La Répétition Fantôme
Lire le chapitre 32: Opening Night
La salle retenait son souffle. Élodie sentait le poids des regards, le lustre scintillant au-dessus d'elle, le silence d'une centaine d'invités suspendus à sa voix. Madame de la Roche occupait la loge centrale, masque impassible, doigts joints contre ses lèvres. Julien se tenait dans la coulisse gauche, ombre tendue, mains crispées sur le bois du décor.
Elle entonna la première phrase de l'air que Céleste avait écrit. Pas l'aria qu'elle connaissait — *celle-là*. La vraie. Celle que la fantôme lui avait chantée dans le noir du sous-sol, quand les murs avaient tremblé et que le temps lui-même avait paru s'incliner.
Sa voix monta, claire, fragile, puis se chargea d'une douleur qui n'était pas la sienne — ou qui le devenait. Les notes se déployèrent dans la salle comme des mains ouvertes. Personne n'osait respirer.
À la mesure où l'orchestre s'effaçait pour laisser place à la plainte seule, une brume commença à se former au centre de la scène. Élodie la vit du coin de l'œil. Elle continua.
Le public vit.
Une forme se dessina — silhouette de femme, robe d'époque, cheveux tirés dans un chignon sévère. Non pas tachée de sang ni grimaçante, mais translucide et d'une intensité bouleversante. La lumière traversait ses épaules comme si elle était faite de lune.
Un murmure parcourut la salle. Quelques sièges grincèrent. Madame de la Roche se redressa, mais ne quitta pas sa loge.
La fantôme ouvrit la bouche.
Un son s'éleva — pas un écho d'Élodie, mais une seconde voix, plus ancienne, plus usée par des décennies de silence. Elle se posa sur la mélodie d'Élodie comme une main sur une épaule, et les deux voix se fondirent en une harmonie si parfaite que plusieurs spectateurs portèrent la main à leur poitrine. Une femme en première rangée pleurait sans même s'en rendre compte. Le violoniste principal baissa son archet, submergé.
Élodie sentit ses propres larmes monter. Elle ne les retint pas. La voix de Céleste était là, en elle, autour d'elle — et pour la première fois, la douleur de la chanteuse disparue n'était plus un poids, mais un cadeau.
Le duo se prolongea, hors de toute structure écrite. Les notes semblaient émerger de la pierre même du théâtre, comme si le bâtiment se souvenait enfin de ce qu'il avait étouffé.
Puis l'aria s'acheva.
La dernière note tenue se dissipa dans les hauteurs. Élodie resta immobile, cœur battant, face à la fantôme. Le silence dura. Trois secondes. Cinq.
Puis un tonnerre d'applaudissements — mais un tonnerre mouillé, traversé de sanglots discrets. Le public se leva. Quelqu'un cria « Bravo ! » d'une voix étranglée.
La fantôme ne souriait pas. Elle se tenait droite, lumineuse, les yeux fixés sur un point précis au-dessus de la scène. Élodie suivit son regard.
Le lustre.
Elle tourna lentement la tête. Les centaines de cristaux étincelaient dans la lumière qu'on avait baissée. Mais l'attention du spectre ne portait pas sur les pendeloques. Elle visait la couronne centrale, le grand axe de bronze qui soutenait toute la structure. Un ornement que Julien avait plusieurs fois noté comme inhabituel — un détail rococo qui jurera avec le reste.
La fantôme leva le bras. Elle pointa.
Le public, encore debout, suivit la geste. Le silence tomba de nouveau, électrique.
Élodie laissa retomber ses bras. Elle marcha vers le bord de la scène, puis se tourna vers les coulisses. Julien n'eut pas besoin d'un mot. Il apparut, le visage pâle, une échelle courte à la main. Les spectateurs se regardèrent, interdits — mais aucun ne protesta. Ils étaient captifs de ce qui se déroulait.
Julien monta sur l'échelle, la posa contre l'estrade du podium central et grimpa. Ses mains coururent sur le bronze. Il tâtonna une seconde, deux — puis un léger *clic* se fit entendre, net dans le silence.
Une section de la couronne du lustre pivota. Une cavité sombre apparut. Julien y glissa la main. Il en retira un objet plat, épais, relié en cuir brun. Un livre. Ou plutôt un journal intime, fermé par une lanière de cuir qui s'était fossilisée avec le temps.
Il redescendit lentement. Les regards le suivaient, hypnotisés. Quand il atteignit la scène, la fantôme s'était rapprochée d'Élodie, comme pour la protéger.
Julien ouvrit le journal à une page marquée par un ruban noir usé. Il lut une ligne à voix basse — puis leva les yeux, bouleversé.
« C'est la confession. Pas la copie. L'original. » Sa voix tremblait. « De la main de mon arrière-grand-père. »
Un frisson traversa la salle comme une lame d'air froid. Un homme à la troisième rangée — Élodie reconnut le chroniqueur du *Figaro* qui avait publié la fuite — tendit le cou, téléphone déjà à la main. Julien referma le journal d'un geste sec.
« Cette confession, dit-il d'une voix forte, prouve que Céleste Marchal a été assassinée. Pas accidentée. Les pages manquaient de l'autre exemplaire. » Il leva le livre vers le lustre. « Ce sont les dernières. La signature. La date. Les détails qu'on avait effacés. »
Un grondement parcourut l'assemblée comme une vague de fond avant la tempête. Madame de la Roche s'était levée à demi, masque fissuré, yeux élargis.
Élodie sentit une main fraîche sur son épaule. Elle se retourna. La fantôme était là, à quelques centimètres d'elle, et pour la première fois, ses lèvres esquissèrent un sourire — douloureux, achevé, comme un adieu. Elle inclina la tête. Puis elle se dissipa, non pas en se dissolvant, mais comme une lumière qu'on éteint du bout des doigts.
Le public éclata. Des voix confuses — questions, accusations, larmes de stupeur. Julien se tourna vers Élodie, le journal pressé contre sa poitrine comme un bouclier. Leurs regards se croisèrent.
Il restait encore tant à faire.
Mais pour l'instant, il restait le silence après la note — et la salle, par miracle, était encore debout.
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