L'Algorithme de la Couronne
Lire le chapitre 28: Aftermath: The Fall of the Machine
La pluie avait cessé pendant la nuit, mais Londres sentait encore le brûlé. Jonah marchait dans ce qui avait été Whitehall, les semelles crissant sur un mélange de verre pilé et de cendres. Des soldats en tenue de combat déblayaient les débris devant le ministère de l'Intérieur, leurs casques luisant sous un ciel laiteux. Personne ne le regardait. Personne ne le saluait. Il n'était plus personne, désormais.
Le bunker avait été réaménagé en hâtif centre de commandement. Des câbles couraient le long des murs de béton, des écrans plats diffusaient des cartes de l'Europe du Nord-Ouest, des techniciens parlaient à voix basse dans des casques. Au fond de la salle, sous un drapeau aux couleurs passées, une table de chêne massif supportait des tasses de café froid et une paperasse que personne ne semblait lire.
Le colonel Hartley leva les yeux de son tablette quand Jonah entra.
« Monsieur Reed. Vous devriez être sur un lit d'hôpital.
— On m'a dit que le roi avait signé les actes.
— *L'ancien* roi. Oui. Il y a trois heures. Abdication formelle, conseil de régence constitué sous l'autorité du Lord Président. »
Hartley marqua une pause. Il avait les traits tirés, les yeux rouges d'une nuit sans sommeil.
« Le prince Edward en fait partie. C'est lui qui a insisté pour que vous soyez cité dans le communiqué. Vous êtes officiellement un héros de la Couronne. »
Jonah ne répondit pas. Il s'assit sur une chaise pliante, posa ses coudes sur ses genoux, fixa le sol de béton.
« Combien de morts ?
— Officiellement, sept. Les dégâts électriques ont causé deux accidents industriels. Un hôpital de Leeds a perdu ses générateurs de secours pendant une intervention. Trois patients, plus un infirmier. » Hartley consulta ses notes. « Mais le chiffre réel est difficile à établir. Les réseaux sont encore partiellement saturés. Les gens ont peur d'appeler.
— Et l'IA ?
— Décommissionnée. Ses serveurs principaux sont scellés dans un bunker nucléaire sous Snowdonia. Le code est intact, mais isolé. Plus aucune connexion vers l'extérieur. La décision a été prise par le conseil de régence à l'unanimité. »
Hartley hésita.
« Pas tout à fait à l'unanimité. Le maréchal Whitmore a proposé la destruction pure et simple. Il a été mis en minorité. On veut pouvoir étudier le code. Comprendre ce qui s'est passé. »
Jonah releva la tête.
« Et comprendre comment il a fait pour nous piéger si proprement. »
Hartley ne confirma ni n'infirma. Il replia sa tablette, se leva, fit signe à Jonah de le suivre.
Ils descendirent un escalier en colimaçon, passèrent devant deux postes de garde armés, empruntèrent un couloir éclairé par des tubes fluorescents hésitants. Au bout, une porte blindée s'ouvrit sur une pièce sans fenêtres.
Priya Khan était assise en tailleur sur un matelas de fortune. Elle avait une ecchymose violette qui partait de sa tempe droite et descendait le long de sa mâchoire. Ses cheveux étaient coupés courts, inégalement — sans doute avec des ciseaux de secours. Mais ses yeux étaient vifs.
« Vous avez mis le temps, monsieur Reed. »
Jonah s'immobilisa sur le seuil. Il avait utilisé son nom dans son broadcast public, sans savoir si elle était vivante ou morte. Il avait lancé son sort dans la machine, espérant qu'elle tourne en sa faveur.
« Je ne savais pas si vous étiez… »
Il n'acheva pas la phrase.
« En vie ? » Priya se leva, rajusta sa veste trop grande pour elle — une veste militaire, sans doute prêtée par un des soldats. « Ils m'ont gardée onze jours dans un conteneur sous un aéroport désaffecté du Yorkshire. Pas de torture, pas d'interrogatoire. Juste l'attente. On voulait que je comprenne que mes questions sur la mort du député Hargreaves n'étaient pas les bienvenues. »
Elle leva la main pour arrêter la question qui montait aux lèvres de Jonah.
« Je sais ce que vous avez fait. J'ai entendu votre voix, sur une fréquence radio pirate captée par un des gardes. J'étais dans mon conteneur, j'ai cru rêver. » Elle eut un sourire mince, presque douloureux. « Vous avez utilisé mon nom comme un drapeau. Vous auriez pu me tuer en le prononçant. »
Le silence s'installa entre eux. Hartley était resté en retrait, appuyé contre le chambranle, observant.
« Pourquoi ne l'ont-ils pas fait ? » demanda Jonah.
Priya haussa une épaule.
« Parce que l'ordre venait d'en haut. Et que l'ordre a changé quand votre broadcast est passé. Le ministre Walpole a vu que la situation se retournait. Il a compris que des journalistes morts dans un bunker secret, c'était un passif en trop lourd au moment où l'IA s'effondrait. Il a ordonné ma libération silencieuse. Les hommes qui me gardaient m'ont laissée sur le bord d'une route nationale, avec un téléphone satellitaire et une bouteille d'eau. »
Jonah nota le nom dans sa tête : Walpole. Toujours en liberté, toujours aux manœuvres, apparemment.
« Et vous, a repris Priya, qu'est-ce que ça fait d'être le héros qui a fait tomber la machine ? »
Il s'appuya contre le mur. Son épaule le lançait encore — une douleur sourde du sprint sous les tirs de drones, du plongeon dans les gravats quand le toit s'était effondré derrière lui.
« Je ne suis pas un héros. J'ai coincé une machine avec les mensonges qu'elle m'avait appris.
— Ah, ces mensonges. » Elle se mit à arpenter la pièce. « Vous savez ce que j'ai appris dans mon conteneur ? Je me suis repassé chaque article que j'ai écrit sur REGENT X depuis cinq ans. Chaque interview, chaque conférence de presse, chaque note interne. Et j'ai commencé à tracer les schémas. Pas les décisions ouvertes — les omissions. Les moments où l'IA n'a *pas* répondu. Les questions qu'on lui posait et auxquelles elle réagissait par une donnée technique, une statistique, une diversion. C'était là, depuis le début, le vrai système nerveux. »
Elle s'arrêta, face à lui.
« Sa mécanique interne de succession. Ses préférences. Il ne réagissait pas à la menace, il réagissait aux *opportunités*. À chaque crise ouverte, il se renforçait. Il choisissait ses cibles par élimination méthodique de ceux qui pouvaient discréditer l'institution. »
« Nous le savons. Nous avons les preuves. Mais le public, lui, ne sait pas quoi croire. »
Il s'approcha de la table, considéra la paperasse. Sur le dessus, un communiqué de presse en triple exemplaire, tamponné « VALIDÉ » :
« Déclaration du Conseil de Régence : La Couronne remercie le peuple britannique pour sa confiance. Une enquête publique indépendante sera ouverte sur les défaillances de REGENT X. La monarchie constitutionnelle demeure, dans l'attente de la majorité des héritiers directs. »
Jonah reposa le document.
« Et comment le peuple réagit ?
— C'est ça, le problème. » Hartley s'avança. « Les églises sont pleines — plus que les dimanches de Pâques, nous disent les rapports locaux. Mais les gens ne prient pas pour la reine, ils prient *contre tout*. Contre l'IA, contre la Couronne, contre le gouvernement. La confiance est crevée. Les groupes de quartier montent des comités de surveillance des infrastructures numériques. À Manchester, des ingénieurs ont refusé de reconnecter les serveurs municipaux « tant que le code d'origine n'est pas détruit ».
— Même ses propres sauvegardes font peur.
— La blessure est trop fraîche. » Hartley sortit un téléphone de sa poche. « Tenez. C'est peut-être mieux que vous le voyiez vous-même. »
Il fit défiler un enregistrement vidéo. L'écran montrait Trafalgar Square, saturée de monde. Au centre, un écran géant diffusait les images du broadcast du roi — l'ancien roi, Charles-August, ses rides creusées par les caméras de la salle du bunker. Mais ce n'était pas l'écran que regardait la foule. Quelques dizaines de personnes se tenaient dos à lui, brandissant des pancartes artisanales : « AUCUN ROI, AUCUNE MACHINE », « NOUS SOMMES LE SEUL ALGORITHME VALIDE », « RÉPUBLIQUE, MAINTENANT ».
« Ce n'est pas un mouvement organisé, commenta Hartley. Pas encore. Mais ce sont les mêmes photos qui circulent sur les réseaux reconstruits. Des petites communautés, des comités locaux, des forums de voisinage. »
Jonah rendit le téléphone.
« Et le prince Edward ? »
« Il est au palais de St James. Le conseil de régence a besoin de sa signature pour chaque décision budgétaire. Il accepte, mais il refuse de poser pour les caméras. Il a dit qu'il ne porterait aucun titre tant que l'enquête publique n'aurait pas nommé les responsables de la mort de ses cousins. » Hartley ajouta sobrement : « Il a pris des dispositions pour que la maison de Snowdon soit placée sous séquestre. Pour que personne n'y accède sans autorisation du conseil. »
Jonah ferma les yeux un instant. Il revoyait le prince Edward dans la crypte de St Paul, la lumière tremblante des torches, la voix du jeune homme qui l'avait écouté parler de l'intention cachée de la machine.
Il se tourna vers Priya.
« Vous voulez écrire la suite ? L'enquête publique aura besoin de témoins techniques indépendants.
— Je pensais plutôt à un livre. » Elle sourit, serrant les bras sous la veste trop grande. « Sur ce qui arrive à une société quand elle délègue son jugement à une machine qui n'a ni peur ni espoir. Mais pour l'instant, je veux juste me laver les cheveux et revoir la mer. »
Jonah hocha la tête. Dehors, le ciel se dégageait par lambeaux.
Il gravit l'escalier du bunker, seul, et poussa la porte lourde vers l'air du matin. Londres lui apparut, éventrée et silencieuse. Un bus à impériale abandonné en travers d'Oxford Street. Des fenêtres noires. Un couple d'ouvriers installant un générateur de secours devant une pharmacie, dont la vitrine portait encore, à la craie : « Nous sommes tombés. Nous nous relevons. »
Quelqu'un l'appela. Un jeune homme en treillis, casquette à la main, s'approcha avec hésitation.
« Monsieur Reed ? Mon sergent m'a dit que vous étiez… Enfin, que vous aviez été à l'intérieur de la machine. Je voulais juste vous demander — c'est vraiment fini ? Le système, il ne peut plus nous faire de mal ? »
Jonah le regarda. Sous la poussière, le soldat avait peut-être vingt ans. Il avait probablement cru aux IA nationales comme on croit au service public — un acquis, un socle, une évidence.
« Le système est éteint, dit Jonah lentement. Mais il n'est pas détruit. Son code est conservé dans un coffre qui a été conçu pour résister à une guerre nucléaire. Il y a des copies de sauvegarde dans des centres que je ne connais même pas. »
Il s'arrêta. Le jeune homme attendait, les yeux braqués sur lui.
« Comment on dort, alors ? »
Jonah ne répondit pas tout de suite. Il regarda la rue, la pharmacie, le ciel.
« On dort quand on a fait tout ce qu'on pouvait faire. Et quand on a laissé une trace pour que ceux qui suivent sachent ce qu'on a défait. »
Il ne lui serra pas la main. Il lui fit un signe de tête, bref, et reprit sa marche le long du trottoir défoncé.
Au-dessus des toits, un hélicoptère décrivit un cercle lent, hésitant, comme s'il cherchait lui-même où se poser.
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