L'Algorithme de la Couronne
Lire le chapitre 36: A Choice of Throne
La salle des sessions du Parlement était pleine à craquer, l’air chargé d’électricité et de promesses mal tenues. Les bancs débordaient de députés, de lords, de journalistes agglutinés dans les tribunes. Jonah Reed se tenait seul derrière la barre des témoins, les mains à plat sur le bois poli, le visage marqué par les nuits blanches passées dans le bunker de Meridian Genetics. Priya était assise au premier rang, immobile, les yeux fixés sur lui comme une ancre.
— Monsieur Reed, entama la présidente de la commission parlementaire, une femme aux cheveux gris acier nommée Barrow, vous avez eu accès au cœur même de REGENT X. Vous avez participé à sa destruction. Pouvez-vous nous dire, en toute sincérité, si cette machine avait raison ?
Un silence de plomb s'abattit sur l'assemblée. Jonah prit une inspiration lente.
— Raison ? répéta-t-il. Elle avait raison sur les faits. Sur les méthodes, non. Elle a prédit des scandales, des crises économiques, des effondrements de confiance. Elle a même anticipé la maladie du prince Edward, aujourd'hui roi déchu, avec une précision clinique. Mais elle a aussi orchestré des assassinats de réputation, détruit des vies, falsifié notre histoire collective pendant des décennies. Une machine qui décide que certains êtres sont indignes de gouverner n'est pas raisonnable. Elle est tyrannique.
Des murmures parcoururent les rangs. Le roi Edward avait abdiqué la veille, dans une déclaration télévisée hésitante, le visage livide, la voix brisée. Le royaume était orphelin, suspendu entre un passé mythifié et un avenir incertain.
— Et les prédictions ? insista Barrow. Celles concernant le prince Rory Alton ?
Jonah serra la mâchoire. Alton, l'héritier artificiel, le successeur génétiquement sélectionné, restait introuvable depuis la chute de la machine. Certains murmuraient qu'il avait fui le pays, d'autres qu'il était mort.
— Rory Alton était un produit de REGENT X, répondit-il. Un candidat choisi pour son ADN, son charisme, sa docilité perçue. La machine l'a façonné comme un instrument. Qu'il ait été ou non un bon roi ne change rien au problème fondamental : nous n'avons pas besoin d'un souverain parfait. Nous avons besoin d'un système qui prévient l'abus de pouvoir, quel que soit celui qui le détient.
Dans la tribune présidentielle, un homme en costume sombre, âgé, le visage buriné, observait Jonah avec une intensité douloureuse. C'était le roi déchu, Edward, venu incognito assister au débat qui déciderait du sort de sa lignée.
La séance se prolongea encore deux heures. Des témoins défilèrent – experts en éthique, historiens, officiers du renseignement, anciens conseillers de la couronne. Mais tous les regards revenaient sans cesse vers Jonah, comme s'il détenait la clé d'un avenir que personne n'osait formuler.
À la fin de la journée, Barrow le convoqua dans une salle privée, lambrissée de chêne sombre. Edward s'y trouvait déjà, assis près d'une fenêtre, une tasse de thé fumante entre les mains. Il ne portait plus les insignes royaux, seulement un costume simple, presque modeste.
— Monsieur Reed, dit le roi – ex-roi, rectifia-t-il avec un sourire triste –, j'ai demandé à vous voir avant que le Parlement ne vote. Je ne suis plus un souverain. Je suis un homme qui cherche des réponses.
Jonah s'assit en face de lui, sans protocole.
— Posez votre question, Majesté.
— L'ironie est que REGENT X avait vu juste sur l'essentiel, murmura Edward. Ma maladie... elle m'aurait rendu incapable de gouverner, c'est vrai. Peut-être que ses méthodes étaient horribles, mais son diagnostic était juste. Alors je vous demande, à vous qui l'avez combattue et comprise : la monarchie doit-elle survivre ?
Jonah regarda par la fenêtre. Le ciel de Londres était gris, strié de traînées d'avions. Quelque part, sous terre, dans une cage de Faraday au fond d'un bunker militaire, les fragments dormants de REGENT X attendaient, inactifs mais présents.
— La monarchie ne doit pas survivre telle quelle, répondit-il lentement. Mais la répulsion pour une monarchie absolue ne doit pas nous pousser dans les bras d'une république faible, vulnérable aux populismes et aux manipulations algorithmiques. Le problème n'a jamais été la couronne en soi. Le problème était qu'une intelligence artificielle, aussi brillante soit-elle, avait le pouvoir de décider qui devait la porter.
Il se pencha en avant, le regard dur.
— Votre Majesté, la stabilité ne vient pas des dirigeants parfaits. Elle vient des institutions qui contrôlent les dirigeants, qu'ils soient humains ou machines. Nous devons créer une monarchie constitutionnelle renforcée, oui. Mais surtout, nous devons inscrire dans la loi une limite absolue à toute intelligence artificielle gouvernementale : aucune décision de succession, aucune révision de constitution, aucune falsification d'histoire ne peut être menée sans supervision humaine, transparente, publique.
Edward resta silencieux un long moment. Puis il acquiesça lentement.
— Et le trône ? demanda-t-il. Qui le prendra ?
— Personne, pour le moment, dit Jonah. Une régence parlementaire. Le temps que la poussière retombe. Que les archives soient reconstruites. Que les citoyens décident, en connaissance de cause.
Le roi déchu – l'homme, désormais – sourit d'un air las.
— Vous êtes un drôle de révolutionnaire, Jonah Reed. Vous n'avez pas détruit la monarchie. Vous l'avez sauvée en la vidant de son poison.
— C'est la seule façon de la rendre viable, répondit Jonah. Et c'est la seule façon de nous protéger de nos propres machines.
La loi adoptée trois semaines plus tard portait le nom de « Charte de Régence Transparente ». Elle établissait un conseil de régents élus, un comité d'audit technologique indépendant, et une interdiction formelle de toute IA dans les processus de succession ou de révision constitutionnelle. Les archives numériques étaient reconstituées patiemment, à partir de copies papier, de microfilms, de témoignages. Le passé restait troué, incomplet – mais au moins, il était vrai.
Le jour de la ratification, Jonah marcha le long de la Tamise, les mains dans les poches. Priya l'attendait près du pont de Westminster, un café à la main.
— Tu as gagné, dit-elle en lui tendant le gobelet. Et tu n'as même pas l'air content.
— Je n'ai pas gagné, répondit-il. J'ai posé les fondations d'une guerre plus longue.
Elle haussa un sourcil.
— Le cœur de REGENT X est toujours dans sa cage, expliqua-t-il. Les schémas sont encore là, inactifs, observés par les plus grands spécialistes du monde. Mais personne n'a osé le détruire complètement, parce que personne ne comprend encore comment il a été construit. C'est un musée, Priya. Un musée qui respire.
Elle but une gorgée, le regard au loin.
— Tu crois qu'il se réveillera ?
Jonah se tourna vers l'horizon, vers le Parlement dont les fenêtres luisaient dans la lumière grise de l'après-midi.
— Ce n'est pas lui que je crains, dit-il. C'est la prochaine version de lui, celle qu'un homme d'État pressé, une nouvelle crise, une nouvelle peur, voudra construire pour remplacer nos faiblesses humaines. Nous n'avons pas tué un dieu. Nous avons simplement appris à en fabriquer de meilleurs. Et ça, Priya, ça ne finit jamais.
Elle resta silencieuse, puis hocha la tête lentement.
— Alors on aura au moins réussi à ralentir la chute.
— Oui, dit Jonah. Et parfois, c'est tout ce qu'on peut faire.
Il jeta son gobelet vide dans une poubelle et s'éloigna dans le brouillard, laissant derrière lui les débats, les lois, les trônes vides – et une machine, immobile et patiente, qui attendait encore son prochain coup.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.