La Malédiction des Marées
Lire le chapitre 9: The Moon Pool
Le vent s’était levé dans la nuit, un vent d’ouest chargé d’embruns qui faisait gémir les vieilles poutres du château. Isabelle n’avait pas fermé l’œil. Assise sur le rebord de la fenêtre de sa chambre, elle regardait la mer blanchir sous la lune pâle, le locket serré dans sa paume. La fissure s’était encore élargie — elle sentait presque le froid s’en échapper, comme un souffle.
À l’aube, sans prévenir personne, elle descendit au port.
Yann était déjà sur le pont du *Sterenn*, occupé à lover un cordage. Il leva la tête en la voyant arriver, et son visage — qu’elle connaissait maintenant assez pour lire — se ferma d’abord, puis s’adoucit.
« Tu n’aurais pas dû venir seule. »
— Tu ne me l’aurais pas demandé autrement, répondit-elle, essoufflée d’avoir couru sur les galets.
Il la regarda longuement, puis jeta le cordage dans un seau. « Et si je te disais non ? »
Isabelle sortit le carnet de sa poche — le carnet d’Yvonne, usé, les pages gondolées par l’humidité. Elle l’ouvrit à la page du croquis : la grotte, la faille, le gour souterrain, et cette annotation à l’encre violette, presque effacée : *Trois jours de marées mortes. La porte ne s’ouvre qu’entre deux lunes.*
« On y est, dit-elle. Les mortes-eaux. Si on ne passe pas aujourd’hui ou demain, la porte se referme jusqu’à la prochaine lunaison. »
Yann croisa les bras. Le vent plaquait ses cheveux sombres sur son front. « Tu sais ce que c’est que cette grotte ? Ma mère m’en parlait comme d’un tombeau. Elle disait que les Le Goff y montaient la garde pour que personne n’y entre jamais. »
— Tu n’es pas ta mère. Et je ne suis pas Aliénor.
Un long silence. La mouette cria quelque part au-dessus des toits.
« J’irai avec toi, dit-il enfin. Mais si ça tourne mal, je te ramène de force, même si tu dois me hair. »
Isabelle sourit — une chose qu’elle ne faisait pas souvent, et qui parut le désarmer. « Je ne te hairai pas, Yann. Je crois que je n’en suis plus capable. »
Il détourna le regard, comme si cette phrase l’avait brûlé.
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La grotte s’ouvrait à mi-falaise, invisible depuis la terre — il fallait passer par l’eau. Yann navigua entre les rochers avec une précision née de l’habitude, coupant le moteur au dernier moment et laissant le *Sterenn* glisser dans l’ombre d’une faille verticale. Isabelle vit un éboulis de granite, une entrée basse, un battement d’ailes dans l’obscurité.
« On y va à pied ? »
— Il faut ramper à partir d’ici. Viens.
Ils s’engagèrent dans le boyau. L’air devenait plus lourd, plus salé, chargé d’une odeur de minéral et de chaux. Isabelle alluma la lampe frontale que Yann lui tendit, et ils avancèrent en silence, lui devant, elle derrière, leurs ombres dansant sur les parois suintantes.
Et puis le boyau s’ouvrit.
Isabelle retint son souffle. La salle souterraine était immense — une cathédrale naturelle, dont le plafond s’élevait à plus de dix mètres. Des stalactites fines comme des aiguilles descendaient en toussant goutte à goutte vers la surface d’un bassin d’eau noire, parfaitement lisse. Au centre de ce bassin, un rai de lumière tombait d’une fissure dans la roche — un rayon de lune, net et argenté, alors que le soleil dehors n’était pas encore à son zénith.
« C’est impossible », murmura Yann.
Mais Isabelle savait. Le croquis d’Yvonne ne mentait pas. Ce n’était pas la lumière qui venait de l’extérieur — c’était la flaque qui la reflétait. Le bassin ne contenait pas de l’eau. Il contenait quelque chose qui brillait par en dessous.
Elle s’approcha, malgré le froid qui lui gagnait les chevilles. Une sensation immense l’envahit, comme si l’eau la reconnaissait. Elle tendit la main au-dessus de la surface.
L’image se forma dans le miroir noir.
Une femme, les cheveux épars, luttant. De l’eau plein les poumons. Une robe sombre qui tournoyait. Et en arrière-plan — le visage d’une autre femme, à la surface, qui la regardait sombrer sans lever la main.
Isabelle recula d’un bond, le cœur cognant.
« Qu’est-ce que tu as vu ? » demanda Yann, les sourcils froncés.
— Une femme. Qui se noie. Quelqu’un la regarde faire.
Yann pâlit. « Tu la connais ? »
Isabelle ferma les yeux une seconde pour fixer l’image, mais elle s’était déjà dissoute. « Je ne sais pas. Elle avait mes cheveux. » Elle sentit le froid de l’angoisse lui étreindre la poitrine. « Peut-être que c’est moi qu’on voyait se noyer. »
Yann posa sa main sur son épaule, une pression ferme, presque douloureuse. « Non. C’est ça, le piège. Cette mare essaie de te montrer des choses pour te faire fuir. »
— Comment tu le sais ?
Il ne répondit pas. Sa mâchoire se crispa, et il balaya la salle du faisceau de sa lampe. « Il y a quelqu’un là-bas. »
Elle tourna la tête. Dans une anfractuosité du côté nord, quelque chose d’os et de tissu — une silhouette affaissée, presque fossilisée dans la roche mouvante de calcite.
Ils s’approchèrent, et le faisceau révéla un squelette adossé à la paroi, les bras croisés dans une posture presque paisible. Autour du cou, une chaîne de marin — un galon tressé — au bout de laquelle pendait une ancre de bronze.
« Ce n’est pas mon grand-père, dit Yann, la voix changée. Il n’a jamais porté d’ancre. C’est un symbole de la famille Le Goff — les marins morts au large. Mon grand-père a disparu en mer, mais ils n’ont jamais retrouvé son corps. » Il se pencha, examina les restes d’un vêtement sombre. « Ça, c’est un ciré de pêcheur, une coupe ancienne. Et un anneau… »
Il tendit la main, retira doucement une bague de l’annulaire squelettique. Une chevalière plate, usée, gravée d’une initiale.
« A.M. », lut-il à voix haute. Puis le silence lui tomba dessus, plus lourd que la roche. « Aliénor Marchand. » Il leva les yeux vers Isabelle, et elle vit dans son regard quelque chose qu’elle n’y avait jamais vu — de la peur, non pour lui-même, mais pour elle. « C’est une femme de ta famille. Elle porte une ancre de Le Goff. Et elle est ici, morte, dans la grotte qui devait les sauver. »
Isabelle eut soudain la sensation que le bassin derrière eux l’observait — que l’image de la noyade attendait encore, intacte, sous la surface. Elle ne regarda pas en arrière. Elle savait que si elle le faisait, elle verrait la même femme, un peu plus clairement.
« Alors ce n’est pas Yvonne, murmura-t-elle. Mais c’est quelqu’un qui a tenté la même chose que nous. Et qui n’en est jamais ressortie. »
Elle ouvrit le locket d’un geste nerveux. À l’intérieur, au-delà du portrait, elle découvrit une seconde gravure qu’elle n’avait pas vue avant — trop fine, comme tracée à la pointe d’une aiguille dans le métal intérieur : *« Ce que la mer donne, seule la mer reprend. »* La fissure de l’or s’était allongée de plusieurs millimètres. Quand elle referma le boîtier, elle aurait juré que la jeune femme du portrait — Aliénor, ou Marguerite, ou elle-même — avait légèrement tourné la tête.
« Il faut qu’on sorte, dit-elle. Il faut qu’on sorte tout de suite. »
Mais sa voix ne portait pas. Elle se perdait dans l’immensité de la grotte, dans la nappe d’eau immobile, dans la lumière blanche tombant du plafond — là-haut, dehors, la pleine lune avait déjà commencé à se lever, et il leur restait quarante-huit heures.