La Marée de la Femme-Phoque
Lire le chapitre 40: The Tide Turns
La lumière d’octobre glissait bas sur l’horizon, étirant les ombres des collines jusqu’aux fenêtres de la maison. Isla tenait Mhairi contre sa poitrine, la petite masse chaude et respirante lovée dans le pli de son bras. Le bébé avait les yeux clos, les doigts repliés en coquillages minuscules, et une touffe de cheveux si claire qu’elle semblait capturer la lumière plutôt que la réfléchir.
— Elle dort, murmura Tam.
Il était assis au bord du lit, les coudes sur les genoux, les yeux fixés sur sa fille avec une intensité qui n’avait rien perdu de son ancienne fièvre. Mais son visage était calme, ouvert. Il ne brillait plus. Il ne sentait plus l’iode et le sel à trois mètres de distance. Il était simplement là, un homme, père, dans une chambre qui sentait la lavande séchée et le savon.
Isla sourit, le menton baissé contre le crâne doux de Mhairi.
— Tu as dit ça quatre fois depuis ce matin.
— Elle dort toujours.
— Elle a trois semaines. C’est ce qu’elles font.
Il tendit une main, hésitant, et effleura la joue de l’enfant du dos d’un index. Mhairi remua, à peine, et retomba dans son sommeil. Tam laissa échapper un souffle, quelque chose entre le rire et le soulagement.
— Je n’arrive pas à y croire. Qu’elle soit là. Qu’elle respire. Qu’elle n’ait… rien de lui.
Il ne dit pas « de moi ». Il ne disait plus jamais cela. Depuis le matin où il s’était réveillé — un matin gris, un an plus tôt, Isla penchée sur lui, une tasse de thé refroidissant entre ses mains — Tam avait cessé de se nommer autrement que comme un homme qui avait oublié la mer. Il se souvenait d’elle, bien sûr. Il se souvenait d’Isla. Il se souvenait d’avoir été pêché, ramené, accueilli. Mais les longs mois de sel, la peau d’animal, la cour de la Dame des flots : tout cela avait glissé dans une brume sans contour, comme un rêve tenu trop loin de la lumière.
Il se souvenait d’aimer Isla. Cela n’avait jamais vacillé.
— Elle tient de toi, dit Isla. Regarde ses mains.
Elle déplia doucement le poing du bébé pour révéler les doigts fins, longs, plus longs que ceux d’une enfant ordinaire.
Tam baissa les yeux sur ses propres mains.
— Je ne sais pas. Je ne me souviens pas d’avoir eu des mains.
Le silence était confortable. Dehors, la mer montait ; on l’entendait à peine, un rythme lointain, aussi régulier qu’un pouls. Isla s’était habituée à ce bruit. Toute sa vie, il l’avait hantée comme une menace ; depuis un an, il était devenu une présence, massive, ancienne, mais contenue. La mer était là. Elle ne frappait plus aux portes.
— Chante quelque chose, dit Isla.
Tam cligna des yeux.
— Quoi ?
— Une chanson. N’importe laquelle. Elle s’endort plus vite quand on chante.
— Je ne connais pas de berceuse.
— Tu connais. Je t’ai entendu, cette nuit. Dans ton sommeil.
Il rougit, une couleur curieuse qui remontait de son cou, et détourna le regard.
— C’était un rêve.
— Chante-la.
Il hésita. Ses lèvres bougèrent sans son. Puis, à voix très basse, presque pour lui seul, il entama une mélodie. C’était un air ancien, modal, étrange — pas un air écossais, pas tout à fait gaélique, quelque chose de plus ample, de plus vieux, comme une respiration qui aurait appris à se faire phrase. Les mots, s’il y en avait, ne lui venaient pas. Il sifflait à peine, fredonnait entre les dents, la mélodie portant seule le poids du souvenir.
Isla ferma les yeux. Mhairi cessa de bouger. La chambre sembla se resserrer, se réchauffer.
Tam s’arrêta au bout d’un long moment.
— Je l’entends encore parfois, dit-il lentement. La nuit. Mais je ne sais plus d’où elle vient. C’est comme si elle avait toujours été en moi, sans que je le sache. Comme si… comme si je la retrouvais seulement maintenant.
— C’est une chanson de là-bas, dit Isla.
— Là-bas ?
— Tu sais. La mer. Elle est restée.
Il regarda ses mains, puis le bébé, puis la fenêtre où le ciel se teintait déjà de pourpre.
— Je crois, dit-il, que c’est tout ce qui en reste. Une chanson que je fredonne dans mon sommeil. Je ne sais pas ce qu’elle raconte. Je ne sais pas pourquoi je la connais. Mais quand je la chante, je sens quelque chose, là — il posa la main sur son sternum — comme un trou qui respire. Paisible. Qui ne fait plus mal.
Isla se leva doucement, Mhairi dans les bras, et vint s’asseoir à côté de lui sur le lit.
— Tu veux savoir qui elle était ?
Il tourna la tête.
— Qui qui était ?
— Ta mère. La mère de ton corps. La Dame de la mer.
Son regard se fit attentif, interrogateur, sans crainte. Un an plus tôt, cette conversation aurait été impossible. Un an plus tôt, il était un autre. Maintenant, il était appris à vivre avec les espaces vides de sa propre mémoire, des trous qu’il savait ne jamais pouvoir remplir, et qu’il avait cessé d’essayer de comprendre.
— Elle t’a sauvé, dit Isla. Elle t’a fait. Elle t’a aimé, à sa manière, et elle t’a laissé partir. Elle a donné son pardon à Angus, et Angus a payé ta liberté.
Tam resta silencieux un long moment.
— Je me souviens d’un chant, finit-il par dire. Un chant qui venait de l’eau. Un chant de femme. Il me tenait chaud, là, dans le froid. Je me souviens de ça. Je ne sais pas si c’est un vrai souvenir ou si je l’ai rêvé.
— C’est vrai, dit Isla. C’était elle.
Mhairi ouvrit les yeux. Deux fentes d’un bleu si pâle qu’il en paraissait lavé, deux coquilles de moule ouvertes à la lumière. Le bébé regarda son père, sans cligner, sans le jugement ni la curiosité des enfants plus âgés ; une attention simple, animale, presque marine. Tam se pencha, et la petite main attrapa son doigt avec une force surprenante.
Il sourit. Quelque chose dans sa poitrine se relâcha.
— Mhairi, murmura-t-il. Ça veut dire « la mer » ?
Isla secoua la tête.
— Ça veut dire « belle ». Je l’ai appelée comme elle parce qu’elle était belle. Et parce que… — elle hésita — parce que je voulais que la mer garde un nom sur la terre. Quelque chose à appeler si elle revient. Quelque chose qui ne lui appartienne pas.
— Elle ne reviendra pas, dit Tam. Tu l’as dit. Le pacte est rompu. L’enfant est libre.
Isla ne répondit pas tout de suite. Elle tourna la tête vers la fenêtre. La mer était mauve comme une ecchymose, ourlée d’écume blanche ; les vagues battaient les rochers avec régularité, patientes, infinies. Elle les avait observées pendant des mois, guettant un signe, une trombe, une silhouette dans les rouleaux. Rien n’était venu. La Dame des flots n’avait plus reparu. Le corps d’Angus n’avait jamais été retrouvé. Le village l’avait pleuré, puis s’était tu, et un an plus tard, la vie avait repris à l’identique.
Mais Isla savait. Ce genre d’équilibres ne se rompt pas sans laisser de trace. Angus avait payé une dette. Tam avait été délié. Le bébé avait été transformé dans le ventre. Trois actes, trois comptes ouverts et refermés — et pourtant, elle sentait parfois, au fond de sa poitrine, comme le résidu léger d’un compte qui n’avait pas tout à fait été soldé. Pas une menace. Pas une promesse. Juste un battement, en dessous du cœur, qui n’était pas tout à fait le sien.
— Elle nous laisse tranquilles, dit-elle enfin. Pour l’instant.
— Pour l’instant ? s’étonna Tam.
Elle se tourna vers lui, et son visage avait cette expression que Tam connaissait — la chercheuse, la femme qui mesurait les vagues avec le pouce et l’index, qui lisait les marées comme d’autres lisent un journal.
— Je m’attends à ce qu’elle revienne un jour. Pas pour nous reprendre. Pas pour le mal. Mais parce que la mer revient toujours. C’est sa nature. Elle frappe, elle recule, elle frappe de nouveau. Nous savons cela, toi et moi.
Tam baissa les yeux sur Mhairi, qui s’était rendormie contre l’épaule d’Isla.
— Et quand elle reviendra ?
Isla sentit un frisson monter le long de sa nuque, mais elle ne le réprima pas. Elle l’accueillit comme un vieil ami.
— Alors nous aurons appris à tenir. Nous aurons appris à chanter sa chanson, à l’entendre, et à rester debout sur notre terre quand même.
Elle passa la main dans les cheveux de Tam, qui se pencha vers elle sans même y penser. Leurs fronts se touchèrent. Mhairi respirait entre eux, un son régulier, têtu, vivant.
— Tu crois qu’un jour elle voudra savoir ? demanda Tam d’une voix presque inaudible. Que sa fille aura la mer dans le sang ?
— Sa fille a été transformée. Elle n’a plus rien de la mer.
— Mais elle a une chanson dans la tête, dit Tam. Je l’ai sentie. Quand je chantais, elle a répondu. Pas par des mots. Par un battement. Un battement qui n’était pas son cœur.
Isla l’observa. Il y avait dans sa voix quelque chose qu’elle n’avait pas entendu depuis longtemps : une douceur, presque une acceptation.
— Tu crois que la chanson va rester ?
— Je crois qu’elle est déjà là, dit Tam. Et je crois que ce n’est pas une malédiction. C’est juste une mémoire. Un souvenir que la mer a laissé derrière elle. Pas une chaîne, pas un lien. Juste… un air qu’elle aura toujours la liberté d’oublier ou de chanter.
Isla ferma les yeux. Le vent salé poussait contre les vitres, léger, régulier. De l’autre côté de la pièce, sur la table, étaient posés les plans de l’institut — elle avait sa place, un laboratoire, des collègues, une vie qui avait un nom et une adresse. Tam avait accepté un poste d’assistant de terrain, et ils venaient de signer le bail d’un petit cottage, à flanc de colline, avec vue sur la mer. Une vie tracée. Une vie qu’ils avaient choisie, pas qu’ils avaient subie.
Elle rouvrit les yeux. La mer était presque noire maintenant, piquée de reflets orange là où le soleil couchant la couvrait comme un manteau.
— Nous avons trouvé notre rivage, dit-elle.
Tam ne demanda pas ce qu’elle voulait dire. Il comprit. Il posa sa main ouverte sur celle d’Isla, qui tenait toujours l’enfant, et les trois restèrent comme cela, le souffle de la petite dans le creux de leurs paumes, la marée battant la roche en contrebas.
Mhairi se tourna dans son sommeil. Ses lèvres cherchèrent, une fois, et retombèrent.
Et Isla sut, avec la certitude paisible de ceux qui ont marché au bord du monde, que le récit n’était pas terminé. Il respirait. Il savait attendre. Il avait simplement trouvé sa pause, son ancrage provisoire. La mer, là-bas, s’était tue.
Pour ce soir.
Mais le ressac, elle l’apprendrait à sa fille, n’est jamais vraiment loin.
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