La Veillée du Porteur de Lanterne
Lire le chapitre 38: The Star of the Sea
La nuit était d’une douceur inhabituelle. Pas un vent, pas une ondée : seulement la houle qui venait mourir contre les rochers avec un bruit de soie froissée. Yann s’accouda à la rambarde de la galerie, les mains ouvertes sur le métal encore tiède de la journée.
Erwan avait pris le premier quart, en bas, dans la chambre de veille. Le jeune homme s’acquittait de sa tâche avec une application presque fervente, tournant autour des cuivres et des vitres comme autour d’un autel. Yann lui avait confié la lampe pour la première fois la veille, et il l’avait vu vérifier le niveau d’huile trois fois avant de se résoudre à s’asseoir.
Le phare respirait derrière lui. Lentement. Sûrement.
C’est alors qu’il la vit.
Une lumière, là-bas, sur l’eau. Pas le feu d’un bateau de pêche rentrant tard, ni la lanterne d’un canot égaré. Une lueur basse, dorée, qui tremblait à peine à la surface des flots, au large de la pointe où les familles avaient dressé le mémorial.
Yann ne bougea pas. Il retint son souffle, comme on retient une prière.
La lumière demeura un long moment. Elle semblait ne pas se déplacer, seulement flotter, patiente, presque bienveillante. Il pensa au capitaine, au visage grave qu’il avait vu une seule fois dans l’éclat du navire fantôme, tourné vers Éléonore. Il pensa à elle, à la hauteur de sa silhouette, à la manière dont elle avait incliné la tête avant que tout ne se dissolve en lumière.
Il ne savait pas si ce qu’il voyait était un dernier adieu ou une simple étincelle de paix. Peut-être les deux. Peut-être ni l’un ni l’autre. Mais la lumière ne vacilla pas, ne sombra pas. Elle resta là, immobile, comme une ancre posée sur un fond de silence.
Après un long moment, elle s’éteignit doucement, sans éclat, comme une bougie qu’on souffle avec soin.
Yann resta encore un quart d’heure à la rambarde, les yeux fixés sur l’endroit où elle avait brillé. Puis il descendit, traversa la chambre de veille où Erwan leva la tête.
— Tout va bien ?
— Oui. Tout va bien.
Il passa devant le pupitre où les registres s’empilaient, entra dans sa cabine, et s’assit à la petite table de bois où il rangeait ses affaires. Il ouvrit le tiroir du bas, en sortit une feuille de papier, un encrier, une plume.
Il écrivit d’abord la date. Puis il s’arrêta, la plume en suspens, et regarda par la fenêtre la mer étale.
Il n’avait pas écrit à Marie depuis près de deux ans. Il ne savait même pas si elle vivait encore à Concarneau, ni si elle lisait ses lettres quand il lui en envoyait autrefois, avant de couper court. Il avait mis fin à leur correspondance sans explication, replié sur sa peine, incapable de lui dire que chaque navire qui croisait à l’horizon lui rappelait le bateau qu’il n’avait pas su garder.
Il trempa la plume.
> *Marie,* > > *Tu m’as écrit un jour que la mer garde tout ce qu’on lui confie, et qu’elle le rend un jour, autrement. Je ne t’ai pas crue. Je croyais que la mer prenait sans rendre, et qu’il était sage d’oublier ce qu’on ne pouvait plus tenir.* > > *Ce soir, j’ai vu une lumière au large. Une seule. Elle est restée, puis elle s’est éteinte. Et j’ai su, à cet instant, que les morts du Fleur du Matin étaient enfin au repos. Le capitaine. La jeune femme. Les matelots. Tous.*
Il s’interrompit. La plume laissa une petite tache d’encre sur le papier. Il la contempla un instant, puis continua.
> *Je ne t’ai jamais parlé de ce qui s’est passé là-bas. Je ne pouvais pas. C’était trop lourd, trop embrouillé, trop entremêlé de honte et de colère. J’ai mis des années à comprendre que je n’étais pas responsable de ce naufrage, ni de ce qui a suivi. Que je n’étais qu’un homme, et que les hommes ne peuvent pas garder les tempêtes dans leurs mains.* > > *J’ai appris des choses qui m’ont changé. Sur les familles d’ici, sur des choix faits il y a longtemps, sur les mensonges qu’on entretient pour protéger les vivants. J’ai appris que je descends d’une femme qui n’a jamais renoncé, elle non plus, et que cette filiation ne pèse pas : elle apaise.*
Il marqua une pause, leva la plume, puis la reposa. La porte de la cabine était close ; seuls le ronronnement de la lampe et la respiration lente de la houle lui tenaient compagnie.
> *Tu m’as demandé, dans ta dernière lettre, si je rentrerais un jour. Je ne sais pas encore répondre à cette question. Le phare me demande. La mer me demande. Le village, doucement, me demande aussi. Mais je sais maintenant une chose que je ne savais pas lorsque j’ai cessé de t’écrire : on ne traverse pas ce qu’on a traversé sans être changé. Et on ne revient pas à sa vie d’avant, même quand on revient au même port.* > > *Je ne sais pas si je t’ai aimée comme tu le méritais. Je sais que j’ai gardé de toi un souvenir clair, presque douloureux, et que ce souvenir m’a guidé dans des eaux où je n’aurais pas su trouver seul mon chemin. Je tenais à te le dire avant que le temps n’efface tout à fait les mots que nous échangions.*
Il s’arrêta encore. Dehors, le faisceau du phare balayait son arc régulier, blanchissant la vitre à intervalles fixes. Yann le regarda passer trois fois avant de se retourner vers sa feuille.
> *Je reste ici. Du moins pour l’instant. J’ai un apprenti. J’ai une tâche. Et j’ai la paix, ce soir, pour la première fois depuis des années. Je ne sais pas si cette paix durera. Mais je sais qu’elle a commencé, et que toi aussi tu y es pour quelque chose.* > > *Prends soin de toi.* > > *Yann*
Relut la lettre. Un mot lui parut trop sec, une phrase trop longue. Il ne corrigea rien. Il plia la feuille avec soin, la glissa dans une enveloppe qu’il adressa à Concarneau, et la déposa dans le casier métallique où partaient les plis du matin.
Il se leva, passa une veste épaisse, et remonta par l’escalier en colimaçon jusqu’à la galerie.
La mer était toujours aussi calme. La lueur n’était pas revenue. Seules les étoiles se reflétaient par endroits dans une eau presque noire, et le phare tournait, patient, au-dessus de tout cela.
Yann ferma les yeux un instant. Il sentit le vent léger sur son visage, l’odeur du sel, la chaleur sourde du métal sous sa paume.
Il ouvrit les yeux.
En bas, dans la chambre de veille, la voix d’Erwan montait, confiante et jeune, qui fredonnait un air de marin. Le village dormait sous son toit de toiles et de pierres. Et là-bas, au large, le passage était libre.
Il resta là jusqu’à ce que l’aube efface les dernières étoiles, puis il descendit allumer le café.
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