La Revendication de Mars
Lire le chapitre 37: Loose Ends
Le terminal clignotait dans l’obscurité du bureau provisoire, un grésillement d’ampoule fatiguée que Caleb n’avait pas pris la peine de faire remplacer. Dehors, sous les dômes de New London, la reconstruction bourdonnait — échafaudages, grues, cris d’ouvriers — mais ici, dans cette ancienne salle de classement de la Helix Corp, le silence avait la densité d’un tombeau.
Il aurait dû dormir. Le départ pour la Terre était dans soixante-douze heures, et sa mère n’avait cessé de lui répéter que la délégation avait besoin d’un archiviste lucide, pas d’un zombi. Mais il était là, comme il l’avait été chaque nuit depuis la chute de Helix, à creuser dans les couches résiduelles de données que les employés n’avaient pas eu le temps de détruire.
« Tu savais que tu étais devenu insomniaque ou c’est un nouveau passe-temps ? »
Tam se tenait dans l’embrasure, une tasse de café synthétique à la main, les cheveux encore humides de la douche qu’elle avait prise — quand ? Il avait perdu la notion des heures.
« Il y a quelque chose qui cloche, dit Caleb sans se retourner. »
Il faisait défiler un index daté de onze ans, presque entièrement purgé, mais dont les métadonnées conservaient une anomalie : un dossier dont le chemin d’accès renvoyait à un serveur fantôme, jamais répertorié dans les inventaires officiels.
« Quoi encore ? demanda Tam en s’approchant, la lassitude teintée de méfiance. On a gagné, Caleb. Le Conseil a voté. Helix est démembrée. »
— C’est précisément ce qui me dérange. Sutherland avait une sauvegarde, une dernière carte qu’il n’a jamais jouée. Quelque chose de trop dangereux même pour lui.
Il s’écarta pour lui laisser voir l’écran. Le dossier, chiffré, portait un nom de code : JARDINIER. Tam plissa les yeux en lisant la note d’avertissement annexée.
*« Activer le programme en dernier recours uniquement. Conséquences atmosphériques irréversibles. Phobos — secteur K-7. »*
« Phobos ? répéta Tam. On n’a jamais colonisé Phobos. »
— Non, fit Caleb, la voix éraflée. Mais Helix y avait une installation. Une base secondaire, dédiée à une branche de recherche que même les archives publiques ignorent.
Il ouvrit un sous-dossier, et une image satellite s’afficha : une structure encastrée dans la roche du petit satellite, camouflage parfait, quasi invisible pour les orbiteurs civils.
« Qu’est-ce qu’ils foutaient là-dedans ? »
— Je ne sais pas précisément. Mais le mot JARDINIER ne m’inspire pas confiance, et l’avertissement non plus. « Perturbation climatique irréversible ». Ça sent le plan B pour se venger du Conseil s’il tournait mal.
Tam s’assit lourdement sur le coin du bureau, les bras croisés. Elle fixa longuement l’écran, puis lui.
« Tu veux aller voir. »
— Nous avons soixante-dix heures avant que le vaisseau de délégation ne parte. Le temps d’un aller-retour rapide sur Phobos, si on prend un module de ravitaillement. Avec les bons pilotes…
— Tu veux repousser le départ pour une intuition basée sur un dossier que Sutherland a peut-être laissé traîner exprès ?
Caleb se tut. C’était une possibilité qu’il ne pouvait pas écarter. Helix avait perdu la bataille publique, mais pas nécessairement la guerre. Un piège sur Phobos l’éloignerait du Conseil, de la délégation, de la reconstruction.
« C’est possible, admit-il. Mais si c’est réel, et qu’on ne fait rien, on emmène notre histoire falsifiée sur Terre pendant qu’une menace dort à quelques milliers de kilomètres de chez nous. Ton choix. »
Tam laissa échapper un soupir qui en disait long. Puis elle se leva, lui effleura l’épaule en passant.
« Je connais une mécanicienne à Elysium qui a une dette envers moi. Elle pourra nous prêter un module hors registre. Mais si on se fait prendre par la garde provisoire, tu expliques tout à ta mère. »
La nouvelle se répandit vite. En deux heures, l’équipe était formée : Caleb, Tam, et deux ingénieures de la résistance — des jumelles d’Hellas, Sera et Jin, qui avaient réparé plus de moteurs de cargo que quiconque sur la planète. Mei Lin les rejoignit à la dernière minute, sans logique apparente sinon qu’elle avait entendu ce qui se tramait et que, disait-elle, quelqu’un devait garder un œil sur les archéologues imprudents.
« Tu devrais être en train de coordonner la transition à Elysium, lui lança Caleb alors qu’ils traversaient les tunnels de service à pas pressés. »
— La transition peut attendre. Une menace climatique, pas.
Il n’ajouta rien. Elle avait raison, et ils le savaient tous les deux.
Le module était un vieux taxi orbital reconverti, avec une coque rapiécée de plaques de récupération et un système de navigation qui semblait dater de l’Exodus. Mais Jin la fit démarrer au premier essai, et le petit vaisseau quitta l’atmosphère martienne dans un grondement rassurant.
Le voyage dura quatre heures. Caleb passa la plupart de son temps devant l’écran de navigation, l’image de Phobos grossissant lentement, cette lune grise et lépreuse qui n’avait jamais été rien qu’un rocher mort pour lui. Jusqu’à maintenant.
Le secteur K-7, une fois qu’ils eurent localisé les coordonnées, était un dédale de cratères mineurs. Mais sur les conseils de l’image satellite, Jin guida le module vers une paroi qui semblait parfaitement banale — jusqu’à ce qu’une section entière bascule, révélant un hangar sombre et béant.
« Accès non sollicité. Codes requis. »
La voix synthétique, froide et terriblement familière, les fit tous sursauter. C’était la même qu’à l’accueil du siège de Helix.
Caleb sortit la chronomètre de son père de sa poche — celui-là même qu’il avait laissé sur la tombe, et qu’il avait dû subtiliser de la collection d’archives au dernier moment. Il ne savait pas pourquoi. Une impulsion de gardien. Il l’avait utilisée pour ouvrir des dizaines de portes verrouillées ces dernières semaines : le vieil homme avait ingénieusement doté la montre d’un sésame universel aux portes des installations Helix.
Il la plaqua contre un lecteur encastré. La serrure cliqueta.
« Bienvenue, Kurt Voss. Accès autorisé. »
Le silence qui suivit fut si épais qu’on aurait pu le toucher. Tam fixa Caleb, les yeux écarquillés.
« Ton père venait ici ? »
— Apparemment. Ce qui soulève la question : pourquoi un responsable de la colonie avait-il une clé pour une base secrète de Helix ?
Le hangar s’illumina au fur et à mesure qu’ils pénétraient. Des lumières du système d’urgence, pas chaudes, mais suffisantes pour révéler l’intérieur : un dôme de recherches, des laboratoires alignés, des rangées d’ordinateurs encore actifs, leurs ventilos tournant avec un bourdonnement régulier. Aucun corps. Aucune trace de vie, ni récente ni ancienne. Pourtant, les systèmes dopés fonctionnaient comme si l’équipage venait de partir déjeuner.
Mei Lin s’approcha d’un terminal central, dont l’écran affichait une mosaïque de graphiques météorologiques. Elle sentit l’air se glacer dans sa poitrine.
« Caleb. »
Sa voix n’avait plus rien de désinvolte. Il la rejoignit en deux enjambées.
Sur l’écran défilait une matrice de calculs complexes, avec un compteur en bas à droite. Un chronomètre. Qui tournait à rebours.
Le programme JARDINIER n’avait jamais été désactivé. Il était en veille, prêt à se déclencher. Et son objectif n’était pas de changer le climat de Mars.
C’était de le détruire. Lentement. Irréversiblement. En transformant la fine atmosphère martienne en un piège mortel — une réaction en chaîne qui brûlerait l’oxygène disponible, rendrait les dômes inhabitables, étoufferait chaque colon en quelques années.
« C’est en place depuis dix ans, murmura Tam, qui lisait par-dessus son épaule. Sutherland attendait le bon moment. Une administration provisoire fragile, des ressources dispersées… et le programme se serait déclenché quand ils auraient été le moins préparés. »
Caleb ne répondit pas. Son regard était rivé au compteur.
Trois jours. Trois jours avant que le système ne s’active automatiquement.
« Le vaisseau de délégation…, commença Jin. — Partira sans nous, la coupa Caleb. On a trouvé ce qu’on cherchait. »
Il n’y avait pas de temps pour les regrets, pour sa mère qui l’attendrait sur le pas de la porte du vaisseau, pour la Terre qui devrait attendre une vérité encore un peu plus longtemps.
Il y avait une échéance à désamorcer. Et peut-être, au bout du compte, un dernier message de son père, planqué quelque part dans ces machines, qui lui dirait ce qu’il fallait réellement faire.
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