La Malédiction du Gendarme
Lire le chapitre 34: The Reconciliation
L’appartement de Julian sentait la poussière et le papier ancien. Des cartons à moitié vidés s’empilaient contre les murs, leurs contenus hétéroclites — grimoires fatigués, photographies jaunies de villes qu’il ne reverrait plus, vêtements pliés avec soin. Amara resta sur le seuil, le regard fixé sur son dos tandis qu’il rangeait un livre sur une étagère vide.
« Tu ne voyages pas léger », dit-elle.
Il se retourna, un sourire fatigué aux lèvres. « Quatre siècles, ça accumule. » Il fit un geste vague autour de lui. « J’ai essayé de devenir humain. Des maisons, des meubles, des habitudes. Des rituels de dimanche matin. » Il haussa les épaules. « Ça ne prend pas. »
Amara s’avança. Chaque pas lui coûtait quelque chose, mais elle les fit quand même. Elle arriva près de lui, les mains dans les poches de son manteau. Le bout du vieux carreau de verre brisé — la clé brisée de sa mémoire — lui piqua le bout des doigts.
« Marguerite t’a créé. »
Julian ne la contredit pas. Il s’assit sur le rebord de la fenêtre, sa silhouette découpée contre le ciel gris de Londres. « Pour garder. » Il fit tourner un stylo entre ses doigts. « Mon premier souvenir, c’est le froid d’une salle en pierre dans un royaume qui n’existe plus. La chambre de mon créateur. Je n’avais pas de nom, seulement une fonction. » Il la regarda. « Elle m’a appelé la Sentinelle. C’est le prénom qu’elle m’a donné. Je l’ai porté jusqu’à ce que je ne puisse plus me voir dans un miroir sans voir ce que j’étais censé être. »
« Elle voulait que tu sois humain ? »
Vanité, songea-t-elle. La vanité d’un magicien qui veut créer une âme à son image.
« Elle voulait que je sois mieux qu’humain. Fidèle. Obéissant. Incorruptible. Mais elle a laissé une porte ouverte dans ma tête parce qu’elle ne savait pas comment la fermer : le besoin d’aimer. » Il laissa échapper un petit rire sec. « Elle a essayé de me l’enseigner comme un réflexe, mais un réflexe, ce n’est pas un sentiment. Je gardais son domaine, ses secrets. Quelqu’un pour veiller quand elle dormait. Mais quand j’ai demandé si je pouvais sortir — voir la pluie, marcher dans les rues — elle m’a dit que les gardiens n’avaient pas de désirs. »
Amara passa une main sur son visage. « C’est là que tu l’as rejetée. »
« Je me suis coupé de sa volonté. J’ai senti la première chose que j’avais jamais voulue pour moi-même — une porte qui s’ouvre. » Il se pencha en avant, les coudes sur les genoux. « Elle n’a pas pu me punir d’une manière qui m’atteigne, parce que je n’étais plus sa chose. Alors elle m’a maudit pour ce que je refusais d’être. »
« Le lien. La douleur que tu ressentais quand tu t’approchais de ceux que tu aimais. »
Il hocha la tête.
« Et ce n’était pas une punition, c’était une leçon. » Elle se souvint des mots de Marguerite dans la lettre. *Le charme est un cercle qui doit se fermer. La flèche du censeur frappe le cœur de celui qui vise.*
« Peut-être », dit-il doucement. « Peut-être qu’elle essayait de m’apprendre que l’amour n’est pas une prison. Que j’avais craint de parler, de toucher, de m’attacher, parce que être libre signifiait aussi être vulnérable. Et elle a fait de ma vulnérabilité ma propre cage. »
Amara s’agenouilla devant lui, la main posée sur la sienne sans attendre son accord. Il tressaillit à peine, un geste presque imperceptible — un muscle du poignet qui se tend. Il était encore conditionné. Encore à se demander si ce contact était permis.
« Écoute-moi. » Sa voix était basse, ferme. « Quand tu m’as dit que tu avais créé ma lignée, j’ai cru que j’étais ton erreur à réparer. Que toute ma vie n’était qu’un écho de ton passé. » Elle resserra sa main. « Mais je me trompais. Tu n’es pas mon cursus, tu n’es pas ma punition pour être celui qui m’a suivie. Tu es un homme qui a survécu à quatre siècles de solitude parce qu’il avait peur que la proximité signifie la perte. »
Le silence dans la pièce était presque total. L’eau gouttait dans un radiateur éloigné. Une sirène au loin. Julien ne la regardait pas, mais il ne retirait pas non plus sa main.
« La première fois que j’ai tué, c’était pour te protéger », dit-il.
« Je sais. »
« La première fois que j’ai pleuré, c’était quand je croyais que tu étais morte dans cette ruelle, il y a trois mois. Je n’avais pas pleuré depuis… » Il ne termina pas la phrase. Il regarda enfin ses yeux à elle. « Je ne sais pas comment être aimé. Je sais seulement comment survivre à l’absence de l’être. »
Amara se releva, mais elle garda sa main. Elle fouilla dans sa poche et en sortit le bout de verre brisé — la clé de sa mémoire, ternie, ses arêtes encore vives. Elle la laissa tomber sur sa paume ouverte.
« C’est la clé que tu m’as donnée pour effacer ta mémoire. Elle n’a plus de fonction, maintenant que tu es libre du lien. »
— Mais tu n’en as plus besoin. Tu n’auras jamais besoin de m’oublier pour me protéger.
Il tourna le fragment entre ses doigts, sa lumière pâle reflétant un soleil qu’il ne voyait pas.
« Tu as été fait par un magicien, mais tu as choisi d’être toi. C’est ça, ta vengeance — pas le sang de Marguerite, pas la chute du domaine. » Elle se pencha et sa voix devint plus intime — presque une confidence. « Tu es immortel, Hunter. Je n’ai peut-être qu’une vie, mais elle est à toi si tu veux bien l’avoir. L’immortalité, ce n’est pas une malédiction. C’est juste une longue chance d’apprendre à aimer. »
Il leva les yeux vers elle. Quelque chose vacilla dans son regard — un vieux verrou qui grinçait, une porte mal ajustée qui s’ouvrait enfin. Il referma son poing sur la clé brisée et la laissa retomber dans sa poche avec un sourire qui seyait mal à son visage fatigué.
« Une agence de détectives. » Il se leva, ajustant sa veste. « Je pensais à nous appeler Cole & Hunter. Pour l’association, tu sais. À moins que tu préfères Hunter & Cole. »
Amara lui donna un coup d’épaule en passant devant lui. « Si tu veux divorcer, tu devras d’abord m’épouser. Je n’ai pas un tempérament de partenaire sans clauses. »
Il ouvrit la bouche, ferma, puis un rire incertain — presque un renversement de son propre mur défensif — la suivit jusqu’à la porte.
C’est là que son téléphone sonna. Un message, pas de numéro : *J’ai trouvé votre père. Il n’est pas parti. Il est dans la deuxième porte à Blackfriars. Venez vite, avant que le gardien ne le fasse disparaître. — D._
Amara s’arrêta dans l’embrasure de la porte, la main crispée sur le téléphone. Son père. La flûte avait été détruite. Marguerite avait été vaincue. Mais Danny…
« C’est un piège, dit Julian, debout dans l’encadrement derrière elle.
— Je sais. » Elle rangea le téléphone et le regarda fixement, la panique et l’espoir serrés dans sa poitrine. « Mais s’il y a une chance que ce ne soit pas le cas — une chance qu’il reste quelque chose de lui — je ne peux pas ne pas y aller. »
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