L'Algorithme de Paris
Lire le chapitre 35: The Red Carpet
Camille s’arrête une seconde à l’entrée du théâtre, le temps que le flash crève la nuit parisienne. La salle est une nef de verre et d’acier, dressée pour la cérémonie des Prix de l’Innovation Numérique. AlgoSens est nominée pour le trophée de la Startup Éthique de l’Année — une reconnaissance qui, il y a six mois encore, aurait semblé une plaisanterie.
— Respire, murmure Antoine à son oreille.
Elle tourne la tête. Il est beau, injustement beau, dans son smoking noir, la mâchoire nette sous les projecteurs. Elle porte la robe bleu nuit qu’il a choisie avec elle, et autour du cou, le rouge de l’écharpe — celle que son père lui avait offerte pour ses dix-huit ans, qu’elle n’a jamais portée en public, et qu’elle a dénouée ce soir pour la nouer en un foulard léger.
— Je respire, dit-elle. Je joue juste la fille qui mérite d’être là.
— Tu la joues bien. Mais tu l’es.
Elle lui prend la main, une pression brève, et ils avancent sous le barrage des photographes. Les cris fusent : « Camille ! Antoine ! Un regard par ici ! » Elle sourit, pose, glisse son bras sous le sien. La veille, ils ont rédigé leur communiqué ensemble, et les murmures du public se sont tus d’eux-mêmes. *AlgoSens, fondée par deux partenaires, annonce une direction partagée.* Toutes les ambiguïtés, proprement enveloppées.
À l’intérieur, l’air est climatisé, saturé de champagne et de conversations feutrées. Des serveurs glissent entre les invités, des écrans géants affichent les nominations. Camille reconnaît quelques visages — des concurrents, un ancien investisseur, François Caillou, qu’elle évite soigneusement. Antoine lui tapote le bas du dos, juste assez pour la rassurer.
— Je vais chercher deux coupes, dit-il. Ne t’éloigne pas.
Elle hoche la tête, se tourne vers le grand panneau lumineux où défilent les logos. La lumière froide éclaire la foule, et soudain, le bruit s’atténue autour d’elle. Ce n’est pas une pause dans la musique, ni une baisse des voix. C’est un silence intérieur, un vide qui se creuse dans sa poitrine.
Une femme se tient à quelques pas. Cheveux argentés coupés court, tailleur gris perle, le même maintien droit et fragile que sur les photos de son enfance. Dix ans. Dix ans sans un appel, sans une visite, sans un mot — et pourtant, Camille la reconnaîtrait n’importe où. Cette façon de tenir son sac à deux mains, comme s’il fallait se protéger du monde.
Clarisse Laurent.
Camille ne bouge pas. La femme s’approche, s’arrête à un mètre. Ses yeux sont mouillés, mais son sourire est intact, un sourire précis, celui des occasions difficiles.
— Tu lui ressembles, dit Clarisse d’une voix à peine audible. À ton âge. C’est ce que je me suis dit en te voyant au premier rang de cette photo dans *Les Échos*. Tu lui ressembles exactement.
Camille ouvre la bouche, mais aucun son n’en sort. Elle cherche Antoine du regard, mais il est encore près du bar, perdu dans la foule. Elle est seule face à sa mère.
— Te voilà, finit-elle par dire. Avec dix ans de retard. Tu aurais pu prévenir.
— Je t’ai prévenue. Je t’ai écrit.
— Une lettre. Il y a trois semaines. Tu crois que ça efface dix ans ?
Clarisse baisse les yeux. Le silence entre elles est un gouffre, mais la fête continue autour, indifférente aux drames qui s’y jouent.
— Non, dit sa mère. Je ne crois pas que ça efface quoi que ce soit. Je ne suis pas venue pour me faire pardonner, Camille. Je suis venue parce que je te regarde depuis des années. Dans les journaux, les conférences, les interviews. J’ai vu ta société grandir, j’ai vu ton nom dans les classements. Et je suis fière de toi.
Camille sent sa gorge se serrer. Fière. Le mot est trop lourd, trop simple, trop tard.
— Tu ne peux pas débarquer ici, maintenant, et…
— Je sais. Mais il y a quelque chose que tu dois avoir. Quelque chose que ton père m’a demandé de te donner.
Clarisse fouille dans son sac, en sort une enveloppe de papier ivoire, légèrement jaunie aux bords. Elle la tend, à bout de bras, comme une offrande précaire.
— Il te l’a écrite avant de mourir, dit-elle. Il m’a fait promettre de te la remettre le jour où tu aurais quelqu’un à tes côtés. Je pensais que ce jour ne viendrait jamais. Et puis je t’ai vue à la télévision, la main dans celle de ce garçon, et j’ai compris que c’était le moment.
Camille regarde l’enveloppe. La calligraphie de son père, appliquée, un peu tremblante. *Pour Camille.* Les lettres sont nettes, encrées de sa main. Elle n’a jamais vu cette enveloppe. Après sa mort, sa mère avait tout rangé, tout vidé, et Camille n’y était jamais retournée. Elle s’était noyée dans le travail, dans AlgoSens en construction, dans l’idée qu’elle ne serait jamais un échec comme lui.
— Pourquoi maintenant ? demande-t-elle, la voix cassée.
— Parce que, cette fois, tu pourras peut-être le lire sans te perdre.
Camille prend l’enveloppe. Le papier est lisse, presque chaud. Elle ne l’ouvre pas. Elle ne peut pas, pas ici, pas devant ces gens qui trinquent et se congratulent.
— Je croyais que tu ne m’avais jamais soutenue, souffle-t-elle. Que tu ne croyais pas en moi.
Clarisse émet un petit rire triste.
— J’ai passé ma vie à avoir peur, Camille. Peur de mal faire, peur de ne pas être à la hauteur. C’est ton père qui avait du courage. Moi, je n’ai su que te regarder de loin. Ce n’est pas une excuse. C’est juste… la vérité.
Antoine revient enfin, deux coupes à la main, un sourire qui s’efface dès qu’il croise leur regard. Il comprend immédiatement, sans qu’on lui explique. Il s’approche, pose une main sur le bras de Camille.
— Tout va bien ? demande-t-il.
Camille serre l’enveloppe contre elle. Elle sent le poids de la nuit, le poids de la robe, le poids de l’écharpe rouge sur ses épaules. Sa mère la regarde encore, un espoir fragile dans les rides de ses yeux.
— Ne pars pas, dit Camille à voix basse. Pas tout de suite.
Clarisse hoche la tête. Une petite pluie fine commence à tomber dans le jardin intérieur du théâtre, mais personne ne semble le remarquer. Sur scène, on annonce les nominés. AlgoSens est citée. Les applaudissements montent, la foule se presse vers l’avant, mais Camille reste immobile, l’enveloppe de son père entre les doigts, le regard planté dans celui de sa mère qui, pour la première fois en dix ans, lui sourit de toutes ses dents d’autrefois.
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