L'Année des Ombres
Lire le chapitre 35: Marie's Story
La pièce s'ouvrit sur un rai de lumière pâle qui traversait la poussière en suspension, dessinant des volutes lentes au-dessus du pupitre. Edward s'approcha, le cœur battant, et posa la main sur la couverture de cuir grainé. Le volume était épais, noué d'un ruban de soie bleue défraîchie, et l'encre sur l'étiquette manuscrite avait pâli au point de n'être plus qu'un souvenir : *Journal de Marie Leclair, 1874-1889*.
Il défit le ruban avec précaution, comme on ouvre une blessure. La première page portait une écriture fine et serrée, celle d'une femme habituée à économiser son encre et ses mots.
*Je ne sais pas si ces pages trouveront un lecteur. Peut-être que non. Peut-être que moi aussi, je serai effacée comme les autres, comme ceux qui m'ont précédée. Mais si vous lisez ceci, sachez que vous n'êtes pas le premier à chercher la vérité. Et que vous ne serez sans doute pas le dernier.*
Edward s'assit sur le banc de pierre aménagé dans l'embrasure de la fenêtre, laissant la lumière chaude de l'après-midi caresser les pages. Il lut. Les premières entrées dataient de 1874, l'année où Marie était arrivée au château comme gouvernante. Elle décrivait les pièces, les habitudes d'Henri de Valombre, ses absences prolongées, ses retours silencieux. Rien d'extraordinaire. Mais vers la fin de l'année, le ton changea.
*Il ne dort plus. Je l'entends marcher la nuit, ses pas qui vont du salon à la bibliothèque, comme s'il cherchait quelque chose qu'il ne trouve pas. Il m'a demandé de récurer le puits à fond — « jusqu'à la pierre, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus rien, tu m'entends, plus rien ». Je n'ai pas osé lui demander ce qu'il voulait dire par là.*
Edward tourna les pages, avalant les années. 1875. 1876. Marie notait les travaux dans le château, les réparations étranges qu'Henri ordonnait — des murs qu'on épaississait, des niches qu'on condamnait, des escaliers qu'on bloquait. Elle décrivait aussi ses absences de plus en plus longues, ses voyages qu'il ne justifiait jamais.
Puis vint l'entrée du 14 mars 1878. L'écriture tremblait.
*J'ai trouvé la cave sous la cave. Derrière la troisième pierre du mur du fond, celle qui est légèrement plus claire que les autres. Il y a un escalier en colimaçon qui descend plus bas que tout ce que j'ai pu imaginer. J'ai pris une chandelle, j'ai descendu. L'air devient chaud, humide, comme si on descendait dans le ventre d'une bête. En bas, il y a une rivière souterraine. Et le long de la rivière, des niches creusées dans la roche, fermées par des pierres scellées à la chaux. J'ai compté. Dix-sept. Dix-sept pierres scellées, chacune portant une date et un nom gravés au poinçon.*
Edward serra le journal plus fort. Dix-sept. Le même nombre que Marie avait noté dans son autre carnet, celui qu'il avait trouvé plus tôt dans la journée. Il poursuivit sa lecture.
*Je n'ai pas osé ouvrir les niches. Mais j'ai compris. Je sais ce qu'il y a dedans. Je sais pourquoi Henri descend chaque année à la même date, pourquoi il reste des heures en bas, pourquoi il remonte avec les mains sales de chaux et les yeux rouges. J'ai trouvé son agenda dans le tiroir de son bureau. Il note chaque décès. Chaque héritier. Chaque disparition. Il les appelle des « arrangements ». Il les appelle des « purifications ». Mon Dieu, je n'aurais jamais dû venir dans cette maison.*
Le journal s'interrompait sur plusieurs semaines. Les pages suivantes étaient blanches, puis l'écriture reprenait plus espacée, presque apaisée.
*J'ai décidé de rester. Pas pour lui, pas pour cette maison. Pour eux. Pour les dix-sept qui sont là-bas, scellés comme des âmes oubliées dans le ventre de la terre. Quelqu'un doit savoir. Quelqu'un doit témoigner. Henri croit que sa confession à Dieu suffira — il m'a avoué toute l'histoire, un soir d'ivresse, en pleurant comme un enfant. Il a noyé le fils de Marguerite dans le puits. Il a vu le corps disparaître dans l'eau noire, il a entendu le silence ensuite. Il a cru que le château le protégerait, qu'il pourrait effacer ce qu'il avait fait. Mais l'eau se souvient. Les pierres se souviennent. Et les héritiers — les héritiers qui viennent, qui cherchent, qui posent des questions — il les fait descendre, un par un, dans la rivière souterraine. Il les laisse là, dans les niches qu'il construit de ses propres mains, avec le ciment qu'il prépare lui-même, dans le noir, la nuit, quand personne ne peut le voir.*
Edward dut poser le journal un instant. Sa main tremblait. Il regarda par la fenêtre, les toits du village au loin, les champs qui s'étendaient sous le soleil déclinant. Comme la vie semblait simple, d'ici. Des gens qui travaillaient, qui mangeaient, qui dormaient. Qui ne descendaient jamais dans le ventre d'un château pour compter des pierres scellées.
Il reprit sa lecture.
*Mais quelque chose a changé. Henri est vieux maintenant, il sent que la fin approche, et il a peur de ce qui l'attend après. Il m'a demandé de l'aider à écrire une confession — pas pour la justice, jamais pour la justice — mais pour sa propre conscience. Une lettre qu'on laisserait dans les murs, pour que quelqu'un, un jour, comprenne. Je lui ai dit que je le ferais. Et je le ferai. Mais j'écris ce journal pour la vraie vérité, celle qu'il ne pourra pas manipuler.*
Il y avait plusieurs pages de considérations intimes, des doutes, des peines. Marie écrivait qu'elle avait fini par aimer le château malgré tout, qu'elle aimait le son du vent dans les tours, le parfum des tilleuls en été, l'odeur de pain qui montait du village. Qu'elle se sentait prisonnière, mais d'une prison qu'elle avait choisie.
Puis, l'entrée finale, datée du 3 novembre 1889.
*Il est mort cette nuit. Je l'ai veillé jusqu'à la fin, et il avait peur. Pas de Dieu — de la rivière. Il répétait qu'il entendait l'eau monter, qu'elle venait le chercher. Il est mort en criant le nom de Marguerite. Je suis seule à présent, avec le château, avec les dix-sept, avec la rivière qui coule là-dessous, patiente. Je sais ce que la lettre dit — qu'ils disparaissent, qu'ils descendent dans l'ombre par choix. C'est un mensonge commode. Ils disparaissent parce qu'Henri les enterre, et je n'ai pas pu l'en empêcher. J'ai essayé de prévenir le dernier, en 1885, un homme de Rouen qui venait pour l'inventaire. Je lui ai glissé un mot anonyme. Il n'a pas compris. Il est resté. Il est là-bas, maintenant, avec les autres.*
*Je laisse ce journal dans cette pièce, la seule qu'Henri ne connaît pas vraiment — il l'avait oubliée, lui aussi. Peut-être qu'un jour quelqu'un ouvrira le mur, trouvera ces pages, et saura. Que la vérité n'est pas ce que les pierres racontent, mais ce que l'eau garde.*
*Si vous lisez ceci, sachez qu'ils sont tous là — pas choisi volontairement, pas disparus par destinée. Enterrés. Cachés. Et ils attendent. Ils attendent que quelqu'un les ramène à la surface, qu'on les appelle par leur nom, qu'on les rende à la lumière du jour.*
Edward lut les dernières lignes lentement, les laissant s'imprégner. Il reposa le journal sur le pupitre et resta un long moment immobile, le regard perdu dans la poussière dorée qui dansait dans le rayon de soleil.
Dix-sept. Pas vingt-trois. Marie avait compté dix-sept niches, et le carnet qu'il avait trouvé plus tôt mentionnait le même total. Mais la liste du château faisait état de vingt-trois héritiers disparus. Où étaient les six autres ?
Il ressortit le carnet de sa poche, celui que la servante spectrale l'avait guidé à découvrir, et relut la liste des noms que Marie avait dressée — les dates, les lieux d'origine, les circonstances annoncées des disparitions. Il les compta mentalement. Dix-sept. Puis il se souvint : dans la bibliothèque, tout à l'heure, il avait vu un registre poussiéreux, un de ceux qu'il n'avait pas osé ouvrir faute de temps. Une liste plus complète, peut-être, avec les six manquants — ceux que Marie n'avait pas connus, ceux qui avaient disparu avant son arrivée, ou qui étaient allés ailleurs que la rivière.
Il rangea le carnet. Le puits s'était asséché ce matin — l'eau avait disparu, comme si la vérité l'avait tarie. Et de l'autre côté du château, dans l'ombre de son imagination, il entendait presque la rivière souterraine, patiente, charriant des siècles de silence.
Il devait descendre. Pas pour trouver les dix-sept — il savait maintenant où ils étaient. Mais pour comprendre ce que Marie n'avait pas écrit, ce qu'elle n'avait pas osé écrire : pourquoi certains héritiers avaient décidé de descendre *volontairement*, selon la confession d'Henri. Six, peut-être. Six qui avaient choisi l'ombre, ceux-là. Et ce choix, Edward devait le comprendre avant de pouvoir les nommer.
Il verrouilla le journal dans le tiroir du pupitre, rangea la clé de fer rouillée dans sa poche, et se dirigea vers la porte. Il allait descendre dans la cave, trouver le mur de pierre plus claire, et commencer son voyage sous la terre.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.