La Veillée du Porteur de Lanterne
Lire le chapitre 19: The Locket's Truth
Il ne lui fallut qu’une bougie, un verre grossissant et la patience d’un homme qui avait passé des nuits entières à guetter des feux à l’horizon. Yann s’assit à la table de la cuisine de la maison du gardien, le médaillon ouvert devant lui, la flamme vacillante jetant des ombres mouvantes sur le métal patiné.
La miniature, à peine plus grande qu’un ongle, représentait une femme aux cheveux sombres tirés en bandeaux sévères, le col montant d’une robe bleu nuit. Ce n’était pas une image de deuil, ni de jeune épousée — c’était un portrait d’apparat, peint avec un soin minutieux. Les yeux étaient gris, presque translucides, et il y avait dans la courbe des lèvres une mélancolie que Yann reconnut sans savoir pourquoi.
Il retourna le cadre d’or entre ses doigts. Le nom gravé au revers avait été presque effacé, les lettres mangées par le sel et le temps, mais à l’aide du verre grossissant, il put déchiffrer, lettre après lettre : *Éléonore-Armance de K…* Le reste avait disparu, rongé.
Il émit un souffle lent. Éléonore. Le prénom du capitaine. La femme du portrait du manoir.
Le registre de Father Le Bris, ouvert sur la table à côté de lui, gardait sa page marquée par un morceau de ficelle. Yann baissa les yeux vers l’entrée qu’il avait soulignée au crayon la veille : *« Femme non identifiée, noyée, retrouvée sur l’estran de Porz-Meur, trois jours après la tempête du 12 novembre. Vêtue d’une robe bleue. Aucun signe d’identification. Inhumée au cimetière de Kernavel, section des marins inconnus. »* Le père Le Bris avait ajouté dans la marge, d’une écriture serrée qu’il avait dû forcer pour rester lisible : *« Elle portait une montre d’or arrêtée à 3h47, et sous la doublure de sa robe, un médaillon vide. »*
Le médaillon vide. Yann le retourna dans sa main. Il s’ouvrait comme un coquillage parfaitement ajusté, la miniature fixée d’un côté, de l’autre un petit creux ovale où une mèche de cheveux devait autrefois reposer. La sienne contenait une miniature. La sienne était le médaillon.
Cela, il ne put le faire autrement. Une bouffée d’air froid, malgré la chaleur du poêle, lui parcourut la nuque. La femme en blanc que les pêcheurs disaient voir rôder sur la jetée les nuits de brouillard — celle que le vieux Le Guen affirmait avoir vue, les mains tendues vers la mer, la robe trempée ne laissant aucune trace sur le pavé — ce n’était pas une revenante anodine, une âme perdue cherchant une prière. C’était la femme du portrait du capitaine. Une de Kerandraon.
Éléonore de Kerandraon, retrouvée morte sur l’estran trois jours après le naufrage. Portant le médaillon du capitaine. Avec ce médaillon qui contenait son portrait à elle.
Ce qui signifiait que le capitaine et Éléonore…
Yann poussa un long soupir et se renversa sur sa chaise. Le bois craqua sous son poids. Il connaissait la fin de cette histoire avant même de la lire dans une autre archive. Le capitaine du *Sept-Îles* et la fille de la plus grande famille de Kernavel. Une liaison interdite. Un enfant caché, confié à un pêcheur Le Gall. Et ensuite — le vaisseau attiré contre les récifs, l’équipage et les passagers massacrés sous le prétexte d’une survivance sauvage, et la femme de la famille qui aimait ce capitaine, qui s’était jetée à la mer de désespoir, ou qu’on avait aidée à rejoindre les flots.
Le médaillon n’avait jamais été retrouvé avec son corps. Ou plutôt — il retourna la chaîne dans sa main, les maillons brisés nets, sans déchirure — on l’avait arraché. Puis, soigneusement, quelqu’un l’avait fait passer de main en main jusqu’à son propre père, qui le lui avait donné des années plus tard sans explication, avec cette phrase : *« Tu sauras ce qu’il faut faire quand tu sauras ouvrir. »*
Et lui avait-il ouvert ?
Il regarda la miniature encore une fois. Sous le verre grossissant, il remarqua quelque chose qu’il avait manqué. Au coin inférieur droit, peint en lettres minuscules, si discrètes qu’elles se fondaient dans la robe, une signature et un monogramme : *« 1789, par J.B. »* — puis plus bas, gravé dans la feuille d’or, presque invisible : *« Pour mon A. »*
Mon A. Pour Anne-Marie ? Pour Annaïg ? Son esprit fit un saut, mais il se reprit.
Le choc n’en fut pas moins vif. Pour mon A. Les lettres gravées semblaient avoir été ajoutées d’une main pressée, différente de la gravure originale du nom sur le revers. Une main d’homme. La main du capitaine, peut-être, offrant son portrait à une femme qu’il aimait. Ou une main anonyme pour marquer le chemin qu’elle avait pris, vers l’océan.
Yann referma le médaillon avec un déclic net. Il n’y avait pas de hasard quand il s’agissait de Kernavel. Anne-Marie avait laissé entendre que les lois de la famille pouvaient la mettre en danger simplement pour lui avoir parlé. Une Le Lez, une femme, une archiviste qui savait ce que les hommes du village se transmettaient de père en fils comme une pierre trop lourde à porter seul.
Il prit le registre et le médaillon, les glissa dans sa veste, et sortit sous la nuit tombante. Le phare lançait son faisceau au-dessus des vagues, et le vent de terre charriait une odeur de pluie prochaine. Il avait besoin de voir Anne-Marie, de lui montrer le médaillon, de lui demander — non. Pas de demander. Il laissa sa main retomber.
Elle avait dit que la femme du registre était apparue à plusieurs témoins. Une apparition à robe noire ou blanche selon les récits, toujours face à la mer. Il avait d’abord cru que Julien était l’interlocuteur logique pour cette piste. Julien, qui l’avait arraché des griffes du maire, qui lui avait ouvert le manoir. Julien, descendant de Louis Le Lez, de la famille qui avait fourni le seul homme courageux de toute cette histoire. La silhouette de Julien, cependant, gardait quelque chose d’oblique, comme une lumière qu’on n’éclaire jamais de face.
La pluie commença à tomber, fine, oblique. En haut des escaliers du phare, la veilleuse alluma la lampe. Yann leva la tête. Un à un, les reflets se répandirent sur la mer noire, et à ce moment-là, du coin de l’œil, il crut voir — sur l’estran, tout en bas, là où les rochers laissaient une bande de sable — une silhouette claire, immobile face aux vagues.
Il cligna des yeux. La pluie brouillait sa vision. Quand il regarda de nouveau, l’endroit était vide.
Il avait compris ce qu’il devait faire. Pas question d’attendre la prochaine nuit d’orage pour rejoindre le vaisseau fantôme — à moins qu’il ne soit pas le vaisseau qu’on attendait. Le médaillon tremblait légèrement dans sa main fermée. La femme en blanc : il savait maintenant qui elle était. Une de Kerandraon, morte de chagrin ou de complicité, qui n’avait jamais trouvé de repos.
Le lendemain, il irait chercher Anne-Marie. Et sur la tombe sans nom de cette femme inhumée dans la section des marins inconnus, il ouvrirait le médaillon une dernière fois — et il saurait quelle vérité il fallait dire au fantôme pour que tout cela cesse.
Il se retourna pour monter vers le phare. Derrière lui, au ras de l’eau, sur une pierre noire qu’aucune vague ne couvrait jamais tout à fait, une fine main blanche se posa un instant, puis se retira, comme si elle prenait appui avant de s’enfoncer à nouveau sous la surface.
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