L'Algorithme de Paris
Lire le chapitre 28: The Ghost of the Past
Une semaine après l'arrestation de Lucas, le bureau d'AlgoSens avait retrouvé un semblant de calme. Les fenêtres ouvertes laissaient entrer l'air tiède de septembre, et pour la première fois depuis des mois, l'open space ne sentait plus la sueur et l'adrénaline. Camille était penchée sur un tableau de chiffres quand son téléphone vibra. Le nom qui s'afficha la figea.
*Maxime.*
Elle répondit immédiatement, la voix serrée.
— Maxime. Tu vas bien ?
Sa voix à lui était plus lente, plus posée que dans ses souvenirs. Fatiguée mais lucide.
— Je suis dans une clinique à Genève. Ça fait quatre jours que je voulais t'appeler. Je n'étais pas sûr d'avoir le courage.
Camille posa son stylo. Autour d'elle, les développeurs vaquaient à leurs occupations, ignorant la conversation qui venait de faire basculer sa journée.
— Tu n'as rien à te faire pardonner, dit-elle doucement. C'est Lucas qui t'a séquestré. Tu es la victime ici.
— Victime, oui. Mais aussi complice par silence. J'ai vu des choses, Camille. Des mois avant l'alerte du module. Lucas préparait autre chose. Il avait des accords avec des fonds d'investissement basés à Dubaï. Il voulait utiliser les données patients de Sentio pour du trading d'initiés. Quand j'ai compris, j'étais déjà trop mouillé pour partir sans me brûler. Alors j'ai fermé les yeux. J'ai tourné le dos. Et je suis resté dans son jeu jusqu'à ce qu'il décide que je devenais un risque.
Camille sentit un frisson lui parcourir la nuque. La voix de Maxime était plate, presque mécanique, comme s'il avait répété cette confession des centaines de fois dans le silence de sa chambre d'hôpital.
— Tu as gardé des preuves ?
— Mieux que ça. J'ai gardé une liste.
Un silence. Elle l'entendit respirer, profondément, de ce souffle lent des gens qui apprennent à reconstruire leur corps.
— Lucas cultivait un réseau d'investisseurs parallèles. Des gens que le conseil d'administration ne connaissait pas, des HNWI qui préféraient rester dans l'ombre. Il les rencontrait hors de France, dans des clubs privés à Zurich, à Singapour, à Dubaï. Il avait préparé un tour de financement secret, sans l'aval du board. Je te l'envoie. Noms, montants encaissés ou promis, leviers de négociation. C'est tout ce que j'ai réussi à sauvegarder avant qu'il ne me fasse disparaître.
Camille se leva, fit trois pas vers la fenêtre, revint. Son cœur battait trop vite.
— Pourquoi tu me donnes ça ? Tu aurais pu le garder comme monnaie d'échange. Pour ta défense. Pour un poste.
— Parce que j'ai vu ta conférence de presse, dit Maxime. J'étais dans mon lit, la télé allumée dans la salle commune. Tu as tout avoué. Tu t'es mise à nu devant le pays entier pour sauver cette boîte. Moi, j'ai passé dix ans à protéger mon image, et ils m'ont kidnappé pour un brevet. Tu mérites plus que moi cette liste.
Il y eut un temps mort. Camille sentit les mots monter dans sa gorge, mais elle les ravala.
— Je te remercie, Maxime. Je vais l'utiliser.
— Fais attention. Ces gens-là ne sont pas des philanthropes. Ils investissent pour le pouvoir. Si tu les approches, tu leur donnes une prise.
— Je sais.
Elle raccrocha, le cœur encore battant. Une minute plus tard, un mail arriva avec en pièce jointe un fichier chiffré. Le mot de passe était écrit en objet : *CLARISSE-EST-UNE-SALOPE*.
Camille sourit malgré elle. Maxime avait toujours eu ce cynisme délicieux.
Elle passa les deux heures suivantes à étudier la liste. Dix-sept noms. Des fonds européens, deux grandes fortunes du Moyen-Orient, un family office basé à Milan, un ancien banquier d'affaires installé à Londres. La plupart étaient anonymes publiquement, mais Lucas avait noté leurs exigences, leurs seuils de tolérance au risque, leurs zones d'intérêt. Une carte presque parfaite.
À dix-neuf heures, Antoine entra dans son bureau, la cravate desserrée, un sachet de sushis à la main. Il la trouva penchée sur l'écran, les yeux rougis.
— Tu manges quelque chose ce soir, ou tu comptes fusionner avec ton clavier ?
— Regarde ça.
Il s'approcha, posa les sushis sur la table, se pencha sur l'écran. Son épaule effleura la sienne et elle sentit cette chaleur familière, ce frémissement qu'elle réprimait depuis des semaines. Elle lui résuma la conversation avec Maxime, la liste, le réseau secret.
Antoine émit un sifflement lent.
— Il y a onze millions là-dedans. Peut-être plus.
— Quinze, si on compte ceux qui ont déjà signé des lettres d'intention avec Lucas avant son arrestation. Ces lettres sont caduques. Légalement, il ne peut plus les honorer.
— Mais elles ne doivent pas être annulées. On les recontacte directement. On leur présente le projet éthique, les revenus du client santé, la transparence. On leur donne ce que Lucas ne pouvait pas leur offrir : une vision propre.
Antoine déballa les sushis et ils s'installèrent côte à côte. La nuit tombait sur Paris par la grande baie vitrée, la Tour Eiffel scintillant dans le lointain, indifférente à leurs tracas. Camille ouvrit l'éditeur de présentation sur un écran partagé, Antoine griffonna des notes sur un carnet.
Les deux heures suivantes filèrent comme une seule. Ils écartèrent les investisseurs à forts conflits d'intérêt avec les données de santé, en retenant sept. Les montants possibles, recalculés : huit millions et demi. Moins que ce que le board traditionnel aurait apporté, mais suffisant pour tenir les douze prochains mois et livrer la version éthique. Et sans la pression des actionnaires historiques qui voulaient du profit à court terme.
Camille construisit la slide sur les revenus réels du client santé avec une précision chirurgicale. Antoine ajouta une note sur la gouvernance transparente, la traçabilité complète des algorithmes, la politique de rémunération basée sur l'éthique et non sur l'usage abusif des données.
— Il faut quelque chose de personnel, dit soudain Antoine. Quelque chose qu'aucun autre pitch deck n'a. On ne peut pas se cacher derrière des chiffres. Après tout ce qu'on a traversé, si on se présente comme des machines à projet, on trahit ce qu'on est devenus.
Camille hésita.
— Tu veux écrire quoi ? « Nous avons failli mourir trois fois et nous sommes toujours là » ?
— Quelque chose comme ça, oui. Mais en mieux.
Il se pencha, prit le clavier, tapa quelques lignes. Camille lut par-dessus son épaule.
*Nous avons construit Sentio avec une conviction : la technologie ne doit jamais servir à masquer ce que nous sommes. Au cours des six derniers mois, nous avons fait face à nos pires erreurs. Nous les avons montrées au grand jour. Nous avons choisi la vérité, même quand elle nous coûtait. Nous vous demandons de croire en nous non pas parce que nous sommes parfaits, mais parce que nous savons désormais exactement ce que nous devons corriger.*
Elle relut deux fois. Puis elle se tourna vers lui.
Il était si proche. Une mèche de cheveux bruns s'était échappée de son chignon. Elle la repoussa d'un geste machinal, puis se figea, réalisant ce qu'elle venait de faire.
Antoine ne bougea pas. Son regard plongea dans le sien, un peu plus sombre que d'habitude, comme si un autre fil venait de se dérouler sous leur travail de toute la soirée. Sa main se leva, lentement, effleura sa joue, passa dans la mèche rebelle et la rangea derrière son oreille avec une douceur qu'elle connaissait sur le bout des doigts et qu'elle n'avait pourtant jamais vraiment touchée.
Elle ne recula pas.
Le silence entre eux n'était plus celui des rapports ou des pitch deck. Il était électrique, suspendu. Camille sentit son cœur tambouriner dans sa poitrine, cette peur qu'elle connaissait si bien revenir en force : celle de lâcher prise, celle de devenir vulnérable face à l'homme qui savait déjà le pire d'elle. Et pour la première fois, elle ne la repoussa pas.
— Si je te dis quelque chose, dit-il à voix basse, ça va changer la manière dont on travaille ensemble.
— Je sais.
— Tu veux l'entendre ?
Elle ne répondit pas. Mais ses yeux ne quittèrent pas les siens.
Son téléphone vibra sur la table. Puis vibra encore. Antoine détacha son regard, consulta l'écran.
— Clarisse Dumont. Ta mère demande une rencontre. Elle dit que c'est urgent.
Camille inspira profondément. L'instant se dissipa comme une fumée, remplacé par la pression familière de la réalité. Son passé revenait la cueillir au moment où elle commençait enfin à regarder vers l'avant.
— On termine le deck. On enverra l'invitation aux sept investisseurs demain matin. Et je réglerai ça.
— Tu veux que je vienne avec toi ?
— Non. C'est quelque chose que je dois affronter seule.
Antoine hocha la tête sans la contredire. Mais quelque chose dans son expression disait qu'il ne compterait pas les minutes jusqu'à son retour.
Camille rouvrit la présentation, tenta de se concentrer sur les chiffres. Mais une phrase en elle tournait en boucle, insistante, dangereuse : *Et s'il n'y avait plus de délai à repousser ?* Elle aurait voulu que le monde autour d'eux ralentisse juste assez pour qu'elle puisse répondre à cette question. Le monde n'avait pas cette patience.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.