La Malédiction des Marées
Lire le chapitre 35: The Open Sea
Le grincement des mouettes perça l’air salin tandis qu’Isabelle enjamba le plat-bord du *Kernevez*, les semences de ses baskets glissant sur le bois humide. Yann, déjà à la barre, lui tendit la main sans un mot. Elle la saisit, sentit la chaleur râpeuse de sa paume, et posa le pied sur le pont comme on franchit un seuil.
— Tu es sûre que tu ne veux pas rester encore une nuit ? demanda-t-il, une étincelle dans ses yeux gris-bleu.
Isabelle rit, rejeta en arrière la mèche de cheveux que le vent collait à sa joue.
— Si je reste une nuit de plus, je vais commencer à mesurer les pièces pour la bibliothèque. Le chantier m’appelle. Mais pas encore. Pas aujourd’hui.
Elle jeta un regard vers la falaise. Le château se dressait, massif et blanc sous le soleil de midi, ses volets bleus grands ouverts comme des yeux éveillés. Les échafaudages métalliques qui enserraient la tour ouest scintillaient d’une lumière neuve. Sur le chemin qui serpentait vers le village, elle devinait les silhouettes des ouvriers, petits points affairés qui s’activaient déjà à la future fondation.
La côte s’éloigna, pierre à pierre. Isabelle s’assit à la proue, les jambes pendant au-dessus de l’eau, et regarda le château rapetisser. Elle sentit dans la poche de son ciré le poids léger du petit coffret de bois que Yvonne lui avait donné avant la cérémonie, le matin même.
— Qu’est-ce que tu caches là ? demanda Yann en ajustant la grand-voile.
Isabelle sortit le coffret, grand comme une paume, verni par les années. Elle en souleva le couvercle. À l’intérieur, sur un lit de velours rouge éteint, reposait le pendentif de pierre de lune, taille ovale, veiné de reflets laiteux. Il semblait plus petit qu’elle ne s’en souvenait. Plus inoffensif.
— Je l’avais oublié, avoua-t-elle. Yvonne me l’a rendu juste avant de… avant la fin. Elle m’a dit de le garder pour le bon moment.
Yann s’approcha, les mains libres un instant, le bateau glissant sur une mer d’huile.
— Et c’est le bon moment ?
Isabelle tourna le pendentif entre ses doigts. Le soleil le traversait d’une lueur douce, presque vivante. Elle pensa à sa grand-mère, aux femmes de sa lignée, aux silhouettes de pierre et de légende qui avaient hanté ses nuits. Elle pensa à Adèle, menottée derrière la vitre du tribunal, à son sourire cassé quand elle avait lancé : *Elle t’attendra toujours, la silhouette.*
La mer clapota contre la coque.
— Oui, murmura-t-elle.
Elle se leva, s’approcha du bastingage tribord. L’eau défilait, vert sombre, profonde, sans mémoire. Elle ouvrit la main. Le pendentif bascula dans l’air, accrocha un éclat de lumière, puis plongea sans éclaboussure dans la mer. Un cercle se dessina, s’élargit, s’effaça.
Un long silence. Seul le vent dans les haubans.
Yann vint se placer près d’elle, leurs épaules se touchant. Il ne posa pas de question. Il regarda l’endroit où la pierre avait disparu, puis leva les yeux vers elle.
— Tu te sens plus légère ?
Isabelle souffla, un rire court.
— Je crois que oui. Comme si j’avais rendu quelque chose qui ne m’appartenait pas. Ou plutôt… quelque chose que je n’avais jamais eu besoin de porter.
— Et le coffret ?
Elle le regarda dans sa main. Le bois semblait déjà plus simple, dénué de son poids d’ombres.
— Je le garderai vide. Pour les clés de la fondation.
Yann sourit, poussa la barre d’un geste sûr, et le bateau vira au sud-ouest, vers le large. La côte bretonne n’était plus qu’un fil dentelé à l’horizon. À bâbord, un dauphin perça la surface, dos argenté dans le soleil, avant de replonger.
Isabelle se blottit contre le mât, le ciré gonflé par le vent, et laissa ses pensées dériver.
Elle se souvint de la lettre. Scellée de cire rouge, dans la poche intérieure de son manteau de mariée, rangée depuis dans la boîte à gants du bateau. Elle ne l’avait toujours pas ouverte. Le matin de son mariage, elle avait glissé sa main dans la poche, avait senti le papier craquer sous ses doigts, puis avait retiré sa main sans la sortir. Il y avait des paroles qu’on n’est pas prêt à entendre, même quand on les a méritées. Sa grand-mère avait sans doute écrit cette lettre à un autre âge de sa vie, avant le château de refuge, avant les mensonges bénins, avant la vérité douloureuse des journaux.
— Tu vas l’ouvrir un jour ? lança Yann depuis la barre, comme s’il lisait dans ses pensées.
Isabelle tourna la tête. Il avait les mains posées sur le bois, le visage tourné vers l’horizon, ses cheveux blonds fouettés par le sel. Il ne la regardait pas, mais il la voyait. C’était cela, vivre avec lui : il savait où ses pensées allaient avant qu’elle-même ne les nomme.
— Peut-être demain. Ou le surlendemain. Ou dans dix ans, quand la fondation aura ouvert ses portes. Je ne sais pas encore.
— Elle peut attendre, dit Yann. Elle t’a attendue toute ta vie.
Isabelle hocha la tête, sentit les larmes monter sans raison précise. Pas de tristesse. Une plénitude étrange, comme une marée qui monte. Elle ferma les yeux et écouta la mer.
Le moteur ronronnait doucement, remplacé de temps à autre par le claquement de la voile quand une rafale surprenait. Isabelle avait dénoué son foulard et le laissait flotter comme un drapeau de couleur crème contre le ciel bleu pâle. Une heure passa, ou deux. Le temps n’avait plus de contour. Le soleil migra vers l’ouest, la lumière se fit dorée, plus rase.
Devant eux, l’eau s’étendait, immense, sans une île à l’horizon.
— Tu te rappelles la première fois que tu es montée sur ce bateau ? demanda Yann.
Isabelle rouvrit les yeux, un sourire naissant.
— Tu m’avais dit que la mer ne mentait jamais, mais qu’elle avait ses humeurs.
— Et je pensais que tu étais une Parisienne qui ne tiendrait pas vingt minutes sans demander à rentrer.
— Et regarde-moi maintenant.
Elle se leva, tituba légèrement quand le bateau roula sur une houle plus forte, et vint s’installer près de lui, sur le banc étroit. Le soleil couchant découpait son profil. Yann passa un bras autour de ses épaules et elle se sentit appartenir à ce mouvement, à cette trajectoire, à ce moment exact.
— Où allons-nous ? demanda-t-elle.
— Droit devant. Il y a une petite île, au large d’Ouessant, où personne ne va. Un phare abandonné. On pourra y passer la nuit à l’abri.
— Un phare abandonné ? On dirait le début d’une légende.
— Non, dit-il doucement. Un phare, c’est la fin des légendes. C’est la lumière qui dit aux bateaux : ici est le passage, ici est la terre. Rien de surnaturel.
Isabelle regarda l’horizon, où une tache sombre commençait à se dessiner, à peine visible.
— J’aime l’idée d’un phare, murmura-t-elle.
— Et moi, j’aime l’idée de t’y amener.
Le vent fraîchit. Isabelle remonta le col de son ciré, se tourna une dernière fois vers la côte. Le château avait disparu depuis longtemps. À sa place, une ligne de falaises basses, déjà voilées d’une brume légère qui rougissait sous le couchant. Elle chercha en elle la peur, l’angoisse sourde qui avait habité ses nuits pendant des mois. Elle ne trouva rien. Pas même un écho.
La silhouette sur les rochers, le message de la grand-mère, la voix bretonne que Yann avait entendue dans la chambre secrète… tout cela semblait appartenir à un autre monde, un monde qu’elle avait visité mais où elle n’habitait plus.
Yann lui serra la main.
— Tu es libre, dit-il simplement.
Isabelle sourit, sentit les larmes couler cette fois, chaudes et calmes, sans les essuyer. Elle regarda la mer, immense, ouverte, sans promesse de malheur.
— Oui.
Les voiles se gonflèrent. Le bateau prit de la vitesse, fendant l’eau en silence. Devant eux, l’île grandissait lentement, point vert et gris dans la lumière déclinante. Isabelle ne regarda plus en arrière. Elle regarda devant, là où le ciel et l’eau se confondaient dans une même étendue de possible.
Et quand le phare apparut, blanc et rond, solitaire sur son rocher, elle se mit à rire, un rire clair que le vent emporta.
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