La Saison des Courses
Lire le chapitre 35: Forever in the Saddle
L’odeur de foin et de paille chaude emplissait l’écurie, mêlée à celle, plus âcre, de la sueur et du sang frais. Debout dans l’ombre de la porte, Helena retenait son souffle, les doigts crispés sur le bras de Julian. La jument, une alezane profonde nommée Émeraude, soufflait un nuage de vapeur dans l’air du soir, ses flancs se soulevant avec une régularité douloureuse.
— Encore un effort, ma belle, murmura Helena, la voix étranglée par l’émotion.
Julian ne disait rien. Il regardait sa femme, non pas la jument, et il vit dans la pâleur de son visage toute l’angoisse d’une vie passée à aimer ces créatures. Sa main trouva la sienne, l’enveloppa entièrement, et il sentit ses doigts glacés se serrer contre les siens.
Un garçon d’écurie s’accroupit près de la croupe de la bête, les mains tendues. Un dernier effort, un soupir profond, et puis — un petit paquet trempé, noir et luisant, glissa sur la paille. Le garçon le frotta d’un linge rugueux, et le poulain secoua sa tête ridicule, ouvrant des yeux étonnés sur ce monde soudain.
Helena poussa un cri étouffé, portant ses deux mains à sa bouche. Julian sourit enfin, un sourire large qui éclaira son visage, et il la relâcha. Elle s’avança, tomba à genoux dans la paille sans souci de sa robe, et tendit la main vers le petit museau frémissant.
— Regarde-le, chuchota-t-elle. Regarde cette robe. Presque noire, comme son père. Un champion.
Elle releva la tête vers Julian, et ses yeux brillaient de ce mélange incongru de larmes et de fierté qui lui était si particulier.
— Tu ne m’avais pas dit que tu viendrais, souffla-t-il.
— Et manquer ça ? Elle caressa le flanc d’Émeraude, qui tourna une tête lasse vers elle, confiante. Jamais.
Le garçon s’écarta discrètement. La jument se mit à lécher son petit avec une patience infinie, et le poulain, déjà, essayait de plier ses pattes interminables sous lui.
Julian s’accroupit à côté d’Helena, son épaule contre la sienne. Il contempla le tableau, la pénombre dorée qui tombait du fenil, la lueur d’une lampe que quelqu’un avait accrochée à un clou.
— Tu lui as déjà trouvé un nom.
Ce n’était pas une question.
— Royal Ascot, répondit-elle sans lever les yeux. Il est né la semaine de l’invitation du duc. Et regarde cette encolure, Julian. Il a le port de son père, le vieux Sultan. Il est taillé pour la gloire.
Il rit doucement, un son qu’elle aimait de plus en plus, car il était rare et ne mentait jamais.
— Nous n’avons même pas encore couru la première course de la saison, et tu lui prépares déjà une couronne.
Helena se tourna vers lui, et Julian vit une expression qu’il ne connaissait pas encore chez elle — quelque chose de doux et de résolu à la fois, comme une promesse qu’elle se faisait à elle-même.
— Julian, dit-elle lentement. Je veux que tu me promettes une chose.
— Tout.
Sa réponse avait été immédiate, sans calcul. Il la vit déglutir, surprise par sa propre audace.
— Quand j’étais petite, mon père parlait de ce domaine comme d’une femme. Il disait qu’on ne la possédait jamais vraiment, qu’on en était le gardien. Il disait que chaque acre racontait une histoire, et que les vendre, c’était trahir les fantômes qui les avaient labourées. Elle baissa les yeux, puis les releva, plus durs que jamais. Mon père n’était pas un gentleman prudent. Il a failli tout perdre par orgueil. Mais ce domaine, Julian… ce domaine est la seule chose qui ne nous a jamais trahis.
Elle chercha sa main, la trouva, et la serra avec une force qui le surprit.
— Alors je te demande, en ce jour où nous avons vu passer la vie dans sa forme la plus pure, de me jurer que nous ne vendrons jamais un seul acre. Ni toi pour tes dettes. Ni moi pour mes fantaisies. Ni nos enfants pour leurs erreurs. Ashworth sera toujours entier.
Le silence de l’écurie se fit plus profond. On n’entendait plus que le souffle régulier de la jument, le bruit doux de sa langue sur le pelage du poulain, et quelque part, dehors, le cri distant d’un oiseau du soir.
Julian soutint son regard. Il pensa aux mois passés, aux chiffres dans son cabinet à Londres, aux dettes de jeu qu’il avait remboursées, aux terres qu’il avait failli hypothéquer avant le mariage. Il pensa aux frères de sa femme, perdus, à la douleur qu’elle portait en silence. Mais il pensa surtout à la façon dont elle se tenait debout dans la paille, une traîne de boue sur cette robe qu’elle avait choisie pour leur dîner d’anniversaire, les mains abîmées par les rênes et les étrilles, les yeux brillants de larmes qu’elle ne laissait jamais couler en public.
— Sur l’honneur de mon nom, dit-il, et sa voix était grave, posée, sans un tremblement. Je te jure, Helena, que tant qu’il y aura un Ashworth et un Kingsley pour se souvenir de ce serment, pas une pierre de cette maison, pas un sillon de cette terre, ne passera en d’autres mains. Et si un jour je me trouve devant l’abîme, j’aimerais mieux le sauter que d’y jeter notre avenir.
Un sanglot étranglé lui échappa, et elle se jeta contre lui dans la paille, l’étreignant avec une férocité qui le fit rire.
— C’est juré, alors, murmura-t-elle contre son cou. Devant Émeraude et devant ce poulain. Ils seront nos témoins.
Il la serra plus fort, le menton posé sur ses cheveux qui sentaient le savon et le cheval.
— Nos témoins, répéta-t-il. Et nos champions.
Elle se recula, s’essuya les yeux du revers de la manche, et rit de sa propre faiblesse.
— Regarde-moi. Je suis une femme mariée, je devrais avoir un peu de tenue.
— Jamais, dit-il, avec une tendresse si absolue qu’elle le dévisagea, saisie. Ne change rien, Helena. Surtout pas pour moi.
Elle se pencha pour caresser une dernière fois la tête de la jument, qui ferma les yeux de contentement.
— Demain, dit-elle, à la lumière du jour, il faudra décider de la répartition des paddocks. Le duc a mentionné qu’il aimerait visiter l’écurie avant Ascot. Il ne faut pas qu’il voie les stalles du fond dans cet état.
— Tu penses déjà au duc demain soir ?
— Je pense à notre défense, répondit-elle en se levant, époussetant la paille de ses jupes d’un geste pragmatique. Ashworth et Kingsley. Nous avons un nom à faire retentir, Julian.
Il se leva à son tour, et ils restèrent un instant à contempler le poulain qui avait réussi à se dresser sur ses pattes tremblantes, titubant comme un petit ivrogne, collé au flanc maternel.
— Il faut rentrer, dit doucement Helena. La nuit tombe.
Mais elle ne bougeait pas. Julian vit qu’elle dévorait des yeux la scène, cherchant à la graver dans sa mémoire. Il ne la pressa pas. Il savait ce que ce jour portait en elle : la mort de son père, le poids d’un héritage qui l’avait presque écrasée, et maintenant cette chose neuve, fragile et immense — un avenir qu’ils construisaient ensemble, pas seulement sur des dettes remboursées, mais sur des serments prononcés dans la paille.
— Tu l’as entendu ? demanda-t-elle enfin.
— Qui ?
— Le poulain. Il a donné un petit coup de tête à sa mère. Il veut déjà commander.
Elle se retourna et lui sourit, un sourire ouvert, sans calcul ni ironie, qu’il avait rarement vu sur son visage.
— Nous sommes parés, Julian. Nous avons l’écurie, nous avons la terre, nous avons l’invitation. Il ne nous manque plus que la victoire.
Il lui offrit son bras, et elle le prit sans tergiverser.
Ils sortirent dans la nuit tombante. L’air était doux, chargé d’humidité et de foin coupé. L’horizon, au-dessus de la croupe sombre des collines, avait cette teinte orangée qui précède la fin du jour. Devant eux, la masse de la maison dessinait une silhouette confiante, chaque fenêtre allumée comme une veilleuse.
En marchant vers le porche, Julian ralentit soudain et s’arrêta, entraînant Helena dans son mouvement.
— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda-t-elle.
Il se tourna vers elle, et dans la lumière du crépuscule, son visage fut soudain plus jeune, dépouillé de ses calculs de financier.
— Rien. J’écoutais simplement le silence.
— Quel silence ?
— Celui qui ne nous menace plus.
Elle ne répondit pas, mais sa main se resserra autour de son bras. Ils restèrent là, immobiles, face au vaste domaine qui s’étendait sous leurs pieds, de sa maison ancestrale à ses pâturages, de ses écuries rénovées à ses futures stalles.
Dans l’écurie, derrière eux, un poulain tout juste né commençait sa première nuit. Il ne le savait pas encore, mais il était déjà promis à un printemps de courses, à une saison de victoires, à une vie entière au service d’un nom que personne ne laisserait jamais s’éteindre.
Helena posa sa tête contre l’épaule de Julian.
— À la prochaine course, murmura-t-elle.
— À la prochaine première ligne, répondit-il.
Et main dans la main, ils gravirent les marches du porche, laissant le soir s’étendre comme une promesse sur Ashworth entier.
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