L'Archiviste des Mémoires
Lire le chapitre 32: The Aftermath of Darkness
L’obscurité du Grand Dépôt n’était pas une simple absence de lumière. C’était une matière, dense et ancienne, qui semblait absorber jusqu’au son de sa propre respiration. Élodie resta immobile un long moment, la main encore posée sur la porte qui venait de se refermer derrière elle. Aucune jointure, aucune poignée. Juste une paroi de pierre froide et lisse, comme si l’entrée n’avait jamais existé.
Elle compta ses battements de cœur pour ne pas céder à la panique. Soixante. Quatre-vingts. À cent vingt, elle sortit la petite lampe à huile de sa poche — celle que Margaux avait glissée dans son sac avant qu’elles ne se séparent, avec un bout de mèche de rechange et un sourire inquiet. La flamme trembla, révélant un espace aux dimensions incertaines.
Des rayonnages s’élevaient dans l’ombre, plus hauts que ceux de la bibliothèque principale. Leurs étagères ployaient sous des registres reliés de cuir noir, certains si vieux que leur dos craquelait comme une peau desséchée. Des tables de lecture s’alignaient au centre, chacune portant un petit pupitre de laiton et une lampe éteinte. L’air sentait le papier moisi, la cire d’abeille et quelque chose d’autre, quelque chose qu’elle ne put identifier — une odeur de sel, presque de mer, incongrue dans ce sous-sol continental.
Derrière elle, au-delà des rayonnages, une silhouette se déplaça. Non. Une ombre dans les ombres, en réalité, et Élodie retint son souffle en la voyant s’arrêter.
Dean Delacroix se tenait à une vingtaine de mètres, dos tourné, penchée sur une table où reposait un livre ouvert aussi grand que les deux bras d’Élodie. Ses mains gantées de noir parcouraient lentement la page, comme si elles en caressaient les mots. Elle ne semblait pas avoir conscience de l’intrusion. Elle ne semblait avoir conscience de rien d’autre que cette lecture, attentive et presque tendre.
Élodie recula d’un pas, puis un autre, jusqu’à ce qu’un étroit passage entre deux rayonnages lui offre une issue. Elle éteignit sa lampe, laissant la cire chaude lui brûler le pouce, et s’enfonça dans les ténèbres.
Elle n’avait jamais été aussi seule. Et pourtant, jamais son propre esprit ne lui avait semblé aussi vaste.
La première heure fut une navigation à l’aveugle. Elle avançait à tâtons, la main gauche glissant sur les reliures qu’elle rencontrait, la droite serrée autour du locket — ce petit médaillon d’argent froid qui battait contre sa paume comme un second cœur. À chaque impasse, à chaque cul-de-sac de pierre, elle fermait les yeux et convoquait le plan des souterrains qu’elle avait étudié dans le bureau de Dr. Roux. Mais les couloirs du Grand Dépôt ne correspondaient à aucun schéma. Ils semblaient se déployer selon leur propre logique, dessinant des boucles qui revenaient sur elles-mêmes comme les arabesques d’une musique.
Alors elle changea de méthode.
Au lieu de chercher la sortie, elle chercha les autres. Les autres qui avaient été scellés ici avant elle. Leurs traces, leurs impressions.
Elle posa les doigts sur une étagère et laissa son don s’ouvrir — non pour lire un objet précis, mais pour sonder le lieu lui-même. Les murs du Grand Dépôt n’étaient pas inertes. Chaque pierre conservait des milliers de moments, des milliers d’échos : des archivistes qui chuchotaient en recopiant des registres, un homme qui sanglotait devant un livre fermé, des éclats de voix lors d’une dispute ancienne. Une femme qui chantait une berceuse en classant des cartons. Une enfant qui riait, il y a très très longtemps.
Elle suivit ces voix comme on suit un fil dans un labyrinthe. Elles la menaient à travers d’interminables rangées, franchissaient des passerelles de fer suspendues au-dessus d’un vide dont elle ne devinait le fond nulle part. La flamme de sa lampe vacillait à chaque courant d’air, les ombres tournaient autour d’elle.
L’une des voix se fit plus nette. Une voix de jeune femme, précise et déterminée. Elle récitait une liste de titres, à la manière d’un inventaire. Céleste. Lucien. Céleste, encore. Le nom revenait comme un leitmotiv.
Élodie suivit la voix jusqu’à une petite alcôve creusée dans le mur, dissimulée derrière un rideau de poussière. Dans la niche, une inscription avait été gravée à même la pierre. Une écriture fine, presque féminine :
*C’est ici qu’elles viennent finir. Et c’est ici qu’elles recommencent.*
Élodie toucha les lettres gravées. Sous son index, la pierre sembla s’ouvrir. Non dans le monde réel — rien ne bougeait autour d’elle. Mais dans sa mémoire soudain, quelque chose depuis longtemps enfoui se dépliait.
Elle sut d’où venait cette voix.
C’était celle de Lucien. S’adressant à la sœur qu’il avait perdue. S’adressant à toutes les sœurs qu’ils avaient perdues, de l’autre côté du temps.
Elle remonta le passage qui partait de l’alcôve. Cette fois, plus tortueux que jamais, mais elle savait qu’elle était sur la bonne voie. Les pierres devenaient plus chaudes sous ses doigts, plus lisses aussi, comme polies par des mains répétées mille fois. Une porte en bois de chêne apparut sur sa droite, barrée par un verrou de laiton. Elle le souleva sans effort. Derrière, un escalier en colimaçon montait, étroit et raide.
Elle compta les marches. Trente-trois. Puis trente-quatre. Et à la trente-cinquième, elle entendit un bruit qu’elle n’avait jamais cru pouvoir saluer avec autant de soulagement. Des voix. Plusieurs. Étouffées encore, comme vues au travers d’un drap.
Élodie poussa une dernière porte, plus lourde que les autres, en bois sculpté de figures entrelacées. La lumière la frappa comme un coup.
L’amphithéâtre de la cérémonie était déjà plein.
Des centaines d’étudiants, de professeurs et de parents remplissaient les gradins de pierre blonde qui descendaient en arc de cercle vers l’estrade centrale. Des banderoles bleu et or pendaient des murs. Les grandes orgues du fond jouaient un air solennel que le chœur du premier rang reprenait en contrepoint. Sur l’estrade, une longue table de cérémonie supportait un recueil ouvert et un grand encrier d’argent. Des bougies bleues brûlaient dans des candélabres bouillis à la manière des rites anciens, diffusant une lumière sereine sur les visages levés du public.
Personne ne la vit surgir par la porte discrète ménagée derrière les orgues. Personne ne remarqua la silhouette poussiéreuse qui se glissa le long du mur, dans l’ombre des tentures.
Mais Théo, assis au troisième rang, tourna la tête comme si un fil invisible l’avait tiré. Il la chercha des yeux un instant, puis ses épaules se détendirent. D’un petit signe de menton, il lui indiqua une place vide à l’extrémité du rang — celle qu’Aïcha avait gardée pour elle.
Élodie s’assit sans bruit. Ses doigts tremblaient encore. L’air de la cérémonie, chaud et parfumé de cire et d’encens, semblait irréel comparé aux ténèbres qu’elle venait de traverser.
Sur l’estrade, la Dean Delacroix s’avançait vers le pupitre central, vêtue de sa toge de cérémonie bleu nuit, bordée d’un fil d’or qui scintillait comme un chemin de lumière. Ses cheveux châtains tirés en chignon strict, ses traits étonnamment jeunes malgré les soixante ans de carrière que les programmes lui prêtaient. Aucun d’eux, dans cette salle, ne savait qu’elle avait posé le pied dans cette école en 1894. Personne ne savait ce qu’elle avait fait pour arriver là, ni ce qu’elle se préparait à faire encore.
« C’est l’heure, annonça-t-elle d’une voix claire, que l’amplificateur du pupitre portait au-delà des murs. L’heure du renouvellement des liens qui nous unissent aux origines de notre art. »
Élodie sentit le locket brûler à nouveau dans sa poche. Elle sut, d’instinct, que ce qu’elle était sur le point de voir n’avait rien d’une commémoration. La Dean allait recommencer. Recommencer le geste ancien.
Elle chercha la main de Théo. Il la lui donna sans une hésitation, ses doigts se refermant sur les siens.
Les torches autour de l’estrade s’éteignirent l’une après l’autre, plongeant la salle dans une pénombre peuplée d’une attente électrique. Sur la table de cérémonie, l’encrier d’argent se mit à briller d’une lumière propre à lui.
« Nous sommes la mémoire vivante de nos prédécesseurs », poursuivit la Dean d’une voix qui devenait parfois plus grave, plus métallique, comme si elle parlait par l’embouchure d’un être plus ancien. « Et pour que cette mémoire perdure, il faut la nourrir. »
Élodie se leva lentement. Personne autour d’elle n’avait encore bougé. Les dernières rangées ne remarquaient rien, aveuglées par le spectacle central.
« En tant que gardienne des archives sacrées », déclara la Dean, tandis qu’une lueur verte s’allumait dans son regard, « je convoque à présent l’esprit du fondateur. »
Le locket trembla si fort dans la poche d’Élodie qu’elle dut resserrer sa prise. Elle fit un pas, puis deux, sur la dalle centrale.
« Arrêtez », dit-elle.
Sa voix ne portait pas loin, mais les premiers rangs du public la surprirent. Quelques têtes se tournèrent, intriguées. Sur l’estrade, la Dean marqua un temps d’arrêt très bref. Peut-être un quart de seconde. Mais ses yeux, ces yeux si verts, verts d’un vert improbable et trop stable, se fixèrent sur Élodie avec une précision absolue.
Elle ne la reconnut pas. Élodie comprit cela d’un coup : la Dean ne la voyait pas encore comme un danger. Juste comme une petite étudiante qui venait troubler une cérémonie publique.
Mais Élodie vit, elle, la vérité affleurant au fond de la salle derrière la Dean. Vit les silhouettes des victimes passées, invisibles pour tous les autres, gravées à jamais dans la pierre de l’amphithéâtre comme des signatures anciennes qui n’avaient jamais cessé de s’écrire.
Elle serra le locket dans son poing et fit face à ce qui devait être fait.
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