaux. Contre le mur, un fauteuil de velours élimé, un guéridon poussiéreux, et un portrait au-dessus d’une cheminée éteinte.

Elle s’approcha. La toile était sombre, un portrait d’une femme en robe bleu nuit, le corsage orné d’une broche de pierre de lune à reflets blancs. Les cheveux bruns, ramenés en chignon bas. Le visage ovale, pâle, et les yeux — les yeux clairs, gris comme la mer d’hiver.

Les yeux du capitaine Le Goff.

Ce n’était pas une ressemblance de famille. C’était la même personne.

Le tableau portait une plaque de cuivre patiné : MARGUERITE LE GOFF — 1693.

Isabelle recula, le cœur battant à un rythme irrégulier. Le nom, la date, les yeux. Et sous le guéridon, posé à même le sol, un registre à couverture de cuir noir fermé par une lanière de cuir.

Elle l’ouvrit. Les pages étaient couvertes d’une écriture irrégulière, tracés serrés, chaque page ponctuée de dates et de symboles — des cercles, des croissants, des annotations qu’elle ne savait pas déchiffrer. Au milieu des symboles, un mot revenait, écrit en lettres capitales dans la marge : DEBOIRE.

Mais non. Elle plissa les yeux. Ce n’était pas français. C’était une vieille ortographe, autre chose — le mot se lisait DEVOIR. La dette.

Sur la dernière page écrite, une seule phrase, en français moderne, à l’encre bleue, d’une écriture fluide et récente : « Elle est revenue. Prends le locket dans le tiroir secret du bureau. Ne le porte pas, elle le devinera. »

Une lettre adressée à une autre femme de sa famille. À celle qui attendait.

Isabelle posa le registre, ferma la porte à clé derrière elle, et descendit très vite vers le bureau de sa grand-mère, les pas claquant sur le plancher ciré, la mer battant contre la falaise, loin, en dessous, comme un tambour.