L'Affaire Dreyfus : L'Ombre du Reporter
Lire le chapitre 37: The Ghost's Rest
Le café était presque vide à cette heure de l’après-midi, une lumière grise filtrant à travers les vitres embuées. Lefebvre la vit immédiatement, assise à la table du fond, sa silhouette fine découpée contre la fenêtre. L’Oiseau ne leva pas les yeux tout de suite, mais il savait qu’elle l’avait entendu entrer. Elle avait toujours su le lire, même dans le noir.
Il s’assit en face d’elle, posa son chapeau sur la banquette. Elle poussa une tasse de café vers lui, encore chaude.
— Tu m’as commandé un café, dit-il.
— Tu es prévisible, André.
Il sourit, faiblement. Le mot lui fit un drôle d’effet. Personne ne l’appelait plus André depuis des semaines, pas même Picquart. Capitaine Lefebvre, monsieur Lefebvre, le journaliste, l’homme qui avait fait tomber un ministère.
— Tu repars en Angleterre, dit-il. Ce n’est pas une question.
Elle croisa les bras, le regard vif sous ses paupières lourdes. Elle avait vieilli, ou peut-être était-ce lui qui apprenait enfin à regarder.
— Mon travail ici est terminé. Le Foreign Office pense que mes talents seront mieux employés ailleurs. Et toi, tu as trouvé ta place.
— Je ne sais pas si je l’ai trouvée, dit-il, mais j’ai arrêté de courir après celle des autres.
Elle but une gorgée de son propre café, noir, sans sucre. Il se souvint de la première fois qu’il l’avait vue, dans un recoin d’un autre café, une enveloppe glissée sous une serviette. Ils avaient été alliés par nécessité, puis par habitude, puis par quelque chose de plus discret.
— J’ai entendu dire que tu avais refusé la Légion d’honneur, dit-elle.
— Elle aurait été une décoration pour ce que j’ai fait, pas pour qui je suis.
— Tu es toujours aussi ennuyeusement droit.
— Et toi toujours aussi habilement oblique.
Elle rit, un son bref, presque sincère. Puis son visage se fit sérieux.
— Marbot est mort, dit-elle. Pas dans les journaux. Je veux dire, vraiment. On a retrouvé son corps au fond d’un ravin, côté suisse. Les autorités parlent d’une chute accidentelle.
Lefebvre baissa les yeux sur sa tasse.
— C’est ce qui s’est passé, dit-il.
Elle le regarda longuement, sans ciller. Elle était la seule personne qu’il connaissait capable de lire un mensonge dans un silence.
— Tu l’as regardé tomber, dit-elle doucement.
— Je l’ai vu choisir.
Elle n’insista pas. C’était l’une des choses qu’il aimait chez elle, cette capacité à laisser les blessures tranquilles.
— Et le reste ? demanda-t-elle. Les noms du papier microphotographié ?
— Le conseil de guerre suit son cours, lentement. Les ministres sont tombés. Les généraux démissionnent ou se suicident, selon leur tempérament. L’armée fait comme si elle avait tout nettoyé elle-même.
— Et toi, tu écris.
— J’écris. C’est une autre forme de combat.
Elle sortit une petite montre de gousset de sa poche, la consulta sans la moindre discrétion.
— Mon train part dans deux heures, dit-elle.
— Tu veux que je t’accompagne à la gare ?
— Non. Je n’aime pas les adieux sur les quais. Trop de vapeur et de mouchoirs.
Il acquiesça. Le silence entre eux n’était pas inconfortable. Il avait appris, ces derniers mois, que le silence pouvait être un langage, quand on connaissait bien son interlocuteur.
— Merci, dit-il enfin.
— Pour quoi ?
— Pour avoir cru Picquart quand personne ne le voulait. Pour m’avoir envoyé la copie du bordereau avant que l’état-major ne le détruise. Pour avoir risqué ta carrière pour un officier que tu n’avais jamais rencontré.
Elle haussa une épaule.
— Je n’aimais pas la façon dont ils traitaient les femmes, les Juifs et les témoins. Ça faisait beaucoup de gens à détester à la fois.
— Tu me manqueras, L’Oiseau.
Elle lui sourit, un vrai sourire cette fois, qui lui plissait les yeux.
— Tu sauras où me trouver. Et je saurai où te lire.
Elle se leva, tendit la main. Il la serra, sans la retenir. Elle se dirigea vers la porte, s’arrêta, se retourna.
— André. La tombe de Picquart. Il est au cimetière du Père-Lachaise, section dix-septième. Je me suis renseignée.
Il cligna des yeux.
— Je sais où il est.
— Bien. Alors vas-y, plutôt que de traîner dans les cafés avec les espionnes anglaises.
Elle sortit. La porte claqua doucement derrière elle, et le café redevint silencieux. Il finit son café, régla l’addition, remit son chapeau.
Le cimetière du Père-Lachaise était presque désert en cette fin d’après-midi d’automne. Les feuilles mortes s’accumulaient contre les pierres tombales, et le vent portait l’odeur de la terre humide. Il marcha longtemps, suivant les allées pavées, déchiffrant les noms gravés sur les monuments, jusqu’à atteindre la section dix-septième.
La tombe de Picquart était simple. Une dalle de granit gris, le nom gravé en lettres capitales, la date de sa mort. Pas de croix, pas de fleurs. Picquart n’avait jamais été homme à s’encombrer de symboles.
Lefebvre s’agenouilla. Il sortit de sa poche le médaillon qu’il avait gardé, celui que Picquart avait porté toute sa vie, contenant le portrait de sa femme, morte depuis dix ans. Un petit bijou terni, fermoir fatigué, verre fêlé.
Il le posa délicatement sur la dalle, entre les deux dates.
Un instant, il resta là, la main sur le granit froid. La pluie commençait à tomber, fine, presque imperceptible. Il pensa à tout ce qu’il aurait voulu dire : qu’il avait fait ce qu’il fallait, que la vérité avait été publiée, que les hommes qui avaient trahi la France et l’honneur étaient tombés ou en prison, que le nom de Picquart serait lavé, que l’Histoire écrirait justice.
Mais Picquart n’avait jamais eu besoin de discours. Il avait besoin de preuves. Et il les avait eues.
Lefebvre se releva. Il ajusta son manteau, tourna les talons, et quitta le cimetière sans se retourner.
Dehors, la ville poursuivait son tumulte habituel. Les fiacres passaient, les journaux du soir paraissaient, les passants marchaient vite sans voir les autres. Dans sa poche, une lettre de Jaurès l’attendait, lui demandant d’enquêter sur l’inspection générale de la police, des affaires de corruption qui remontaient jusqu’au préfet. Il y avait toujours un nouveau scandale, une nouvelle plume, une nouvelle bataille.
Mais pour ce soir, il rentrerait chez lui, se ferait chauffer de l’eau pour le thé, et il fermerait les volets sur tout cela. Pour la première fois depuis des années, il ne porterait aucune arme, aucun secret, aucun nom à protéger. Il était un homme libre.
Le fantôme était rentré chez lui.
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