La Promesse Blessée
Lire le chapitre 35: The Promise Kept
La lumière de l’aube glissait sur les collines basses de la campagne brabançonne, dorant les champs de blé encore humides de rosée. Élise s’arrêta un instant sur le seuil de la ferme, les mains enfoncées dans les poches de son tablier, et elle respira l’odeur du foin coupé et de la terre chaude. Elle avait appris à aimer ce paysage, si différent des rues étroites de Bruxelles ou des champs de bataille. Il était paisible. Il était chez elle.
Derrière elle, la porte s’ouvrit dans un grincement familier, et James sortit, sa veste de toile jetée sur l’épaule, ses cheveux sombres encore en désordre après une nuit passée à consulter des registres de la paroisse voisine. Il s’approcha et posa une main sur son épaule, avec cette lenteur prudente qu’il gardait depuis sa blessure, comme si le monde devait encore lui prouver qu’il était en sécurité.
— Tu regardes les champs, dit-il, ou tu guettes l’horizon ?
Élise sourit sans se retourner.
— Je regarde ce que nous avons construit.
James laissa sa main glisser le long de son bras jusqu’à ses doigts, et il les entrelaça aux siens. Ils restèrent ainsi, silencieux, à écouter le chant d’un merle dans le grand tilleul près de la grange. Trois ans s’étaient écoulés depuis Waterloo, trois ans depuis le tribunal, depuis la poursuite à travers la Belgique et la France, depuis les nuits où ils avaient dormi dans des granges et des couvents, toujours sur le qui-vive, avec le nom de Hale murmuré comme une prière inverse.
Trois ans, et ils étaient toujours vivants.
— Le déjeuner sera prêt dans une heure, dit Élise. Après, nous irons au village pour la cérémonie.
James hocha la tête et laissa son regard errer vers le petit cimetière, à l’ombre du mur de pierre, où deux tombes simples se dressaient côte à côte sous un saule pleureur. Elles portaient les noms de Julien Delacroix et d’Hélène Ashworth. Le frère qu’elle n’avait jamais retrouvé vivant, la sœur qu’il n’avait jamais connue. Élise avait fait graver les dates approximatives, celles que James avait pu reconstituer à partir de fragments de mémoire et de lettres qu’un ancien camarade de régiment avait fini par leur envoyer depuis Londres. Ni lui ni elle n’avaient de certitude sur le jour de leur mort; ils avaient choisi de donner à leurs disparus un lieu, une pierre, un nom. Une promesse tenue, enfin.
Il se racla la gorge.
— Tu penses à eux ?
— Tous les jours, répondit-elle simplement.
Elle se retourna vers lui, et James vit dans ses yeux cette même douceur qui l’avait désarmé la première fois, sous la tente de fortune, quand elle avait posé sa main sur son front brûlant en lui parlant d’une voix qui n’avait rien d’un ordre. Il aurait pu mourir là. Il était presque sûr, maintenant, d’avoir été sauvé deux fois par elle : une fois le corps, une fois l’âme.
— Viens, dit-il. Nous allons préparer des fleurs pour les tombes avant la cérémonie.
Ils travaillèrent ensemble dans le jardin qui longeait la ferme. Élise coupa des roses trémières et des lavandes, James tailla quelques rameaux de buis avec un couteau qu’il portait toujours à la ceinture – réflexe de soldat qui ne le quittait pas, malgré sa vie civile. Il ne parlait plus de l’armée. Il n’en parlait jamais, sauf quand un cauchemar le réveillait en sursaut, les yeux hagards, cherchant sa main dans l’obscurité. Alors, elle le ramenait, doucement, par la voix seule, en lui parlant de la ferme, des champs, de l’enfant qui jouait déjà sous le tilleul, dans sa robe bleue.
Leur fille avait quatre ans, maintenant. Elle s’appelait Hélène-Julie, et elle courait dans l’herbe avec les poules, ses nattes blondes hérissées de paille. Elle avait les yeux de son père et le sourire de sa mère, et elle avait déjà appris à chevaucher un poney. Le soir, elle s’endormait en écoutant des histoires, des histoires sur des soldats revenus de la guerre et des infirmières aux mains douces, des histoires où les méchants finissaient toujours par perdre, parce qu’Élise refusait d’en raconter d’autres.
À l’heure prévue, ils se mirent en route vers le village voisin, à une demi-lieue de là. James portait Hélène-Julie sur ses épaules, et la fillette riait aux éclats en écartant les bras comme une oie. Élise portait les gerbes de fleurs et le panier de provisions que la voisine leur avait demandé de livrer après la cérémonie. Le chemin était sec, bordé de haies d’aubépine en fleur, et le soleil de juin rendait le monde presque irréellement bon.
Le village avait pavoisé : des drapeaux belges et français, des bannières de la nouvelle paix, une estrade de bois sur laquelle des officiers à la retraite et des bourgmestres se succéderaient pour prononcer des discours qu’elle écouterait d’une oreille distraite. Ce n’était pas la première commémoration de Waterloo qu’elle voyait. À chaque anniversaire, la même foire, les mêmes chants, les mêmes larmes discrètes. Mais cette année, le bourgmestre avait voulu souligner la réconciliation : des députés français étaient invités, et le curé avait accepté de bénir les tombes des deux nations dans le petit cimetière.
Au cimetière, Élise posa les fleurs sur les tombes, une gerbe pour Julien, une pour Hélène. James déposa Hélène-Julie à terre, et la fillette, habituée au rituel, s’agenouilla près de sa mère pour toucher le granit tiède.
— C’est ton oncle, murmura Élise en montrant la première pierre. Et ta tante. Tu sais pourquoi on vient les voir ?
— Parce qu’ils sont au ciel, répondit la fillette avec une confiance absolue.
— Oui. Et parce qu’on les aime, ajouta Élise. Même quand on ne peut plus les voir, on peut les aimer.
James les regarda, soudain trop ému pour parler. Il n’avait jamais su trouver de mots pour la mort d’Hélène, pour l’enfance de naufragé qu’il avait eue, pour la colère qu’il avait portée pendant des années contre ce monde qui lui avait pris sa mère et avait fait de son père un fantôme. Mais ici, sur cette terre belge, avec une femme qui avait troqué son carnet de notes pour un livre de recettes et une fille qui portait le nom des deux absents, il comprenait enfin que la promesse n’avait jamais été de trouver les vivants. Elle avait été de rendre aux morts leur place dans la mémoire.
La cérémonie commença. Un jeune officier anglais, médaille de Waterloo épinglée sur un frac neuf, prononça un discours sur le courage et la fraternité retrouvée. Un ancien soldat français, la jambe raide et le visage couturé, répondit dans un français hésitant, en évoquant la paix. James se tenait au dernier rang, la main sur l’épaule d’Élise, et il ne se retourna pas quand quelqu’un, derrière lui, chuchota le nom de Hale. Le passé avait perdu sa prise sur lui.
À la fin des discours, les cloches sonnèrent. Les fidèles se dispersèrent vers le préau où des tables avaient été dressées, et James se baissa pour soulever sa fille dans ses bras, ses muscles se rappelant cette blessure qui lui donnait parfois encore des élancements dans le côté. Élise remarqua la grimace fugace, et elle posa une main sur son flanc.
— Ça te fait souffrir ?
— Un peu, laissa-t-il tomber avec un rire bref. Mais j’ai connu pire.
— Parfois, répondit-elle en écartant une petite mèche sombre de son front, il faut se souvenir du pire pour apprécier le meilleur.
Il la regarda, avec une intensité qui ne s’était jamais émoussée depuis la chambre de ce premier hôtel à Bruxelles.
— Le meilleur, dit-il, c’est toi. C’est elle. C’est toi et elle et nous. C’est tout ce que nous avons construit ensemble.
Elle ne dit rien. Elle lui prit la main, et ils marchèrent tous les trois vers la table où une voisine leur faisait signe. Le garçon de ferme les avait rejoints, portant Hélène-Julie sur son dos, et le rire de la petite remplissait l’air. Élise s’arrêta un instant, sans raison, au milieu de la route, et elle leva le visage vers le ciel bleu pâle, où passaient deux hirondelles.
Elle n’avait pas retrouvé Julien. Elle ne savait jamais où il était tombé. Mais elle avait donné à son nom une pierre, un lieu, et une enfant qui apprendrait à le dire sans trembler.
Elle avait retrouvé l’amour de James, entier, enfin libre.
Et elle avait trouvé la paix.
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