Le Cadre Doré
Lire le chapitre 30: Aftermath: The Dawn
Le tarmac était froid sous ses cuisses, une fraîcheur minérale qui remontait à travers le jean trempé de Camille. Elle n'avait pas réalisé qu'elle grelottait jusqu'à ce qu'Étienne pose sa veste sur ses épaules, le tissu encore humide lui aussi, mais porteur d'une chaleur résiduelle de son corps.
— Tu es blessée ? demanda-t-il, les yeux rivés sur ses mains.
Camille baissa le regard. Ses jointures étaient écorchées, striées de rouge sombre, mais le sang s'était coagulé depuis longtemps. Elle ouvrit et ferma les poings, surprise par la douleur sourde qui traversa ses doigts.
— Juste des égratignures.
Elle mentait. Quelque chose dans son épaule protestait à chaque mouvement, souvenir de la collision dans l'eau. Mais elle n'avait pas la force de s'en inquiéter maintenant.
Derrière eux, le ballet policier continuait en silence ralenti. Des gyrophares tournaient sur le bitume mouillé, peignant la scène en rouge et bleu. Les hommes de l'unité spéciale encadraient Delcourt vers un fourgon blindé, le visage du crime lord masqué par un tissu sombre. Il ne s'était pas débattu. Une dignité sinistre, presque théâtrale, dans sa reddition.
Camille le regarda disparaître dans le véhicule. Elle s'attendait à sentir quelque chose — une libération, une colère résiduelle, un triomphe. Il ne restait qu'une immensité vide dans sa poitrine, comme si la nouvelle que son père était mort assassiné avait creusé un trou que rien ne savait combler.
Étienne s'assit à côté d'elle, les genoux pliés, les bras posés dessus. Il laissa le silence exister quelques longues secondes.
— Dit Duret aura besoin d'une déposition complète. Le mien aussi. Ils vont nous garder ici encore un moment.
Camille acquiesça sans répondre. La première lueur du matin commençait à effleurer l'horizon au-delà des hangars, une bande pâle de rose et de lavande. Elle n'avait jamais pensé que Le Bourget pouvait être beau. Elle ne s'était jamais arrêtée pour regarder, peut-être.
— L'aurore, murmura Étienne. On dirait que le monde recommence.
Camille resserra la veste autour d'elle. Elle sentit son téléphone vibrer dans sa poche — Duret, sans doute, qui cherchait des réponses qu'elle n'avait pas encore. Elle l'ignora.
— Tu crois vraiment qu'on peut recommencer ? demanda-t-elle. Après tout ça ?
Étienne tourna la tête vers elle. Son visage était marqué de fatigue, la barbe naissante soulignant des pommettes que la lumière naissante sculptait avec douceur. Mais ses yeux étaient clairs, étrangement paisibles.
— Je crois qu'on n'a pas le choix. On peut continuer ou s'arrêter là — mais revenir en arrière, c'est une illusion.
Camille laissa son regard dériver vers les silhouettes des policiers qui chargeaient des caisses dans un autre véhicule. Les toiles récupérées, emballées dans du papier kraft, attendaient leur retour vers les musées et les collectionneurs. Le Boucher. Le Fragonard. Trois autres pièces majeures, valeur estimée à plusieurs millions.
Elle pensa à l'argent. À la dette de son père. Le montant exact lui brûlait encore la mémoire, chiffre gravé dans toutes les lettres de relance qu'elle avait réussi à glisser sous le tapis du temps.
— Ils ont trouvé l'argent ? demanda-t-elle soudain.
Étienne suivit son regard vers les caisses.
— L'inventaire préliminaire mentionne un compte offshore lié aux ventes. Environ quatre millions et demi. Pourquoi ?
Camille déglutit. La vérité lui semblait trop lourde à porter seule.
— Mon père devait deux millions. À Delcourt. C'est ce que le locket disait.
Le silence d'Étienne fut sa seule réponse. Il ne posa pas de question, ne demanda pas de précision. Il attendit simplement, dans cette qualité d'écoute que Camille n'avait jamais rencontrée chez personne avant lui — une présence totale qui ne cherchait pas à remplir les espaces.
— Je pensais qu'il avait dilapidé l'héritage de ma mère dans le jeu. Ou dans des affaires douteuses. Mais Élodie m'a dit...
Elle s'interrompit, la gorge serrée.
— Elle m'a dit qu'il avait découvert le trafic. Les faux. Le système de Delcourt pour blanchir les provenance. Il avait un dossier — elle l'appelait « la preuve ». Il allait le remettre aux autorités.
— Et Delcourt l'a tué avant.
Camille hocha la tête, incapable de parler.
Étienne tendit la main, sans la toucher, une offre plutôt qu'une prise.
— Tu ne sais pas tout encore. Il a peut-être d'autres réponses, Delcourt. Les documents au poste, les archives du dossier — la vérité complète te revient.
Camille fixa la main tendue. La peau était couverte d'écorchures fraîches, les ongles cassés. Des mains qui avaient combattu ce soir. Qui avaient trahi, volé, mais aussi sauvé.
Elle prit la main. Elle était chaude, malgré tout.
— Tu as aidé à voler des tableaux, dit-elle simplement.
— Je sais.
— Tu as détruit la vie de plusieurs collectionneurs qui avaient payé pour de faux.
— Je sais.
— Et pourtant tu as risqué la tienne pour sauver Élodie. Pour arrêter Delcourt. Pour...
Elle chercha les mots, qui refusaient de venir.
— Pour rester honnête, à ta manière ? compléta-t-il doucement.
Camille détourna les yeux vers les lumières de Paris qui s'éveillaient, là-bas, à quelques kilomètres. La ville qu'elle avait juré de servir. La ville que cet homme avait pillée.
— Comment on fait ? demanda-t-elle. Après être arrivés ici, toi et moi, de cette manière-là ? On ne peut pas juste...
— Ne pas en parler ?
— Non, dit-elle en tournant vers lui. On peut ne pas en parler pour un moment. Mais on ne peut pas faire semblant que ça n'existe pas.
Le vent glacé du matin roula sur le tarmac, soulevant quelques papiers abandonnés. Étienne ne broncha pas.
— C'est un commencement, dit-il. Un commencement, ça n'efface rien. Mais ça permet de continuer.
— Est-ce que tu crois qu'on a le droit ? Après les mensonges, les vols, les vies abîmées — est-ce qu'on a le droit de continuer ?
Il se pencha vers elle. Pas un geste de séduction, mais quelque chose de plus vulnérable — une proximité qui demandait la permission.
— Je ne connais pas la réponse, Camille. Simple vol. Je ne connais que la question, et elle a ton nom écrit dessus.
Les larmes montèrent sans qu'elle puisse les retenir. Une seule, qui glissa sur sa joue et tomba sur le béton. Pas des larmes de tristesse, pas vraiment — plutôt une libération, le relâchement d'une tension qu'elle portait depuis tant d'années qu'elle avait oublié son existence.
Étienne leva la main, du bout des doigts, il essuya la trace humide.
— Je suis fatigué, murmura-t-il. Fatigué de fuir, de mentir, de calculer. Mais pas fatigué de toi. Jamais fatigué de toi.
Camille se déplaça vers lui, un mouvement simple et léger comme une décision qui aurait dû être difficile. Leurs fronts se touchèrent, leurs souffles se mêlèrent dans l'air froid.
— Je ne sais pas comment ça va finir, dit-elle. Nous deux. Cette histoire. Je ne sais pas si on peut en sortir entiers.
— Moi non plus.
— Et pourtant ?
Il sourit. Un vrai sourire, fragile et sans défense.
— Et pourtant, je préfère l'inconnu avec toi qu'une certitude sans toi.
Camille ferma les yeux. Le parfum du kérosène et de l'humidité matinale se mêlait à l'odeur de sa peau, subtile note de cuir et de sel. Elle n'aurait jamais choisi cet endroit, cet instant, cet homme. Et pourtant, ici, dans l'entre-deux du jour qui se lève et de la nuit qui s'éteint, elle se sentait au seuil d'une vie qu'elle n'avait jamais osé imaginer.
Elle se pencha en avant et l'embrassa.
Le baiser fut calme, sans précipitation. Un accord plutôt qu'une victoire. Quand elle se recula, Étienne garda les yeux fermés un moment, comme pour savourer le souvenir.
— On va devoir répondre à des questions, reprit-elle enfin, la voix légèrement rauque. Nous séparer peut-être. Le temps que les choses s'apaisent.
— Je sais.
— Et le dossier de mon père va rouvrir. Il y aura une enquête officielle. Une exhumation peut-être.
— Camille, je l'ai compris. Nous avons des règles à suivre.
Elle rit, un son bref et surprenant.
— Des règles. Toi, tu me parles de règles ?
Étienne haussa les épaules, un geste désarmant.
— J'ai toujours eu un faible pour ce qui est interdit.
Le rire s'installa, plus franc cette fois, et Camille se surprit à sourire pour de vrai, sans effort. Le premier sourire depuis qu'elle avait vu Élodie enchaînée à ce mur. Depuis qu'elle avait découvert que la mort de son père n'était pas un accident.
Derrière eux, une porte claqua. Duret apparut sur le seuil du hangar, silhouette sombre dans la lumière naissante. Il les regarda — leur proximité, la veste d'Étienne sur les épaules de Camille — mais il ne fit aucun commentaire.
— Moreau. Lanterne. On a besoin de vous à l'intérieur. Il y a des formulaires qui ne se rempliront pas tout seuls.
Camille se leva, s'étira en grimaçant à peine. Elle rendit la veste à Étienne, qui la remit d'un geste simple, comme s'il s'agissait d'une routine établie depuis des années.
— Après, dit-elle à voix basse. On parlera.
— On parlera, répéta-t-il.
Ils marchèrent côte à côte vers le hangar, sans se toucher, mais leurs ombres longues dans la lumière du matin se rejoignirent, fusionnant sur le béton dans une flaque d'obscurité commune.
Camille pensa à l'adresse de Lisbonne dans le locket. À Élodie, quelque part près de la Seine, qui attendait une sécurité qu'on ne pouvait peut-être jamais garantir. Aux tableaux volés qui retournaient à leurs propriétaires, aux faux qui resteraient dans les collections, méticuleusement dissimulés, aux mensonges qui continueraient de vivre dans l'ombre de la beauté.
Elle pensa à son père, et la tristesse se mêla à la reconnaissance. Il avait essayé. Maladroitement, tragiquement peut-être, mais il avait essayé de protéger ce qui comptait.
La lumière du matin s'étendait maintenant sur tout le tarmac, dorant les hangars et les avions. Camille s'arrêta au seuil du bâtiment, le temps d'un dernier regard vers l'horizon.
— Camille ? appela Duret. On vous attend.
Elle se retourna vers l'intérieur obscur, vers les questions à venir, vers l'incertitude.
Mais pour la première fois depuis très longtemps, l'incertitude ne lui faisait pas peur.
Elle la suivit.
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