La Veillée du Porteur de Lanterne
Lire le chapitre 24: The Storm of Wrath
La pluie cinglait la vitre du phare quand Yann entendit les pas. Pas des semelles hésitantes de Julien, mais une cadence lourde, multiple, des bottes qui martelaient les marches de la tourelle. Il saisit la lampe tempête et ouvrit la porte du palier.
Guy de Kerandraon se tenait là, ruisselant, encadré par six hommes du village. Derrière eux, la lanterne projeta leurs ombres démesurées contre les murs de pierre. L'un portait un rouleau de corde épaissi de goudron, un autre une hache.
— Vous fermez le phare, Le Gall, dit Guy d'une voix plate. Cette nuit ou jamais.
Yann ne bougea pas. Il laissa son regard passer sur les visages. Des pêcheurs, des fermiers, le fils du charron. Tous des membres de la fratrie, les familles qui avaient juré le silence.
— Pourquoi ?
— Parce que vous creusez là où il ne faut pas. Parce que vous ne savez pas ce que vous réveillez.
Guy fit un pas. Le bois de la porte gémit sous le poids de sa botte.
— L'ouragan arrive. Le phare s'éteindra, et le navire prendra une autre route. C'est la seule façon.
— La seule façon de quoi ? demanda Yann. De cacher le corps sous l'autel ? De faire taire le capitaine pour l'éternité ?
Un éclair zébra le ciel, et dans la lueur blanche, Yann vit la mâchoire de Guy se contracter.
— Vous ne comprenez rien, Le Gall. Vous jouez avec des flammes qui ont déjà brûlé toute une génération.
— Alors expliquez-moi.
Un silence. La pluie martelait les vitres comme une volée de galets. Derrière Guy, un homme souleva la hache.
— J'ai un ordre, dit Guy, presque doucement. Et c'est le dernier que je donnerai sur cette terre.
Il leva la main pour donner le signal.
— Père.
Julien apparut dans l'embrasure de l'escalier, la capuche de son ciré baissée, l'eau dégoulinant de ses cheveux. Il avait dû contourner par la falaise, grimper par la corniche ouest. Il tenait dans sa main la lettre du capitaine, dépliée, trempée.
Les hommes se figèrent. Guy se retourna lentement, et le visage qu'il offrit à son fils n'était plus celui d'un chef, mais d'un homme traqué.
— Julien. Rentre à la maison.
— Non. Pas avant que tu me dises pourquoi tu as fait tuer ton propre père.
Le mot tomba dans le silence comme une pierre dans une eau noire. Les hommes échangèrent des regards. Celui qui tenait la hache la baissa d'un cran.
— Ce n'est pas ce que tu crois, dit Guy.
— Alors dis-moi ce que c'est. Dis-moi pourquoi on m'a élevé dans le silence. Pourquoi tu m'as donné le nom qui n'était pas le mien. Pourquoi tu as gardé cette lettre fermée.
Guy regarda ses hommes. Puis il regarda son fils. Puis il regarda la lettre, dont l'encre coulait sous la pluie qui ruisselait encore du vêtement de Julien.
— Éloignez-vous, dit-il aux hommes.
Ils hésitèrent. Le fils du charron fit un pas.
— Monsieur de Kerandraon…
— J'ai dit : éloignez-vous.
Ils obéirent, descendant la première volée de marches, laissant Guy seul face à son fils et à Yann, sous la lanterne qui projetait leurs silhouettes sur le plancher de chêne.
Guy entra. Il ferma la porte derrière lui, et le vent cessa brusquement de hurler dans les interstices.
— Ton grand-père est mort parce que la mer l'a repris, dit-il. C'est tout. C'est la vérité que nous avons tous juré de porter.
— C'est le mensonge que vous avez juré de porter, répondit Julien. La lettre dit autre chose.
— Tu l'as lue.
— Oui.
Guy ferma les yeux. Il avait le visage de quelqu'un qui n'a pas dormi depuis longtemps, des cernes comme des balafres sous les yeux.
— Alors tu sais que ton grand-père s'est embarqué volontairement sur un navire qui n'aurait jamais dû quitter le port. Un navire dont la coque était pourrie, dont les voiles étaient en lambeaux. Un navire que son propre armateur avait condamné.
— Pour assurer la cargaison, dit Yann. C'est le code. La fraude à l'assurance.
Guy sourit, un sourire sans joie, presque un rictus.
— Tu vois la mécanique du crime, Le Gall. Mais tu ne vois pas la mécanique de la famille. Ce n'était pas l'armateur. C'était le frère du capitaine. C'était mon oncle.
Julien blanchit.
— Le frère de ton père ?
— Louis. Louis de Kerandraon. Il avait des dettes de jeu. Il avait engagé le navire comme garantie. Quand la tempête a menacé le calendrier, il a choisi. Il a scellé une voie d'eau dans la cale, et il a envoyé ton grand-père au fond pour empocher l'indemnité.
— Et ton grand-père a su ? demanda Yann.
Guy hocha lentement la tête.
— Il a su. La veille du départ, il a trouvé Louis dans la cale avec un maillet et de l'étoupe. Il y a eu des mots. Louis a dit qu'il n'y avait plus d'autre moyen. Ton grand-père lui a dit qu'il ne serait pas complice, qu'il donnerait tout aux autorités.
Il s'interrompit. Ses yeux se perdirent sur les flammes de la lampe.
— Alors Louis a proposé un marché. Si ton grand-père partait avec le navire et disparaissait sans éclat, il s'occuperait de sa femme, de son enfant à naître. Il jurerait, sur la tombe de la famille, de ne jamais révéler le secret. Et il tiendrait la promesse jusqu'au bout.
— Mais il t'a écrit. Dans la lettre qu'il t'a laissée, il t'a dit la vérité, dit Julien.
— Pas entièrement. Il m'a dit que le navire était condamné avant de quitter le port. Il m'a demandé de chercher la vérité, mais il ne m'a pas dit son nom. Il m'a demandé de protéger la famille du secret, pas de la révéler.
Guy passa une main sur son visage, comme s'il voulait en effacer la fatigue.
— J'ai passé quarante ans à porter ce fardeau. Tu penses que je n'ai pas demandé à Louis pourquoi il l'avait fait, une seule fois ? Tu crois que je n'ai pas exigé une réponse avant qu'il ne meure ?
— Et qu'a-t-il répondu ? demanda Yann.
— Il m'a répondu que ce n'était pas un meurtre. Que c'était un accident. Que le navire était déjà condamné par la mer, que son sabotage n'avait fait qu'accélérer ce qui aurait eu lieu de toute façon. Il m'a dit qu'il n'avait pas tué son propre frère. Il avait seulement laissé la tempête faire son travail.
Le vent s'engouffra dans la cheminée, faisant vaciller la lampe. Les ombres dansèrent sur les murs comme des spectres.
Julien fit un pas vers son père.
— Tu as cru ça ?
— Je voulais le croire, dit Guy. Ce n'est pas la même chose.
Le silence retomba. En bas, la voix des hommes montait dans l'escalier, indistincte, nerveuse.
Yann regarda Guy. Il vit un homme cassé, pitoyable, qui avait passé sa vie à défendre une version des faits qui s'effritait à chaque marée.
— Il y a une autre question, dit-il doucement. Si Louis a agi seul, pourquoi la famille entière a-t-elle juré le silence ? Pourquoi les quatre noms aux registres ? Pourquoi Éléonore a-t-elle été enterrée sans nom dans un coin du cimetière ?
Guy releva la tête. Ses yeux rencontrèrent ceux de Yann.
— Parce que Louis n'était pas seul.
Il sortit de sa poche un objet de cuivre, terni par le temps. Un médaillon. Il l'ouvrit.
L'intérieur contenait un portrait miniature. Une femme brune, les yeux graves, les lèvres fines.
Éléonore.
— Elle savait, dit Guy. Éléonore savait que son mari allait partir sur un navire condamné. Louis le lui a dit avant le départ. Il lui a demandé de choisir : sauver son époux en dénonçant son propre frère, ou laisser la mort faire justice pour tous.
On ne la tué jamais, lui dit-elle, dit Guy, répétant les mots qu'il avait entendus, enfant, de la bouche de sa mère. Mais elle a laissé la mer le faire.
La foudre frappa quelque part près de la côte. Un craquement sourd, suivi d'un roulement qui traversa la terre.
Dans les moments qui suivirent, le visage de Guy se tordit, comme s'il venait enfin de briser un sceau qui retenait encore une part de lui. Il tendit la main vers son fils.
— Je n'ai jamais pu réparer ce que Louis a fait. Et je n'ai jamais pu pardonner à Éléonore d'avoir choisi la voie de la mort plutôt que celle de la justice. C'est mon secret, Julien. C'est le fardeau que j'ai porté pour toi.
Julien regarda le médaillon, puis il regarda son père. Ses doigts tremblaient légèrement.
— Ce n'est pas un accident, dit-il. Et ce n'est pas un secret que l'on peut garder en silence. Il faut dire la vérité.
Guy hocha lentement la tête.
— Je le ferai. À l'aube. Sur la place, devant les familles. Je dirai tout.
Il tendit le médaillon à son fils.
— Et s'il m'arrive quelque chose avant, tu devras le faire à ma place.
Yann regarda les deux hommes échanger cet objet, et un frisson qu'il ne put nommer lui parcourut la colonne vertébrale. Les dernières paroles de Guy avaient une résonance étrange. Comme une prophétie. Comme une oraison.
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