La Marée Revient
Lire le chapitre 35: Aftermath of the Climax
Le tribunal était encore en écho dans sa tête, les voix du juge, de l’avocat de Perrot, le silence tendu de la salle. Puis le silence du quai, l’après-midi d’après, avait pris le relais. Camille marchait le long de la jetée, les mains dans les poches de son ciré jaune, le vent marin fouettant les mèches qui s’échappaient de son bonnet.
Elle s’arrêta devant la maison flottante de son père. La coque repeinte — Yann avait insisté pour l’aider, un week-end entier passé à poncer et badigeonner sous un soleil de plomb — la coque, donc, semblait plus fière qu’avant. Comme si elle avait survécu à quelque chose, elle aussi. Une cicatrice de plus, mais une peinture neuve.
Son téléphone vibra dans sa poche. L’écran affichait un numéro qu’elle connaissait par cœur — celui de son bureau parisien, sa ligne directe qu’elle n’avait pas coupée, pas tout à fait. Elle laissa sonner. Une fois. Deux fois. Puis, au troisième appel, elle décrocha.
— Camille ? C’est Sophie. On a besoin de savoir. Tu reviens quand ?
Camille inspira. L’air iodé, le bruit des mouettes sur le toit du cabanon de pêcheur.
— Je ne reviens pas, Sophie. Pas en tant que directrice de création.
Un silence perplexe à l’autre bout.
— Quoi ? Mais ton projet, la campagne pour la fondation Vedettes…
— Je peux vous aider en freelance, dit Camille en tournant les talons et en longeant le quai, d’un pas plus décidé. Je peux même faire mieux. Je veux me concentrer sur le storytelling environnemental, la mer, les petits ports. C’est ce que je sais faire. C’est ce que je veux faire. Alors je vous propose un contrat de collaboration, quelques jours par mois, et je vous envoie des concepts.
— Camille, tu délires ? On t’a offert une promotion, un bureau au septième…
— Sophie. Tu te souviens de ma campagne pour le refuge de la baie de Somme? Celle qui avait gagné le prix de la meilleure cause de l’année ?
— En 2019. Oui, et alors ?
— C’est là que je suis bonne. Pas dans le petit déjeuner à la vanille avec des stars de télé-réalité. Si vous voulez une directrice de création, il y en a cinquante sur les Champs-Elysées. Si vous voulez quelqu’un qui parle vrai, qui parle de la mer et de ceux qui la vivent, je suis disponible.
Une pause, puis un soupir. Un rire, même, presque incrédule.
— Je vérifie auprès de la direction. Mais si c’est la seule condition pour que tu ne prennes pas un poste chez un concurrent, je crois qu’on va trouver un arrangement.
— Merci, Sophie.
Elle raccrocha, la main qui tremblait un peu. Elle venait de tourner une page. Un chapitre entier, en fait. La sensation était étrange, un mélange de vertige et de légèreté. Elle resta un instant immobile, à regarder le soleil décliner vers l’horizon, puis un bruit de pas sur les planches du ponton la fit sursauter.
Yann. Un gobelet fumant dans chaque main. Ses cheveux encore humides, comme s’il sortait de l’eau. Il s’arrêta à quelques pas d’elle, lui tendit un gobelet.
— Pour la victoire. Ou pour la trêve, dit-il, un sourire fatigué.
— Les deux, je crois.
Elle prit le café, en but une gorgée longue, la chaleur se diffusant dans sa poitrine. Ils restèrent un moment sans parler, à regarder la mer plate, lueur d’argent sous le ciel de l’après-midi.
— J’ai dit non à Paris, dit-elle enfin.
Il tourna la tête vers elle, ses yeux interrogateurs.
— Mais j’ai proposé une collaboration. En freelance, pour des causes. La conservation surtout. On verra.
Yann acquiesça lentement. Il ne dit pas « je suis fier de toi », et elle l’en remercia intérieurement. Il dit simplement :
— Alors tu restes. Encore un peu ?
— Je crois que je reste. Pour un long moment, même.
Il baissa les yeux vers son gobelet, un éclat de gratitude traversant son visage. Puis il laissa échapper une question, plus douce qu’une remontrance :
— Et le bateau ? Tu vas le vendre ?
Camille regarda le bateau de son père. La peinture neuve, le cordage propre. Elle pensa à l’inscription à la proue, presque effacée par les années de sel : *L’Albatros*. Un hommage à son grand-père, marin breton.
— Non, dit-elle. Je ne vais pas le vendre. Je vais le renommer et le garder. C’est la maison de ma famille, tout ce qu’il en reste, ici.
Elle fit quelques pas vers le bateau, posa sa main sur la rambarde encore rugueuse. Elle sortit une petite boîte métallique de sa poche — un objet que son père lui avait donnée le matin même, avec un mot griffonné sur un ticket de caisse. Des lettres de sa mère, de vieilles lettres, trouvées dans une boîte à chaussures au fond du placard de son enfance. Elle en avait parcouru une, cette nuit-là, en pleurant presque. Sa mère y racontait une promesse, celle d’aller naviguer jusqu’aux îles de la baie, un matin d’été, sans rien dire à personne.
— Tu as de quoi écrire un nom ? demanda-t-elle à Yann.
Il fouilla dans sa veste, en sortit un feutre indélébile. Un souvenir des heures de travail à bord. Elle prit le feutre et monta sur le pont. Elle s’accroupit à la proue, effaça du revers de la main la vieille inscription, et, d’une écriture lente et ferme, écrivit trois mots au-dessus de la ligne de flottaison.
*La Marée Montante*.
Elle se redressa, recula pour juger de l’effet. Les lettres s’alignaient, blanches sur bleu nuit, comme une devise pour le monde à venir.
Yann la regardait, une expression nouvelle sur le visage — quelque chose entre le respect et une tendresse qu’il ne cherchait plus à cacher.
— C’est beau. Ça veut dire quoi, pour toi ?
Camille rangea le feutre, souffla sur ses doigts.
— Ça veut dire que la marée ne se retire pas, dit-elle. Elle revient toujours. Comme les souvenirs. Comme les gens, parfois. Comme les décisions qu’on finit par prendre.
Elle sauta à terre, atterrit près de lui, leurs épaules presque se touchant.
— Et ça veut dire aussi : je ne pars pas. Je ne repars pas, en tout cas.
Yann ne dit rien. Il posa sa main sur le capot du bateau, à côté de la sienne, sans la toucher vraiment, mais comme une réponse silencieuse.
Un cri de mouette déchira l’air. Un vieux pêcheur, plus loin sur le quai, leva la main en signe de salut. Camille lui répondit, un petit geste qui commençait à devenir pour elle une seconde nature.
— J’ai un rendez-vous à la mairie demain, dit-elle. Pour les papiers du changement de nom. Et ensuite, le rapport de Chabrol sur le fond de Perrot doit arriver à la rédaction. Tu veux qu’on le lise ensemble ?
Yann hocha la tête.
— C’est une bonne façon de finir la semaine, dit-il.
— C’est une bonne façon de finir une époque, dit-elle en riant doucement.
Ils restèrent là, à regarder l’horizon, à laisser la chaleur du café refroidir lentement entre leurs paumes. Le silence n’était plus chargé de lourdeur, il était simplement habité. La mer respirait. Le bateau tanguait doucement, son nom nouveau brillant encore de fraîcheur.
Camille repensa à la coque, à la corde tranchée, au naufrage évité de l’hiver. Puis à ce qu’elle venait de faire. Elle avait parlé à son patron, à Sophie, à la ville de son passé. Elle avait donné un nouveau nom à une vieille bécane, un nouveau cap à un vieux rêve.
Elle ne savait pas encore ce que demain donnerait, mais pour ce soir, c’était suffisant. Pour ce soir, c’était exactement ce qu’il fallait.
— Viens, dit-elle. Je vais te faire une bouillabaisse. Pas celle de la brasserie de Paris, celle de mon père, avec trop d’ail et pas assez de tout le reste.
Yann sourit.
— Ça me va.
Et ils descendirent du ponton, le pas pareil, dans le vent doux du crépuscule, laissant le bateau amarré dans l’eau calme, comme un promesse muette qui, elle, attendrait le matin pour se raconter.
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