La Répétition Fantôme
Lire le chapitre 38: The Ghost's Legacy
Le jour de la Saint-Sylvestre, Paris sentait la cendre froide et le champagne éventé. Élodie et Julien avaient espéré fermer le théâtre pour une soirée tranquille, mais le téléphone avait sonné à vingt-deux heures — un notaire de province, une voix grasse et pressée. Vautour était mort. Seul. Dans une chambre d'hôtel minable du côté de la gare de Lyon, le cœur lâché, une bouteille de marc à moitié vide sur la table de chevet.
«Il a demandé qu'on vous prévienne en premier», avait dit le notaire. «Il avait une boîte en fer blanc sous son lit. Avec votre nom dessus.»
Le métro les avait recrachés sur le boulevard Diderot à vingt-trois heures quarante. La chambre sentait le tabac froid et la solitude. Le commissaire avait fait son travail, hâtivement, pressé de rejoindre sa propre réveillon. La boîte était là, effectivement — rouillée, fermée par un cadenas dont la clé pendait à un ruban sale, nouée autour du goulot d'une bouteille vide.
Élodie avait hésité. Mais Julien l'avait encouragée d'un regard. Elle avait tourné la clé.
À l'intérieur, des papiers jaunis, un carnet de comptes, et une liasse plus épaisse, scellée d'un ruban rouge. Une lettre manuscrite, sur du papier de tête du théâtre — le vrai, celui d'avant la rénovation.
Elle avait lu à voix haute, sous l'ampoule nue de la chambre sordide :
«À celle qui viendra après. Si vous lisez ces lignes, c'est que le théâtre vous a choisie, et que vous l'avez choisi. Vous vous demandez peut-être pourquoi, moi, l'ennemi de votre famille, je vous laisse ces mots. Parce que la haine est une dette qui se paie dans l'autre monde, et que je préfère payer dans celui-ci.»
Dans la marge, d'une écriture tremblante, une note ajoutée plus tard, presque illisible : «Elle apparaît encore. Dans les couloirs. Elle chante quand je n'arrive pas à dormir. Elle ne crie jamais. C'est pire.»
La liasse contenait un acte de propriété, rédigé en bonne et due forme, daté du mois précédent. Vautour, dans ses derniers jours, avait signé la renonciation complète et définitive à toute créance sur le théâtre. Toutes les hypothèques étaient levées. Les dettes étaient réglées.
«Qu'attendait-il de nous ?» demanda Julien, la voix étranglée par l'émotion.
La réponse était dans une seconde lettre, plus courte, presque d'une écriture enfantine, comme s'il avait écrit dans l'obscurité.
«Je ne demande pas le pardon. Je demande une seule chose : que mon nom ne soit pas prononcé dans l'enceinte du théâtre. Qu'ils m'oublient. Et si vous pouvez... que quelqu'un allume une bougie pour moi. Une seule. La nuit de la Saint-Jean. C'était son jour à elle. Peut-être qu'elle me pardonnera, si je commence par le bon jour.»
Quand ils étaient remontés à la surface, minuit avait sonné quelque part derrière les toits. Les cloches de Notre-Dame — celles de l'église voisine, en travaux, mais toujours vaillantes — s'étaient mises à sonner dans la nuit froide. Des gens criaient «Bonne année !» dans la rue en dessous, et des bouchons de champagne sautaient dans les fenêtres ouvertes des appartements bourgeois.
Élodie avait serré la liasse contre sa poitrine. Le papier sentait la poussière et la peur.
«Il est mort comme il a vécu», dit-elle. «Seul. Coupable. Sans personne pour lui tenir la main.»
Julien passa un bras autour de ses épaules. «Il a essayé de réparer, à sa manière. Même si c'était trop tard.»
Le métro était encore ouvert — le dernier, celui de douze heures quarante. Ils l'avaient pris presque sans s'en rendre compte, portés par l'élan de la nuit, et le théâtre les avait accueillis comme une évidence. Le foyer était sombre, à peine éclairé par les lampes de sécurité. Mais quelque chose brillait sur le guéridon de l'entrée.
Une bougie. Allumée.
Élodie s'approcha lentement. Elle n'avait pas été allumée ce soir — personne n'était entré depuis avant Noël. Mais elle brûlait d'une flamme stable, calme, comme si elle avait toujours été là.
À côté, sur le marbre usé, une petite enveloppe blanche. À l'intérieur, une carte écrite à la main, d'une écriture fine et élégante, celle de Madame de la Roche :
«Pour l'année nouvelle. Et pour la nouvelle vie. Vous l'avez méritée. — M. de la R.»
Julien sourit. «Elle savait. Elle savait que vous reviendriez ce soir.»
Élodie regarda la bougie. La flamme dansait, projetant des ombres douces sur les murs sombres du foyer. Mais il n'y avait pas de peur, cette fois. Pas de frisson. Juste une paix profonde, qui montait des pierres mêmes du théâtre.
«C'est fini, Julien», murmura-t-elle. «Tout est fini. Vautour est mort. Les dettes sont payées. Le théâtre est à nous — vraiment à nous, sans condition.»
«Et sans lui», ajouta-t-il.
Elle hocha la tête. Dans sa poche, le locket pesait doucement contre son cœur. La photo de Céleste semblait plus chaude que le métal, comme si elle savait.
«Demain», dit-elle. «Demain, on commence. La cérémonie. Pour elle.»
Julien prit sa main. «Pour elle. Et pour nous.»
La bougie vacilla, comme si une douce brise passait — une brise qui sentait la rose, très légèrement, même en cette nuit glaciale de janvier. Élodie sourit, sans se retourner.
«Bonne année, Céleste», murmura-t-elle. «Et merci.»
La flamme s'éleva d'un coup, brillant un instant plus fort, puis retomba à sa hauteur calme. Derrière eux, dans les couloirs sombres du théâtre, les échos d'un passage — quelqu'un qui traversait la scène, peut-être — moururent dans le silence apaisé.
Pour la première fois depuis des mois, l'air était parfaitement immobile. Le théâtre retenait son souffle, comme pour savourer le calme.
Élodie souffla la bougie. La nuit les enveloppa.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.