La Malédiction des Marées
Lire le chapitre 28: The Bitter Truth
La porte de la grande salle s’ouvrit sans qu’on frappe. Isabelle leva les yeux du portrait qu’elle tenait entre les mains – sa grand-mère, souriante, devant une maison canadienne inconnue – et vit sa mère sur le seuil, silhouette tremblante dans la lumière du matin.
Claire Marchand n’avait pas mis les pieds au château depuis vingt ans. Elle portait un manteau trop léger pour la brise marine, les cheveux gris coiffés à la hâte, des valises posées à ses pieds comme si elle avait couru depuis Paris sans s’arrêter.
« Maman ? » Isabelle posa le portrait. Sa voix sembla venir de très loin.
Claire fit un pas, puis un autre. Ses yeux balayaient la pièce – les murs rénovés, la nouvelle fenêtre, le locket réparé sur la cheminée – avec l’émerveillement apeuré de quelqu’un qui revient sur les lieux d’un accident.
« Tu es vivante, murmura-t-elle. Tu es vraiment vivante. »
Yann se leva du fauteuil où il lisait, les sourcils froncés. Yvonne, qui préparait du thé dans l’alcôve, se figea, tasse en main.
« Claire, dit-elle doucement. Après tout ce temps. »
La mère d’Isabelle ne sembla pas l’entendre. Elle traversa la pièce d’un pas chancelant et prit le visage de sa fille entre ses mains, comme pour vérifier qu’elle était réelle.
« La mer s’est calmée, dit-elle. Je l’ai sentie du train. Je l’ai sentie à Paris. Je savais. »
Isabelle laissa sa mère l’enlacer, le parfum familier de lavande et de papier – odeur de bureau, de Paris, d’une vie qu’elle avait fuie – lui serrant la gorge.
« Comment es-tu au courant ? demanda-t-elle.
— Adèle m’a appelée hier soir. Elle m’a tout raconté. Le rituel. La chambre cachée. La malédiction… levée ? »
Claire recula, cherchant son souffle.
« C’est vrai ? »
Isabelle hocha la tête. Le silence qui suivit fut si épais qu’on aurait pu le couper avec une lame bretonne.
Claire s’effondra sur le banc près de la cheminée. Ses épaules s’affaissèrent. Elle avait l’air d’une femme qui portait un fardeau depuis si longtemps qu’elle avait oublié comment se tenir droite.
« Alors il faut que je te dise la vérité, souffla-t-elle. Avant qu’il ne soit trop tard. Avant que tu ne commences à reconstruire sur des mensonges. »
Yvonne posa le thé et s’assit en face d’elle, sans un mot. Yann resta debout près de la porte, comme pour protéger l’entrée.
« C’est moi, dit Claire. C’est moi qui ai créé la malédiction. »
Le mot tomba comme une pierre dans l’eau.
« Comment ça, tu l’as créée ? » demanda Isabelle.
Claire ferma les yeux. Quand elle les rouvrit, ils étaient brillants de larmes.
« La malédiction existait déjà, comme toutes ces histoires familiales de femmes perdues, de bateaux interdits, de pleines lunes funestes. Des légendes que les femmes se racontaient à voix basse pour expliquer les morts, les fuites, les disparitions. Mais quand j’ai rencontré ton père – ce salaud – et que je me suis enfuie avec toi, j’ai compris que je pouvais utiliser la légende contre lui. »
Isabelle sentit le sol se dérober sous ses pieds.
« Contre mon père ?
— Tout juste. Henri Moreau. Tu l’appelais papa. Tu avais quatre ans. Il était doux, charmant, riche. Il possédait la moitié de Saint-Malo. Et il m’avait promis de restaurer le château de ta grand-mère, de lui rendre son éclat. Tout ce qu’elle voulait, il le lui donnait.
— Et puis ?
— Et puis j’ai découvert qu’il avait une autre femme à Rennes. Et un compte offshore. Et qu’il avait fait signer à ta grand-mère un acte de vente en cas de… d’accident. »
Claire essuya ses joues d’un revers de main.
« Le château devait te revenir à toi, Isabelle. À ta majorité, puis à ma mort. Mais Henri avait trouvé la faille. Si je mourais avant toi, il devenait ton tuteur légal. Et en tant que tuteur, il pouvait vendre le château à sa guise. »
Le sang d’Isabelle se glaça.
« Il voulait le vendre ?
— Il voulait tout prendre. Et j’ai compris que la seule chose qui pouvait l’arrêter, c’était la peur. Une peur plus forte que sa cupidité. Une peur qu’il ne pouvait pas ignorer. »
Yvonne s’approcha. « La malédiction de la famille Marchand. La femme qui navigue pendant la pleine lune…
— … est condamnée à mourir et à laisser tous ses biens au fond de la mer, compléta Claire. J’ai fait courir la rumeur. Avec l’aide du vieux curé de Trégastel, qui croyait sincèrement protéger les âmes. Il racontait que le château était maudit, que la dernière Marchand avait vendu son âme à la mer, que quiconque mettait les pieds sur ces terres après la disparition d’Isabelle risquait sa vie. »
Yann fronça les sourcils. « Et votre mari a marché ?
— Il ne marchait pas seulement, capitaine. Il courait. Henri était superstitieux comme tous les hommes d’argent. Il croyait aux présages, aux comptes bancaires qui portaient malheur, aux mariages conclus un vendredi. La malédiction, officialisée par un prêtre, toucha quelque chose en lui. Il signa les papiers du divorce sans jamais revenir ici. »
Claire baissa la tête. « J’ai inventé la légende. J’ai entretenu le silence. J’ai convaincu ta grand-mère de jouer le jeu, même à l’agonie, pour que tu restes loin. Tant que tu croyais la malédiction réelle, tu ne viendrais pas. Tant que tu ne venais pas, Henri ne te trouverait pas. »
Isabelle chercha une chaise. Ses jambes la lâchèrent.
Toute sa vie. Toutes ces nuits à regarder la mer depuis sa chambre parisienne, à craindre l’eau, à éviter les bateaux au printemps, à refuser les invitations à Saint-Malo. Tous ces mensonges. Tout ce chagrin.
« Tu as fabriqué une malédiction, répéta-t-elle lentement. Pour me protéger d’un homme que tu avais épousé.
— Je ne te demandais pas de comprendre. Je te demandais de survivre. »
Isabelle sentit la colère monter – une vague brûlante qui lui embrasa la poitrine.
« Et les femmes du château ? Et les portraits dans la chambre cachée ? Elles qui ont fui ? Elles qui se sont cachées ? Tu as transformé leur courage en peur. Leur histoire en superstition. Elles ont vécu. Elles ont vécu libres ! Et tu as fait de leur vie une menace. »
Les mots résonnèrent dans la salle.
Claire ne répondit pas. Elle regardait ses mains, comme si la vérité y était gravée au fer rouge.
Yvonne posa une main sur le bras d’Isabelle.
« Ta mère a fait ce qu’elle a cru devoir faire. Et nous savons toutes les deux, ici, ce que c’est que de vivre avec la peur au ventre. »
Isabelle se dégagea. Elle marcha jusqu’à la fenêtre, laissant la lumière du matin frapper son visage. La mer était d’un bleu si calme qu’elle en paraissait irréel.
« Je ne peux pas te pardonner encore, dit-elle. Pas maintenant. Mais je peux comprendre. »
Elle se retourna, la voix plus ferme.
« Comprendre que tu as eu peur. Comprendre que tu as choisi la seule arme que tu avais, même si elle était faite de mensonges. Mais entendre-moi bien : je n’hériterai plus d’aucune peur. La maison appartient aux vivantes, maintenant. À nous. »
Sa mère leva la tête, les yeux rougis.
« Et mon nom, ajouta Isabelle. Je le reprends. Marchand. Pas Moreau. Pas un nom de fuite. Mon nom de femme libre. »
Le vieux château grinça, comme s’il approuvait.
Yann s’approcha, lui frôlant l’épaule.
« Il se passe quelque chose, dit-il à voix basse. Dans l’eau. Je la sens depuis ce matin. »
Isabelle se tourna vers la fenêtre. Au loin, là où la mer rencontrait le ciel, l’eau semblait plus sombre, plus profonde qu’elle ne l’avait jamais vue. Et sous la surface, elle crut voir une silhouette – une femme, immobile, les bras croisés, regardant droit vers le château.
Sa mère poussa un cri étranglé derrière elle.
« Non, murmura-t-elle. Pas elle. Pas déjà. »
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