La Veine de l'Archiviste
Lire le chapitre 29: The Binding Sealed
La poussière retombait en fine neige grise sur les dalles de la chapelle souterraine. Julien respirait par à-coups, comme un homme qui vient de courir un marathon dont il ignorait la distance. Autour de lui, les miroirs brisés reflétaient mille fragments de lumière mourante, et dans chaque éclat, une version de son visage le regardait fixement.
Il n'était plus tout à fait le même. Il le sentait dans la façon dont l'air lui obéissait, dans cette présence profonde qui pulsait sous ses pieds comme le cœur de la ville entière. Paris. Toutes ses rues, ses secrets, ses morts et ses naissances. Il n'avait pas besoin de fermer les yeux pour les voir ; elles coulaient en lui comme un second sang.
Romy était agenouillée près d'Étienne, qui gisait contre le mur, la tête penchée, les yeux ouverts mais vides. Elle posa deux doigts sur sa tempe et fronça les sourcils.
— Il est là, dit-elle d'une voix rauque. Mais il n'est plus en lui. C'est une coquille.
Julien s'approcha. L'homme qui avait tenté de le tuer, qui avait menacé Claire, qui avait servi Oubli pendant des décennies, n'était plus qu'un pantin dégonflé. Un souffle, peut-être. Une présence effacée.
— La moitié de l'entité qu'il portait, murmura Julien. Lorsque j'ai donné mon nom, elle a rejoint l'autre moitié en moi. Il ne reste que lui.
Romy hocha lentement la tête. Ses doigts, ceux-là mêmes qui portaient l'anneau noir et terne d'Antoine Moreau, tremblaient à peine. Elle n'avait plus de magie. Il le percevait maintenant — l'absence en elle était aussi nette qu'un trou dans un tissu.
— Il faut le sceller, dit-elle. Dans un éclat de miroir. C'est ce que je ferais de toute façon, si j'en avais encore le pouvoir.
Julien l'observa. Elle ne se plaignait pas. Elle avait offert son nom, sa magie, tout ce qu'elle était, pour briser La Moire. Et maintenant elle se tenait là, mortelle, les mains vides, et parlait encore de rituels dans une chapelle effondrée.
— Laisse-moi essayer, dit-il.
Il ne savait pas ce qu'il faisait. Mais les souvenirs de Paris affluaient en lui, et parmi eux, des siècles d'archivistes, de gardiens, de mages qui avaient appris à manipuler le verre et les reflets. Il tendit la main vers un éclat de miroir triangulaire, long comme son avant-bras, et le souleva. Il ne le toucha pas — il le voulut. Et l'éclat obéit.
Romy le regarda avec une expression qu'il ne put déchiffrer. Respect ? Jalousie ? Tristesse ?
Il plaça l'éclat devant le visage d'Étienne. La surface devint d'un noir profond, puis s'éclaira d'une brume grise. Étienne, ou ce qui restait de sa conscience, s'y refléta — immobile, l'air doux, presque en paix. C'était peut-être la plus grande cruauté : le laisser vivre dans un monde de reflets, conscient mais prisonnier.
— Il reviendra, dit Romy doucement. Les miroirs ne sont jamais des prisons parfaites.
— Je sais. Mais nous avons besoin de temps.
Il laissa l'éclat retomber dans sa paume. Le verre était froid, presque vivant. Il le glissa dans une poche intérieure de son manteau, contre son cœur, comme un secret qu'on protège.
Claire était adossée à une colonne, pâle mais debout. Ses cheveux s'étaient défaits et tombaient en mèches désordonnées sur ses épaules. Elle tenait un carnet contre sa poitrine, comme une bouée.
— C'est fini ? demanda-t-elle.
Julien la regarda. Comment lui dire que oui, mais que rien ne le serait jamais vraiment ? Qu'il portait désormais en lui une entité aussi vieille que les rues de Lutèce, et que chaque battement de son cœur était un pacte ?
— Oui, dit-il simplement. Pour l'instant.
Il y eut un bruit derrière eux — des pas lents, le crissement d'une canne sur les dalles. Julien se retourna, le poing serré, mais ce n'était pas une menace.
Verne se tenait à l'entrée de la chapelle, dans son manteau sombre, son visage buriné pareil à celui d'un monument aux morts. Il tenait un parapluie fermé, comme s'il était simplement sorti se promener et que les circonstances l'avaient conduit ici.
— Vous êtes en retard, dit Romy sans se retourner.
— J'ai pensé qu'il était préférable de laisser les héros finir leur travail avant d'arriver avec la paperasse.
Verne s'approcha, son regard balayant la scène : les miroirs brisés, Étienne inerte, La Moire réduite à une fine poussière dorée qui s'accrochait encore à l'air, et enfin Julien. Il s'arrêta à quelques pas et l'observa avec une intensité nouvelle.
— Comment vous sentez-vous ?
Julien ne mentit pas.
— Je ne sais pas encore.
Verne hocha la tête, comme si cette réponse était la plus professionnelle possible.
— Il faut que je vous parle. Tous les deux. Aux archives.
— Il est presque deux heures du matin, protesta Romy.
— Précisément.
Sa voix n'admettait aucune objection, mais elle était lasse — une lassitude ancienne, de celles qui dépassent les nuits blanches. Julien perçut quelque chose qu'il ne connaissait pas chez Verne : une forme de soulagement, mêlée de regret.
Ils laissèrent Étienne à la chapelle scellée sous trois sceaux de cire bleue que Verne tira de sa poche avec une aisance désarmante. La Moire en poussière fut recueillie dans une fiole de verre noir. Claire marchait derrière eux, silencieuse.
Dans le bureau de Verne, aux archives du Palais, l'air sentait le vieux papier et le thé refroidi. Sur le bureau, des dossiers étaient empilés en désordre. Julien remarqua un plan de Paris ancien, déplié, couvert de marques à l'encre rouge qui suivaient les anciennes murailles.
Verne s'assit sans les inviter à faire de même. Il joignit les mains.
— La Section 13 n'a pas été créée par hasard. Vous le savez sans doute maintenant.
Julien resta debout. Ses jambes ne le portaient plus aussi bien qu'avant — ou peut-être était-ce l'épuisement.
— Elle a été fondée pour gérer l'entité, dit-il. Toutes ces affaires de créatures mythiques, des centaines d'années d'archives... ce n'était qu'une couverture.
— Pas une couverture. Une gestion.
Verne se pencha en avant. Ses yeux, sous ses paupières lourdes, reflétaient une intelligence que Julien avait toujours sous-estimée.
— Oubli est une force ancienne, antérieure à la ville. Il n'est ni bon ni mauvais, simplement... nécessaire. Paris est une cité de mémoire, de secrets, de récits qui se chevauchent. Aucune société ne peut porter un tel poids sans un exutoire. Oubli devient un lieu, une personne, un objet — peu importe. Il doit être contenu là où il ne peut pas déborder.
— Et cette personne, c'était moi, dit Julien. Parce que j'ai offert mon nom.
— Parce que votre nom, Moreau, était déjà le sien depuis des générations. La section a été fondée par votre ancêtre Antoine, vous le savez. Mais elle n'a jamais été destinée à chasser les monstres. Elle a été destinée à surveiller la porte.
Julien digéra l'information. Les dossiers, les rapports, les chasses qu'il avait menées ces dernières semaines — la sirène de la Seine, l'homme aux masques, la bête du métropolitain. Tous ces êtres étaient, d'une manière ou d'une autre, des avertissements. Des fuites. Des symptômes.
— Et maintenant que je suis lié ? Que se passe-t-il pour la section ?
Verne laissa échapper un léger sourire, presque imperceptible.
— Officiellement, vous avez été muté. Promotion. Directeur des affaires architecturales et mémorielles de la Ville.
Julien cligna des yeux.
— Je suis fonctionnaire ?
— Vous êtes bien davantage, Moreau. Vous êtes le gardien. Vos papiers sont prêts, vos bureaux aussi. Le sous-sol du palais sera votre domaine principal, mais vous aurez un bureau en surface, pour les apparences.
— Et si je quitte Paris ? demanda Julien, testant la limite.
Le visage de Verne se ferma.
— Vous avez remarqué, sans doute, que votre main ne vieillit plus. Ce n'est pas un détail esthétique. Le lien est physique et spatial. Chaque pas que vous ferez au-delà des anciennes fortifications — les véritables, celles de l'époque de la création — vous arrachera un peu de vous-même. Dans les jours qui viennent, vous vous sentirez lié à chaque lieu. Passé les limites de la ville... cela sera probablement fatal, pour vous.
Le silence tomba. Romy se tenait raide près de la porte, et Julien vit qu'elle regardait l'anneau à son doigt. Une bague noire, sans éclat, que Julien voyait désormais avec une clarté qu'il n'avait jamais eue. Elle n'était pas inerte. Elle était vide — mais elle pouvait être remplie.
— Je vois, dit Julien simplement.
Romy releva la tête. Il y avait dans ses yeux quelque chose qu'il ne connaissait pas : une fragilité, mais aussi une détermination calme.
— Et moi ? demanda-t-elle à Verne. Je ne suis plus rien, maintenant. Pas de magie. Pas de pacte. Qu'est-ce que je fais ?
Verne la regarda avec une douceur qu'on ne lui connaissait pas.
— Vous êtes morte pour la section, Romy Castellan. Mais vous êtes vivante pour vous-même. Nous vous devons une dette. Et je paie mes dettes.
Il ouvrit un tiroir et en sortit un dossier mince, qu'il poussa vers elle.
— Un ordre de mission. Officier de liaison, affaires spéciales. Le travail des gardiens n'a jamais été de lutter seul. Vous ne ferez plus de magie — mais vous n'en aurez plus besoin. Vous connaissez ce monde mieux que personne en vie.
Romy ne prit pas le dossier. Elle resta immobile, puis ses yeux rencontrèrent ceux de Julien. Longtemps. Sans mots.
Dans le corridor, la lumière des lampes anciennes vacillait. Julien sentait Paris autour de lui — toutes les rues, toutes les toits, tous les rêves des dormeurs et les peurs des veilleurs. C'était écrasant, et pourtant, étrangement, c'était chez lui.
— Je ne peux plus partir, dit-il enfin. Mais je peux les voir. Tous. Les secrets, les mensonges, les vérités que la ville garde.
Romy s'approcha de lui. Elle ne le toucha pas — quelque chose avait changé entre eux, une distance nouvelle, mais qui n'était pas de la froideur.
— Et qu'est-ce que tu vois, maintenant ?
Julien ferma les yeux. Une image remonta — sa mère, dans un jardin, tenant une montre à gousset. Puis une autre : un couloir en pente, des escaliers qui descendaient sous la ville, une porte fermée. Quelque chose qui n'était pas encore terminé. L'héritage était plus vaste que ce qu'il avait cru. Ce devoir n'était pas seulement le sien.
Il rouvrit les yeux.
— Je vois que nous n'avons pas fini.
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