La Malédiction des Marées
Lire le chapitre 33: The New Beginning
Les échafaudages montaient le long des murailles ouest comme une armure de bois et d'acier. Isabelle marchait dans la grande salle, ses bottes claquant sur les dalles fraîchement lavées, et respirait l'odeur de la chaux et de l'huile de lin. La lumière du matin entrait par les fenêtres dégagées de leurs volets pourris, dessinant des losanges dorés sur les murs nus.
— Madame Marchand ? Le tailleur de pierre attend pour la corniche nord.
Elle sourit au contremaître, un homme de Pont-Aven aux mains calleuses et au regard franc. — Dites-lui que j'arrive. Mais d'abord, je veux voir la pièce du fond, celle qui donnait autrefois sur l'ancien pressoir.
Elle poussa la porte de chêne, et le bois gémit comme s'il se souvenait d'avoir été jeune. La pièce était petite, ronde, avec une fenêtre en meurtrière qui dominait la mer. Des caisses de livres et de papiers s'y entassaient — le contenu du grenier, trié la veille par deux étudiants en histoire venus de Brest.
— Il y a quelque chose d'étrange là-dedans, dit l'un d'eux, un garçon à lunettes qui tenait un registre poussiéreux. — On dirait des journaux intimes. Très vieux. Des femmes, je crois.
Isabelle prit le registre qu'il lui tendait. La couverture de cuir était craquelée, et à l'intérieur, une écriture fine et serrée s'étalait sur des pages jaunies par les siècles. Elle reconnut immédiatement la main — la même que celle des lettres de sa grand-mère, mais d'une autre époque, plus ancienne.
Elle s'assit sur une caisse et commença à lire.
*29 mars 1743 — Je m'appelle Marguerite Kerviel, née Le Guen. J'ai quitté mon mari cette nuit, avec pour seul bagage ce cahier et la robe que je porte. Le curé de Saint-Guénolé m'a conduite ici, à la pointe. Il y a une femme qui tient la maison, une veuve, qui m'a demandé : « Sais-tu coudre la voile ? » J'ai dit oui, bien que je n'aie jamais touché une aiguille de ma vie. Elle a ri. Elle m'a donné une chambre et du pain chaud. Ici, on n'embête pas les femmes qui fuient.*
Isabelle tourna la page, le cœur battant.
*15 juin 1743 — Nous sommes douze. Douze femmes de tous les âges, qui cousons des voiles pour les bateaux de pêche et cultivons des légumes sur les terrasses au-dessus de la mer. La veuve, qui s'appelle Anne-Yvonne, dit que le secret de la maison est simple : on ne demande jamais d'où viennent les femmes, seulement ce qu'elles savent faire. Ma sœur est arrivée hier. Elle avait le visage en sang. Elle ne veut rien dire, mais je la reconnais. Je la reconnais trop bien.*
— Madame ? Vous êtes pâle. Le garçon à lunettes la regardait avec inquiétude.
— Ça va. Continuez le tri, je vous en prie. Laissez-moi avec ces registres.
Elle feuilleta les pages, une heure, deux heures. Les journaux s'étalaient sur quatre générations — des années 1740 à la fin du XIXe siècle. Des femmes y racontaient leur fuite, leur arrivée au château, leur vie nouvelle. Il y avait des couturières, des potières, des guérisseuses, une institutrice, une poète. Toutes disaient la même chose : ici, on n'embête pas les femmes.
Et puis, vers 1880, l'écriture changea. Devint plus précieuse, plus tremblée. Une femme nommée Marie-Louise écrivit : *La légende commence à faire peur aux maris. Le curé de la côte raconte que le château est maudit, que les femmes qui y vivent sont des sorcières. Ce n'est pas vrai. Mais c'est utile. On laisse tranquilles les femmes que l'on croit possédées du diable.*
Isabelle éclata de rire — un rire clair, étrange dans cette pièce silencieuse. Sa mère avait dit vrai, et elle avait dit faux. La malédiction était une invention, mais elle avait servi. Elle avait protégé des dizaines de femmes pendant deux siècles. Et Yvonne, qui s'était couchée sur la plage pour mourir, Yvonne qui avait remis ce registre entre les mains d'Isabelle, avait été la gardienne de ce secret.
Elle referma le registre et resta un long moment immobile. La mer brillait par la meurtrière, calme et immense. Tout était faux. Tout était vrai. La malédiction n'avait jamais été une malédiction — elle était un refuge, une ruse de guerre conçue par des femmes qui n'avaient que leur intelligence pour se défendre. Et Isabelle venait de passer des semaines entières à vouloir la combattre, la briser, alors qu'en réalité, elle devait la transformer.
Elle sortit de la pièce, le registre serré contre sa poitrine, et appela le contremaître. — Réunissez tout le monde dans la grande salle. J'ai une annonce à faire.
Une demi-heure plus tard, les ouvriers, les maçons, les menuisiers et les deux étudiants se tenaient autour de la table longue où l'on avait déposé des plans étalés. Isabelle posa le registre devant elle.
— Les travaux continuent, dit-elle. Mais le projet change. Ce château ne sera pas seulement un musée consacré à l'histoire d'une famille. Il deviendra une fondation — un lieu d'accueil, de formation et de documentation sur l'histoire des femmes en Bretagne. Pas une curiosité touristique. Une ressource vivante. On y recueillera les archives, les témoignages, et surtout, on y offrira une aide concrète aux femmes qui en ont besoin.
Le silence était épais. Puis le contremaître haussa les épaules et sourit. — C'est un sacré chantier, alors.
— Oui. Mais c'est le bon.
Elle passa le reste de l'après-midi dans la pièce ronde, à classer les registres, à établir un inventaire, à noter des idées. La lumière baissait quand elle entendit le bruit caractéristique des pas de Yann dans l'escalier — un rythme tranquille, assuré, qu'elle reconnaissait désormais sans regarder.
— On m'a dit que la patronne avait changé tous les plans. Il apparut dans l'embrasure, une caisse de bois sur l'épaule. — J'ai apporté les vieux gréements du *Saint-Malo* pour la décoration de la salle des cartes.
Elle le regarda déposer la caisse avec précaution. Il portait sa vareuse bleue, ses cheveux étaient encore mouillés d'une douche rapide, et il souriait de ce sourire tranquille qu'elle aimait, qui semblait toujours dire : *Je ne suis pas pressé. J'ai tout mon temps pour toi.*
— Yann. Viens voir.
Il s'approcha, l'air interrogateur. Elle lui ouvrit le registre de Marguerite Kerviel à la page de 1743 et lui raconta ce qu'elle avait découvert. Il écouta sans l'interrompre, s'accroupissant près d'elle, son regard grave parcourant les écritures anciennes.
— On n'embête pas les femmes, dit-il enfin, la voix douce. — C'est toute la vérité de cette maison depuis le début.
— Oui. Et je veux que ça reste la sienne.
Il se releva. Le soleil couchant entrait par la meurtrière, transformant la pièce en une lanterne d'or. Il prit sa main, et elle le laissa faire, sentant la chaleur de ses doigts autour des siens.
— Il y avait une chose que je voulais te demander depuis que nous avons enfoui le locket, dit-il sans la regarder, les yeux fixés sur la mer. — Mais le moment n'a jamais été bon. Il y avait toujours quelqu'un. Toujours quelque chose.
Elle attendit. Son cœur battait fort, un battement sourd qui emplissait sa poitrine.
— Isabelle. Je ne peux pas t'épouser ce soir. Je dois encore conduire une cargaison à Brest après-demain, et le mariage, si tu veux en faire un vrai, avec ce maire qui aime les discours, ça prendra des semaines de papier. Mais je voulais que tu saches. Le sabot du *Saint-Malo* — il est à toi. La tempête nous a sauvés, ou peut-être ton courage nous a sauvés, mais si tu veux de moi pour toutes les tempêtes à venir, je vais pas chercher midi à quatorze heures. Je te demande. Dans la manière des marins de la côte, c'est-à-dire pas très élégante.
Il sortit d'une poche de sa vareuse un anneau torsadé en argent, patiné par l'eau de mer et le soleil, sans pierre. Un anneau ancien, flexible, soudé comme fini à la main.
— Ma mère l'a porté toute sa vie, dit-il. — Son mariage. Mon père me l'a donné quand elle est morte. Je l'ai gardé dans les soutes de toutes les traversées. Je l'ai toujours gardé.
Elle ouvrit la bouche, mais les mots ne sortirent pas. Elle regarda l'anneau, puis son visage, puis la lumière dorée qui baignait la pièce. La malédiction était une invention. Le refuge était réel. Et cet homme réel se tenait devant elle, offrant non pas un château ou un nom, mais un anneau porté par une femme qui avait connu le bonheur.
— Oui, dit-elle. — Oui.
Elle prit l'anneau et le glissa elle-même à son doigt. Il était un peu lâche. Elle rit.
— Il faudra le faire ajuster.
— On le fera ajuster. Il rit aussi. — Notre premier chantier, après le pressoir.
Il lui prit le visage entre les mains et l'embrassa longtemps. Quand ils se séparèrent, la mer était un brasier de rouille et d'or, et la silhouette sur les rochers tout en bas semblait plus proche qu'avant, debout sur la dune, face au château.
Isabelle la vit. Elle perçut sa présence comme une vibrement, à la fois familière et étrangère. Elle ne détourna pas les yeux. Elle attendit.
La silhouette resta un long moment. Puis, lentement, elle leva une main — pas un geste de menace, ni d'adieu. Un geste d'acquiescement. Puis elle recula, se fondit dans l'ombre des rochers et disparut.
Isabelle laissa échapper un souffle qu'elle ne savait pas qu'elle avait retenu. Elle regarda son anneau, puis la mer.
— Il reste une dernière page que je n'ai pas lue, dit-elle à voix basse. — La lettre de ma grand-mère.
Elle ne savait pas pourquoi elle attendait. Le temps était venu.
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