L'Archiviste des Mémoires
Lire le chapitre 23: The Raven's Ploy
Le corbeau se posa sur le bureau de Roux, ses plumes noires luisant sous la lumière basse du réverbère qui filtrait à travers les persiennes. Élodie tenait encore le journal de Roux contre sa poitrine, le coffret de cuir du sphère de mémoire pressé sous son autre bras. Margaux était figée près de la porte, baguette levée.
— Camille ? répéta Élodie, la voix étranglée. Tu es… une étudiante ?
Le corbeau inclina la tête, l’œil vif et trop humain. Puis il se secoua. Les plumes se dissipèrent comme de la fumée noire, se repliant sur elles-mêmes pour révéler une silhouette féminine, frêle, aux cheveux bruns courts et au visage pâle. Elle portait l'uniforme de deuxième année de la filière Arithmancie. Ses yeux, d'un gris étrange, restaient ceux d'un oiseau.
— Enchantée, dit Camille avec un sourire sans chaleur. Étudiante le jour. Espionne ailée la nuit. Delacroix m'a appris ce petit tour — il appelle ça une *plume d'emprunt*. Pratique pour écouter aux portes, littéralement.
Élodie recula d'un pas, le journal crissant sous ses doigts.
— Depuis combien de temps tu le surveilles ?
— Roux ? demanda Camille en haussant une épaule. Depuis que Delacroix a compris qu'elle jouait un double jeu. Trois semaines, peut-être. Mais je vous cherchais, vous — les deux petites fouines de première année qui fourraient leur nez dans les Archives.
Margaux jeta un sort d'entrave. Camille l'esquiva d'un battement de main, le sortilège se fracassant contre la bibliothèque de Roux, faisant vibrer les étagères. Un trophée de verre bascula et se brisa.
— Inutile, dit Camille avec un mépris las. Je ne suis pas ici pour me battre. Je suis ici pour vous avertir.
— Nous avertir ? siffla Margaux. En nous espionnant ?
— Delacroix sait que vous avez volé quelque chose dans cette pièce. La serrure à double mémoire l'a réveillé — c'est un sortilège d'alerte discret, vous ne l'avez pas remarqué parce qu'il ne sonne qu'à l'étage des professeurs. Dans environ cinq minutes, cette pièce sera pleine de vigiles. Peut-être du Doyen lui-même.
Élodie jeta un regard paniqué à la porte. Elle entendait déjà — non, elle *sentait* — la vibration des pas dans le couloir. Sa mémoire magique captait l'écho des pas dans la pierre, la signature d'une douzaine de personnes convergeant vers elles.
— Pourquoi tu nous préviens ? demanda-t-elle, la méfiance agitant sa voix. Tu travailles pour Delacroix.
Camille croisa les bras. Une lueur de quelque chose — de la fatigue ? du dégoût ? — traversa ses yeux gris.
— Je travaille pour Delacroix parce qu'il détient quelque chose que je veux récupérer. Une dette. Mais je n'ai pas signé pour des meurtres d'étudiants. Ce garçon dans la bibliothèque — il était mon camarade de classe. Nous suivions Arithmancie ensemble. Il ne méritait pas de finir vidé comme une coquille.
Elle les regarda tour à tour, et pour la première fois sa voix perdit son vernis de sarcasme.
— Si Delacroix vous attrape avec ce journal, il vous tuera. Lentement. Et il récupérera ce qu'il veut dans vos souvenirs. Vous voulez le voir tomber ? Alors vous avez besoin de vivre. Suivez-moi — je connais un passage que les vigiles ne surveillent pas.
Margaux lança à Élodie un regard noir.
— Un piège. Évidemment.
— Peut-être, dit Camille. Mais le temps file, et votre alternative, c'est de devenir les prochaines victimes de l'alarme. Choisissez.
Élodie serra le journal. Sa mémoire vibrait — non pas celle des souvenirs qu'elle avait volés, mais la sienne, celle qui lui murmurait que les rares fois où elle avait fait confiance à quelqu'un dans cette université, cela s'était retourné contre elle. Mais Roux lui avait dit de fuir. Le Doyen la voulait. Delacroix la traquait. Et maintenant une espionne ailée leur offrait une sortie.
— Elle a raison, murmura-t-elle à Margaux. Nous n'avons pas le choix.
— Nous avons *toujours* le choix, répliqua Margaux, mais elle baissa sa baguette.
Camille traversa la pièce d'un pas vif et appuya sur un panneau de la bibliothèque. Il pivota sur un gond invisible, révélant un étroit escalier en colimaçon qui sentait la poussière et le moisi.
— Ancien passage de service des maîtres-archivistes, chuchota-t-elle. Personne ne l'utilise plus depuis que le Doyen a restreint l'accès aux Archives. Obscurité totale. Restez derrière moi et ne faites pas de bruit.
Elles descendirent en file indienne. Les pas résonnèrent derrière elles — la porte du bureau de Roux s'ouvrit dans un fracas de bois, des voix masculines s'élevèrent. Élodie retint son souffle, pressant le coffret contre sa poitrine. Le sphère de mémoire vibrait doucement dans son écrin de cuir, comme s'il sentait le danger.
— Là ! cria une voix. Le passage ! Ils sont dedans !
Camille jura entre ses dents et accéléra. Margaux trébucha sur une marche et Élodie la rattrapa par le bras. Derrière elles, un sortilège de lumière percuta la paroi, projetant des éclats de pierre qui sifflèrent à leurs oreilles.
Après une descente interminable, Camille poussa une porte de bois vermoulu. Elles débouchèrent dans une ruelle étroite derrière la cuisine des professeurs. L'aube n'était pas encore levée — le ciel avait cette teinte indigo des dernières heures de la nuit. Les vigiles n'étaient pas encore en vue.
— On y est presque, souffla Camille. Le dortoir des filles est au bout de la ruelle. Il y a une fenêtre de cave déverrouillée que j'utilise parfois pour mes… sorties.
Mais Élodie ne bougeait pas. Quelque chose n'allait pas. Elle sentait le sphère dans son coffret — et elle sentait autre chose. Une présence. Une mémoire. Celle de Camille, juste sous la surface, qu'elle captait sans le vouloir comme on attrape un parfum.
Elle tourna la tête. Camille la regardait, l'œil brillant d'une expression qu'Élodie ne parvenait pas à déchiffrer. Et puis elle comprit. Le regard de Camille n'était pas posé sur elle. Il était posé sur le coffret.
— Donne-moi le sphère, dit Camille d'une voix douce. Et je te laisse partir.
Margaux écarquilla les yeux. Élodie serra le coffret.
— Ce n'était pas pour nous aider. Tu voulais le sphère depuis le début.
Camille haussa une épaule. Dans sa main, une baguette était apparue — un jet de fumée noire qui se solidifia en une forme crochue, semblable à une serre.
— Delacroix m'a envoyé pour surveiller Roux. Mais quand j'ai compris que vous aviez le sphère — celui que tout le monde cherche, celui pour lequel le garçon est mort — j'ai vu une opportunité. Avec ce sphère, j'ai une monnaie d'échange. Je peux racheter ma liberté.
— Et Delacroix ? demanda Élodie. Tu disais que tu le détestais pour ce qu'il a fait au garçon.
— Je le déteste, oui. Mais je me déteste plus moi-même. Les sentiments ne paient pas mes dettes. Le sphère, Élodie. Maintenant.
Margaux fit un pas en avant, baguette haute, mais Camille était plus rapide. Un jet de fumée noire s'enroula autour du poignet de Margaux, la plaquant contre le mur de pierre. Margaux cria — brièvement, étouffée par la fumée qui lui envahit la bouche.
Élodie recula, le coeur battant à toute allure. Elle avait deux choix : fuir avec le journal et abandonner le sphère, ou se battre et tout perdre. Mais Camille au moins — Camille avait raison sur une chose : récupérer ce sphère, c'était sa seule chance de racheter sa liberté.
Elle ouvrit le coffret. Le sphère de mémoire — cette sphère reconstruite de la mémoire du sacrifice — était trop précieux pour le laisser tomber aux mains de Delacroix ou de sa marionnette. Mais il était aussi trop dangereux tant qu'il était avec elle, avertie, traquée.
Elle ferma les yeux. Une décision la traversa.
Elle jeta le sphère vers Camille. La jeune femme le rattrapa avec surprise — et à cet instant, Élodie lança le journal de Roux à Margaux, qui le rattrapa d'une main libre.
— Cours ! cria Élodie.
Margaux hésita une fraction de seconde, puis disparut dans la ruelle. Camille, occupée à dissimuler le sphère dans sa veste, ne la vit pas partir. Élodie se dressa entre elle et la fuite de Margaux, les bras écartés.
— Tu l'as. Ce que tu voulais. Laisse-la partir.
Camille la regarda longuement, un pli d'incompréhension au front.
— Tu sacrifices le sphère — la seule preuve du meurtre du Doyen — pour sauver ton amie ?
— Margaux a le journal, dit Élodie, le souffle court. Elle a tout ce qu'il faut. Le sphère n'était qu'une pièce du puzzle. Toi, tu n'as qu'un objet que tu ne comprends pas. Et sans moi, il ne te servira à rien.
Camille hésita, l'objet scintillant entre ses mains. Un éclat de détermination traversa ses yeux gris.
— Tu as raison, dit-elle enfin. Je ne comprends pas ce sphère. Mais Delacroix, lui, le comprendra. Et il le paiera très cher.
Elle recula dans l'ombre de la ruelle et, en trois secondes, elle avait disparu — avalée par la nuit comme si elle n'avait jamais été. Élodie resta là, tremblante, les mains vides. Le sphère était parti. Le journal était en sécurité avec Margaux. Mais Delacroix avait maintenant la preuve qu'il cherchait — et plus jamais il ne sous-estimerait Élodie Marchand.
Elle ne pouvait plus faire ça seule. Il fallait des alliés — les marginaux, les incompris, ceux qui comme elle avaient un don que l'université méprisait. Elle connaissait leur cachette. L'ancienne salle de cartographie, derrière les Archives, où se réunissaient ceux que le système avait échoués.
Elle courut dans la nuit, et pour la première fois depuis des semaines, elle savait exactement où elle allait.
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