La Répétition Fantôme
Lire le chapitre 34: A Fond Farewell
La nuit était enfin silencieuse.
Élodie se tenait seule au centre de la scène, les dernières volutes de la fumée des projecteurs s'élevant encore vers les cintres comme des prières païennes. Le public était parti depuis des heures, emportant avec lui l'écho des applaudissements, mais elle n'avait pas pu se résoudre à quitter le théâtre. Ses doigts effleuraient les planches usées, là où, quelques heures plus tôt, ses pieds nus avaient dansé avec une ombre.
— Tu es encore là, murmura-t-elle.
Le silence lui répondit. Un silence différent de celui qui avait précédé la première apparition. Plus vide. Plus définitif.
Elle sentit Julien derrière elle avant même d'entendre ses pas. Il posa une main sur son épaule, doucement, comme on touche quelque chose de fragile.
— Tu devrais dormir, dit-il. Demain sera une longue journée.
— Je sais.
Mais elle ne bougea pas. Quelque chose la retenait, une intuition tenace, un fil invisible tendu entre son cœur et les hauteurs obscures du théâtre.
— Julien, dit-elle sans se retourner. Rends-moi un service. Va chercher la cassette. Celle de la crypte. La clé est dans ma poche.
Il hésita. Elle sentit son pouce tracer un cercle sur son épaule, une caresse hésitante qui disait tout ce que les mots ne pouvaient pas encore nommer.
— Maintenant ? demanda-t-il.
— S'il te plaît.
Il s'éloigna. Ses pas résonnèrent sur les planches puis s'estompèrent dans la coulisse.
Élodie ferma les yeux. La chaleur du théâtre déclinait lentement, comme un corps qui se refroidit. Chaque minute qui passait, elle sentait quelque chose lui échapper, une présence qui s'effilochait aux coutures du monde.
— Tu ne peux pas partir sans me dire au revoir, souffla-t-elle.
La réponse vint non pas comme un son, mais comme une brise glacée qui traversa la scène sans déplacer un seul pli de son costume. Elle rouvrit les yeux.
La femme se tenait à trois mètres d'elle, pâle comme une perle, vêtue de cette robe bleu nuit qu'Élodie connaissait par cœur. Son visage était plus net qu'il ne l'avait jamais été — les yeux sombres, le pli doux-amer de la bouche, la cicatrice invisible de cent ans de silence. Mais ses contours tremblaient comme une flamme sur le point de s'éteindre.
— Céleste.
La diva sourit. C'était la première fois qu'Élodie la voyait sourire vraiment, sans douleur ni mélancolie. Un sourire clair, presque juvénile.
— Élodie Marchand, dit la voix. Pas de tréma, cette fois. Juste un nom. Le tien.
Les yeux d'Élodie s'embuèrent. Elle fit un pas en avant.
— Vous partez, n'est-ce pas?
Céleste inclina la tête. Son corps translucide ondula, comme une étoffe dans le vent.
— J'ai attendu cent deux ans, trois mois et dix-sept jours. J'ai attendu que quelqu'un entende ce que personne ne pouvait entendre. Que quelqu'un voie ce que personne ne voulait voir. Tu es venue, Élodie. Tu as entendu. Tu as vu. Tu as cru.
Sa voix se brisa, non pas sur une note, mais sur un souffle.
— Je peux enfin chanter autre chose que le silence.
Élodie sentit les larmes couler sur ses joues sans chercher à les retenir.
— Mais j'ai besoin de vous, dit-elle. Qui va me guider ? Qui va me montrer ce que je dois chanter ? Sans vous, je ne suis qu'une voix qui ne sait pas quoi dire.
Céleste s'approcha. À chaque pas, sa forme devenait plus nette, presque tangible. Élodie sentit un parfum ancien — lilas, poussière, encens — l'envelopper.
— Tu n'as jamais eu besoin de moi, répondit Céleste. Tu avais seulement besoin de croire qu'une autre comprenait. Mais c'est toi qui as chanté avec moi ce soir. C'est toi qui as porté ma vérité devant le monde. Ce que tu es, ce que tu deviens, cela n'a jamais dépendu de moi.
Elle leva sa main translucide. Élodie ferma les yeux, s'attendant à ne sentir que du vide.
Mais une fraîcheur délicate effleura son front, légère comme une plume.
— Ma benjamine, murmura Céleste. Ma fille de cent ans plus tard. Chante. Chante pour ceux qui ne peuvent plus, et pour ceux qui n'ont pas encore appris à le faire. Tu seras toujours entendue.
Quand Élodie rouvrit les yeux, la scène était vide.
La solitude la frappa avec la force d'un coup de poing. Elle s'affaissa à genoux sur les planches, les mains pressées contre son ventre où le vide se creusait — ce creux précisément à la place où la musique de Céleste avait vécu pendant des semaines, un organe étranger devenu aussi vital qu'un cœur.
— Élodie !
Julien accourait de la coulisse, la cassette dans une main, la clé dans l'autre. Il s'arrêta net en la voyant à genoux, le visage ruisselant de larmes.
— Elle est partie, dit-elle. Vraiment partie.
Il s'agenouilla près d'elle, posa la cassette sur les planches sans la lâcher.
— Elle a dit quelque chose ? demanda-t-il doucement.
— Elle m'a embrassée sur le front. Et elle m'a dit de chanter.
Julien resta silencieux un long moment. Puis il glissa la clé dans la serrure de la cassette. Le mécanisme céda avec un déclic.
Élodie regarda à travers ses larmes. À l'intérieur, un rouleau de papier jauni et une petite bourse de soie brodée d'un C en fil d'or. Elle prit le rouleau, sentit le papier fragile sous ses doigts. Sur la première ligne, une écriture fine et régulière, la même que celle du journal :
*Dernière volonté de Célestine-Anne Marchand, dite Céleste. Si cette cassette est ouverte, c'est que ma voix a été enfin entendue. Alors que ceci soit entendu aussi.*
Élodie déroula le parchemin plus loin. Ses yeux parcoururent les mots, s'arrêtant sur une phrase qui la fit cesser de respirer.
— Julien, dit-elle. Lis ceci.
Elle lui tendit le rouleau en tremblant. Il le prit, le parcourut, fronça les sourcils. Puis ses yeux s'écarquillèrent.
— Elle lègue tout, dit-il d'une voix rauque. Le théâtre, ses biens, la bourse... à sa descendante directe. Le testament ne nomme personne, mais il précise le lignage maternel.
Il releva la tête, le regard fixé sur Élodie.
— Marchand. Élodie Marchand. Donnée pour cousine éloignée, mais si la ligne maternelle rejoint celle de Céleste...
Élodie secoua la tête, refusant de comprendre.
— Ce n'est pas possible. Je viens de la région lyonnaise, c'est tout. Elle était parisienne de naissance.
— Céleste est née à Lyon, dit Julien. Son père était Lyonnais.
Un silence terrible s'abattit sur eux. Élodie regarda la bourse de soie, la ramassa, l'ouvrit d'une main tremblante. À l'intérieur, un médaillon d'or — un portrait miniature, un visage de femme, un visage qui ressemblait à celui de sa propre mère. Les mêmes yeux, la même bouche.
— Grand-mère Armande avait un médaillon comme celui-ci, murmura-t-elle. Elle disait qu'il avait appartenu à une grande dame de la famille. Une chanteuse. Une artiste.
Sa voix se brisa.
— Elle disait que c'était une histoire honteuse. Qu'on n'en parlait pas.
Elle regarda le médaillon, puis la cassette vide, puis la scène désormais vide où Céleste s'était tenue une dernière fois.
Le théâtre était sauvé. La vérité était dite. Le nom était lavé.
Mais une chose était encore pire que la perte de sa muse : l'idée que toute sa vie avait été dédiée à un théâtre qui était — dans ce que le papier appelait peut-être sa chair et son sang — déjà le sien.
Élodie se releva lentement, le médaillon serré contre son cœur, le testament dans l'autre main.
— Je ne peux pas être cela, dit-elle. Je ne suis pas venue pour hériter. Je suis venue pour chanter.
Julien la rejoignit, posa sa main sur la sienne.
— Alors chante, dit-il. Chante ici.
Mais Élodie regarda la porte de la salle, et ne répondit pas.
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