Le Chiffre de l'Imprimeur
Lire le chapitre 27: The Queen's Ear
La première fois que Thomas aperçut Anne dans la galerie du palais, elle tenait un pli entre les doigts comme s’il s’agissait d’une fleur fragile. Elle souriait à lord Howard, qui la congédiait d’un geste léger, presque paternel. Thomas s’approcha d’elle sous prétexte de s’enquérir d’un ouvrage relié qu’elle portait sous le bras.
— Vous êtes le jeune cryptographe de maître Cecil, dit-elle avec un enthousiasme naïf. On dit que vous déchiffrez l’indéchiffrable.
— On dit beaucoup de sottises à la cour.
Il lui rendit son sourire, mais ses yeux suivirent la poche où elle avait glissé le pli. Anne était une fille de bonne maison, fraîchement arrivée au service de la reine, trop confiante pour deviner les pièges qui l’entouraient. Elle parlait sans retenue, comme une source qui ne sait pas qu’elle alimente un moulin empoisonné.
— Lord Howard est si bon pour moi, dit-elle. Il me demande souvent de porter ses lettres au secrétaire français. Il dit que je suis discrète comme une souris.
Thomas sentit son estomac se nouer. Une souris, oui. Dans un piège à rats.
— Et vous acceptez, Anne ?
— Bien sûr. Ce n’est rien qu’un service. Il dit que je rends service à la reine elle-même, en facilitant la correspondance entre les ambassadeurs.
Ils marchèrent un moment le long des fenêtres qui donnaient sur la Tamise. Thomas cherchait ses mots, pesant ce qu’il pouvait révéler sans trahir sa mission. Anne était une alliée potentielle, mais fragile. Une parole de travers, et elle courrait tout raconter à Howard.
— Anne, dit-il enfin à voix basse, vous connaissez la différence entre une lettre officielle et une lettre secrète ?
Elle écarquilla les yeux.
— Lord Howard me dit que ce sont des affaires de diplomatie. Rien de plus.
— Ce sont peut-être des affaires de trahison.
Elle s’arrêta net, le visage soudain pâle. Autour d’eux, les courtisans vaquaient à leurs intrigues, indifférents à ce jeune homme et cette fille de chambre qui se parlaient si près.
— Que voulez-vous dire ?
— Aujourd’hui, lord Howard vous a remis une lettre pour le secrétaire français. Mais dites-moi : cette lettre, elle vient vraiment de la cour ? Ou bien a-t-elle été écrite ailleurs ?
Anne baissa les yeux. Ses doigts se crispèrent sur sa manche.
— Il y a une lettre, articula-t-elle doucement. Il m’a demandé de la porter à la reine. Pas à l’ambassadeur. Ce soir, lors de la veillée.
Thomas la prit par le coude et l’entraîna dans une alcôve vide, derrière un pilier de marbre. Il parlait bas, pressant, mais le calme de sa voix dissimulait une alarme grandissante.
— Ce soir, la reine reçoit le Nonce pontifical. Toute la garde est détournée vers la chapelle. Une lettre remise en mains propres, à ce moment précis… vous comprenez ce que cela signifie, Anne ?
Elle secoua la tête, les yeux brillants.
— Cela signifie que celui qui remet la lettre ne sera pas fouillé. Ni regardé de trop près. Et que cette lettre pourrait porter autre chose que des mots. Une tache. Un poison sur le parchemin. Une poudre dans le pli.
Anne porta la main à sa bouche. Sa lèvre tremblait.
— Ce n’est pas possible. Lord Howard est un homme pieux. Il assiste à la messe chaque matin.
— Et Judas a embrassé le Christ, murmura Thomas.
Il la laissa digérer cela un instant, puis reprit, plus doux :
— Montrez-moi la lettre.
Anne hésita. Elle regarda autour d’elle, comme pour chercher un secours qui ne viendrait pas. Puis, d’un geste furtif, elle glissa la main dans sa manche et en tira un pli scellé de cire rouge.
Thomas le prit. Le sceau portait l’emblème des Howard : un lion rampant. Il le tourna entre ses doigts, en soupesa le poids. Le parchemin était épais, trop épais pour une simple lettre de courtoisie.
— Il y a quelque chose de cousu à l’intérieur, dit-il.
— Comment le savez-vous ?
— Parce que le pli est plus lourd que le papier ne le justifie.
Il ouvrit délicatement le sceau avec la lame de son couteau de poche, sans casser la cire de manière définitive. À l’intérieur, il découvrit une fine feuille de vélin écrite en français, adressée à la reine d’Angleterre.
Les mots étaient anodins. Une supplique. Une demande de grâce pour un cousin éloigné. Mais en bas, sous la signature, une ligne écrite dans un code qu’il connaissait trop bien.
Le code de son père.
Thomas sentit le sang battre à ses tempes. Le mot-clé était le prénom de sa mère. Il déchiffra la phrase sans même avoir besoin de papier : « Le livre de prières. À l’encre. La nuit de la Visitation. »
La nuit de la Visitation. Dans quatre jours. Le moment où la reine serait en prière, seule avec son missel personnel.
— Anne, dit-il, sa voix soudain rauque, cette lettre n’est pas destinée à la reine. Elle est destinée à quelqu’un qui se trouve dans l’entourage de la reine. Et le message qu’elle contient parle de poison.
Anne recula d’un pas. Ses yeux étaient deux abîmes de peur.
— Que dois-je faire ? Je ne peux pas refuser de la porter. Lord Howard saura.
— Vous la porterez, dit Thomas. Mais vous la porterez à moi d’abord. Ce soir, à l’heure des vêpres, vous me la remettrez, et je la remplacerai par une autre, identique, qui ne portera qu’une demande de grâce innocente.
— Et s’il l’apprend ?
— Il ne l’apprendra pas. À condition que vous ne lui parliez pas de notre conversation.
Il l’aida à recoudre le pli tant bien que mal, en effaçant les traces de son ouverture. Quand elle eut disparu au fond de la galerie, il resta seul, le cœur lourd.
Howard ne savait probablement pas que son intermédiaire était aussi candide. Il devait la croire encore plus sotte qu’elle n’était. C’était là leur avantage.
Mais il y avait une chose que la lettre ne disait pas : l’encre empoisonnée ne se fabrique pas en un jour. Celui qui devait préparer le poison travaillait déjà. Et il travaillait dans une imprimerie.
Thomas remonta sa capuche et quitta le palais sans se retourner. Il avait une visite à rendre à la boutique d’un maître imprimeur de Fleet Street, un homme qu’il connaissait bien — et qui ne saurait pas pourquoi il venait. Pas encore.
Cecil allait devoir être informé. Mais pas avant que Thomas n’ait trouvé la preuve qu’il cherchait. Une preuve qui ne porterait pas seulement la marque du lion. Une preuve qui porait le nom complet de Henry Howard, écrit de sa main.
Et il savait maintenant où la trouver : dans le livre de prières de la reine, à la page où l’encre empoisonnée attendrait sa victime.
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