La Malédiction des Marées
Lire le chapitre 31: The Public Hearing
La salle d’audience sentait la cire et le vieux bois, et Isabelle trouva que c’était une odeur rassurante. La lumière grise de l’après-midi breton filtrait à travers les hautes fenêtres, dessinant des flaques pâles sur le carrelage. Elle serra le locket contre sa paume, sentant le froid du métal et l’éclat du diamant de mer incrusté.
Maître Le Goff, son avocate, une femme sèche et vive comme un trait de craie, plaida sans ciller. Elle parla de la terre de mémoire, des femmes Marchand qui avaient vécu cachées, de la continuité d’un héritage que rien ne pouvait rompre. Isabelle écoutait, mais elle ne voyait que la table de la défense où Adèle souriait d’un air sûr, ses avocats parisiens en costume sombre penchés sur leurs dossiers comme des corbeaux.
— Mesdames et messieurs, dit l’avocate d’Adèle, une femme aux lunettes fines, le testament de la défunte Madame Marchand est clair. La clause Kerviel, datée de 1948, accorde à la branche cousine une part indivise du domaine si la lignée directe se trouve dans l’incapacité morale ou légale d’en assurer la pérennité.
Isabelle se leva lentement, sur un signe de Maître Le Goff.
— Votre Honneur, dit-elle, je demande à présenter une pièce. Le locket de ma grand-mère, reforgé, avec le diamant de mer que la légende disait perdu.
Elle ouvrit la boîte en velours que lui avait donnée Yvonne, et la posa sur le pupitre. Le silence tomba, presque épais. Le diamant captait les rais de lumière comme un œil d’eau.
Les avocats d’Adèle échangèrent un regard. Ils sourirent.
— Un bijou de famille, Votre Honneur, dit le plus vieux. Charmant, mais sans valeur juridique.
— Ce bijou, répondit Isabelle, contient une inscription au revers, gravée au burin par la main de ma grand-mère. Elle y nomme Madame Kerviel sa sœur, et non sa cousine. Elle y précise que la clause ne s’applique qu’à une héritière de la branche Kerviel, *par le sang, le nom et la mer*.
Elle fit tourner le locket. La lumière glissa sur les lettres.
Yvonne, assise au premier rang, se leva avec raideur, soutenue par une canne de chêne. Le juge, un homme âgé au visage buriné comme une falaise, lava les yeux sur elle et hocha la tête.
— Madame Yvonne Le Gallou, dit-il. Vous êtes la plus ancienne vivante de la famille. Vous avez été l’amie intime de la défunte. Voulez-vous vous avancer ?
Yvonne traversa la salle d’un pas de procession, le fichu de laine sur les épaules. Elle se plaça devant le juge, face à Adèle.
— Je connais chaque visage de la famille Marchand depuis l’âge de dix ans, dit-elle, d’une voix râpeuse comme le sel. Il n’y a pas de femme Kerviel qui ait posé le pied sur ce cap depuis 1948. Et surtout pas cette femme-là.
Elle pointa Adèle du doigt. Adèle perdit son sourire.
— Madame Adèle Kerviel, si je ne me trompe, dit Yvonne. Seulement, il y a un petit problème. La vraie Adèle Kerviel, de la branche de Quimper, est morte en 1953, seule et sans enfants. Je l’ai veillée moi-même, à la demande de sa cousine, la mère d’Isabelle.
Un trouble venin parcourut la salle. Les avocats d’Adèle consultèrent leurs papiers d’un geste saccadé.
— Protests, Votre Honneur ! dit l’un d’eux.
— Silence, dit le juge. Continuez, Madame Le Gallou.
— Cette femme qui se dit Adèle, reprit Yvonne, je l’ai vue trois fois. Une fois à la poste de Pont-Aven, où elle demandait où se trouvait le château. Une fois au port, où elle parlait à un marchand d’antiquités au sujet des pierres du cap. Et une fois, il y a quinze jours, elle a fait livrer une valise chez mon voisin, sous un faux nom. Le faux nom, c’était précisément celui de la morte de Quimper.
Le silence se fit liquide. Isabelle vit les mains d’Adèle trembler légèrement sur le bord de la table.
— Elle voulait la moitié d’un château, dit Isabelle, d’une voix calme. Mais ce qu’elle comptait en faire, c’est ce que je vais vous dire.
Elle tira un document de sa veste.
— Maître Le Goff a obtenu une ordonnance de perquisition, ce matin. Dans le mobile d’Adèle, nous avons trouvé des contrats de commercialisation. Elle prévoyait de transformer le château en attraction touristique. « Le château maudit : visites nocturnes, dîners aux chandelles, reconstitutions de naufrages ». Il y a même un projet de casino sur la pointe.
Les avocats d’Adèle pâlirent. L’un d’eux prit son client par le bras, mais Adèle se dégagea d’un geste brusque.
— Tout est faux, dit-elle, la voix prise. Yvonne ment. C’est une vieille femme sénile.
— Je vais vous dire ce qui est faux, dit Yvonne, se tournant vers elle. Vous avez un accent du Midi qui ne trompe pas. Vous avez les mains douces, sans callosités de mer ni de jardin. Vous portez un parfum cher que les vraies Kerviel n’auraient jamais pu s’offrir. Et surtout…
Elle fit une pause, et sortit de sa poche un vieux carnet racorni, noué d’un ruban de cuir.
— …Vous avez eu tort de voler le registre des mariages de la chapelle de Penmarch. Le vrai se trouve ici, chez moi, depuis soixante ans. Ce que vous avez montré à vos avocats, c’est une copie grossière, faite sur un papier qui n’existait pas en 1948.
Le juge prit le carnet, l’ouvrit avec précaution, lut quelques lignes. Il releva la tête, et regarda Adèle.
— Madame, dit-il, vous êtes accusée de fraude, de falsification d’actes et de tentative d’escroquerie. Aurez-vous l’obligeance de rester ici pendant que j’examine les preuves ?
Deux gendarmes, discrets en fond de salle, s’approchèrent. Adèle se leva d’un coup, renversant sa chaise. Elle essaya de fuir vers la porte, mais le geste était trop tard.
— Vous ne pouvez pas me faire ça ! cria-t-elle. Je suis la seule Kerviel à avoir survécu ! C’est moi qui ai la légitimité, pas elle ! C’est moi qui devais avoir le château ! Il était à moi ! À moi !
Les gendarmes la maîtrisèrent. Le juge frappa son pupitre.
— L’audience est suspendue. Madame Adèle, vous serez détenue jusqu’à votre procès.
Adèle se débattit encore, ses yeux fouillant la salle comme pour trouver un complice. Puis elle croisa le regard d’Isabelle. Et pour la première fois, Isabelle vit dans ces yeux non plus de la ruse, mais une vraie, profonde peur.
— Tu crois que c’est fini ? murmura Adèle, si bas que seule Isabelle l’entendit. Tu crois que c’est moi qu’il fallait craindre ? La silhouette sur les rochers n’est pas morte. Elle n’est pas moi. Elle est toujours là, Isabelle. Et elle attend.
Les gendarmes l’entraînèrent. La porte se referma lourdement. Le juge se tourna vers Isabelle.
— Mademoiselle Marchand, dit-il, la décision sera rendue par écrit sous huit jours, mais vu les preuves présentées, je vous conseille de commencer à préparer vos invitations pour l’ouverture de votre musée. La cour vous reconnaît pleinement, seule héritière du château du Cap de la Lune.
Isabelle resta debout, le locket serré dans la main. La salle se vida. Yvonne vint vers elle et lui prit le bras, doucement.
— Viens, mon enfant, dit-elle. Il te reste une lettre à lire, et une silhouette à regarder en face.
Isabelle hocha la tête. Mais au fond d’elle, les mots d’Adèle résonnaient encore, comme une vague qui ne s’était pas brisée. La silhouette. La femme sur les rochers. Celle qui attendait une réponse.
Elle n’avait jamais répondu. Et elle savait, au plus profond de son sang, qu’elle n’avait plus le choix.
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