La Revendication de Mars
Lire le chapitre 4: Desert of Ghosts
La poussière rouge s'écrasait contre le pare-brise du rover comme une mer furieuse, chaque grain une minuscule accusation. Caleb Voss serra les mâchoires et maintint le cap au nord-est, les coordonnées de son père gravées dans sa mémoire comme une brûlure. Le chronomètre brisé reposait sur le siège passager, son cadran fissuré captant la lumière ocre du matin martien.
Il avait quitté Eos Chasma sans se retourner. Kessler avait probablement déjà verrouillé ses accès, gelé son compte, peut-être même émis un mandat d'arrêt administratif. Peu importait. Ce qui l'attendait dans la Planitia valait tous les bris de contrat.
L'horizon défilait, plat et interminable, ponctué de cratères érodés et de chaos rocheux. Caleb consulta le journal de bord de son père, posé ouvert sur ses genoux. L'écriture d'Elias, serrée et méthodique, décrivait un itinéraire précis à travers les dépressions de la région nord. Chaque point de repère correspondait à une anomalie géologique, une signature sédimentaire étrange.
« *Méfie-toi des tempêtes dans la plaine* », avait écrit Elias, soulignant trois fois. « *Elles ne sont pas naturelles.* »
Pas naturelles. Caleb releva les yeux vers le ciel, où les particules de poussière commençaient à s'agglutiner en une brume dense. Le rover, un vieux modèle Père-Noël aux suspensions fatiguées, tangua sous une rafale soudaine.
— Merde, murmura-t-il.
Il éteignit le livre et vérifia les capteurs météo. La pression atmosphérique chutait plus vite que les modèles standards ne le prédisaient. Le vent sifflait, chargé de fines particules qui raclaient la coque comme du papier de verre.
Caleb jeta un coup d'œil au chronomètre. Son aiguille des secondes, brisée depuis des décennies, trembla soudain — puis cessa.
— Qu'est-ce que tu essaies de me dire, papa ?
Le rover traversa une zone de dunes basses, puis les capteurs détectèrent un relief artificiel à cinq kilomètres au nord-ouest. Un vieux marqueur de cartographie désaffecté : l'outpost minier B-7, abandonné depuis la Grande Purge de 2089.
Il amena le véhicule à l'ombre d'un hangar à moitié effondré et coupa le moteur. Le silence tomba, lourd et oppressant, seulement troublé par les sifflements du vent contre les tôles tordus.
Caleb attrapa sa lampe frontale et un masque filtrant, puis sortit. La tempête le frappa de plein fouet, une gifle glacée qui lui arracha un juron. Il avança en courbant le dos jusqu'à la porte principale, un sas à double battant dont l'étanchéité avait depuis longtemps cédé.
L'intérieur était une tombe métallique. Des étagères renversées, des caisses éventrées, un vieux générateur à fusion cannibalisé pour ses pièces. La poussière martienne avait recouvert chaque surface d'un voile uniforme, estompant les angles, masquant les détails. Caleb balaya la pièce de sa lampe.
C'est là qu'il les vit.
Trois combinaisons spatiales, suspendues à des crochets le long du mur. Ancien modèle Helix Corp, série 2-14, datant d'avant la colonisation officielle. Elles étaient intactes mais vides, leurs casques face au mur comme pour cacher quelque chose.
Caleb s'approcha, les souleva une à une. Sur la poitrine de chacune, un patch: « *EXP. VOYAGEUR — 2085* ».
Une expédition pré-officielle. Reportée nulle part, enregistrée nulle part. La même écriture que le journal de son père, mais plus pragmatique, annotait les marges de l'une des combinaisons.
« *Base située à 12 km NNE. Accès par faille géologique. Signes confirmés — anomalie chrono-métrique puissance 3. Retour prévu J+3.* »
Caleb chercha la suite. Elle ne venait pas. La combinaison était propre, soigneusement rangée, mais abandonnée en urgence. Aucun corps. Aucun cadavre. Comme si l'expédition avait simplement disparu.
Il inspecta les caisses. Des rations datées, des outils de forage, un transpondeur de secours. Et sous une bâche, un serveur de données portatif, toujours alimenté par une cellule solaire fatiguée mais fonctionnelle.
Caleb le connecta à son terminal portable. L'écran s'alluma en grésillant. Des fichiers, des rapports, des journaux de bord numérisés. Il ouvrit le plus récent, daté du 14 mars 2086.
« *Jour 9. Nous avons atteint la faille. La structure souterraine est vaste, bien plus que prévu. Des systèmes sont encore actifs. Le Dr Voss avait raison sur toute la ligne — nous avons trouvé les preuves. Mais quelque chose au fond... quelque chose ne cesse de bourdonner. Une fréquence que nous ne captons pas. Richards est parti vérifier le générateur principal. Il n'est pas revenu depuis trois heures.* »
Le reste du fichier était corrompu.
Caleb resta immobile, laissant la poussière martienne bruisser contre les murs. Le chronomètre dans sa poche, il sortit du bâtiment alors que la tempête commençait à faiblir. Le ciel s'éclaircissait, des nuances d'ambre et de bronze traversant le nuage de poussière.
Il vérifia les coordonnées de son père. La faille géologique mentionnée dans les journaux d'expédition correspondait exactement à la zone indiquée sur le vieux chronomètre. Elias avait tout prévu, dix ans avant sa mort.
Le rover démarra dans un grognement. Caleb le dirigea vers le nord-nord-est, contournant les dunes, suivant une piste invisible que seul son père connaissait. La plaine s'étendait, démesurée, écrasante de vide.
C'est alors que le signal radio traversa le silence.
Une rafale de parasites, puis une voix synthétique, déformée par des décennies de distorsion :
« *Ici l'expédition Voyageur à la colonie Eos Chasma. Nous sommes bloqués. Répétez, nous sommes bloqués. Le bourdonnement s'intensifie. Si vous recevez ce message... ne venez pas. Ne suivez pas les coordonnées de Voss. Ce n'est pas un héritage. C'est un piège.* »
La transmission s'interrompit net.
Caleb coupa le moteur. Le silence retomba, plus lourd qu'avant, chargé d'une tension qu'il ne pouvait nommer.
Le chronomètre, posé sur le tableau de bord, se remit à tourner. Une seule rotation, lente, régulière. Puis il s'arrêta de nouveau, son aiguille figée sur l'heure exacte où son père était mort.
Une heure plus tôt qu'à l'époque du message. Une heure qui ne correspondait à aucun fuseau horaire connu.
Caleb regarda la plaine, l'horizon vide, la faille géologique invisible à l'œil nu mais bien présente sur ses écrans. Quelque chose l'attendait là-bas. Quelque chose qui bourdonne, qui piège, qui tue.
Et son père, mort pour l'avoir trouvé.
Il relança le moteur. Le rover s'ébranla de nouveau, cap au nord, droit vers ce signal qui lui recommandait de faire demi-tour.
Caleb Voss n'avait jamais su obéir.