Le Coursier à Bicyclette
Lire le chapitre 11: The Watcher
Le toit de l’immeuble, rue de Rivoli, sentait la suie et le froid. Luc était couché à plat ventres, les coudes calés contre la gouttière, la lorgnette de Marcel pressée contre son œil. Il avait les genoux engourdis, et la brume du petit matin collait à son manteau comme un suaire.
Sarah était en bas, sur son vélo, apparemment si naturelle qu’elle semblait née pour cela. Elle s’était arrêtée au café *Le Marronnier*, deux pâtés de maisons avant la rue des Rosiers. Pas le point de chute, pas la planque de fortune ni la boîte aux lettres morte. Pas même une librairie. Un café.
Luc serra la mâchoire. C’était l’arrêt de trop. La pause que personne n’avait demandée.
Il la vit pousser la porte du café, son cabas en bandoulière, ses cheveux blonds attachés sous un foulard. Elle s’installa à une table près de la vitrine, commanda un café qu’elle n’allait pas boire, et regarda la rue avec cette nonchalance trop calculée, trop lisse, comme une pantomime de femme en attendant son amant.
Luc compta ses battements de cœur. Trente, quarante. Il ne bougeait plus, ne respirant presque plus.
Puis la porte du café s’ouvrit.
Un officier allemand entra, la casquette vissée sur la tête, un manteau gris cintré trop bien taillé pour la saison. Il portait un brassard rouge à croix gammée qu’il ne semblait pas chercher à cacher. Il jeta un regard bref alentour, retira ses gants, et s’assit en face de Sarah sans un mot. Comme s’il était attendu.
Luc sentit un goût de fer dans sa bouche. Son cœur, soudain, fut un tambour lourd et lent, qui martelait contre ses côtes. Il vit l’officier passer la commande — deux verres, sans doute. Des gestes lents, décontractés. Ils échangèrent des phrases courtes par-dessus la table, que ses oreilles ne pouvaient entendre.
Sarah rit.
Luc vit ce sourire — un étirement poli, presque imperceptible, mais vrai au fond, comme une surface de rivière qui se fissure. Elle rit. Et ses épaules se détendirent. Elle avait couru toute la matinée pour cette rencontre. Elle n’était pas en mission. Elle était chez elle.
Puis elle fouilla dans son cabas.
Luc retint son souffle. Il vit la petite enveloppe bleutée sortir du compartiment intérieur — celle-là même qu’il avait préparée la veille, avec le faux message codé pour « Arthur » — le rendez-vous imaginaire à la rue des Rosiers, censé n’exister que dans les plis de son plan. Il vit ses doigts, sûrs, la glisser sous la table. Et il vit la main de l’officier, un geste sec et précis, la saisir.
Luc ferma les yeux un instant. Quand il les rouvrit, les deux tasses avaient été servies. L’officier buvait son café comme s’il était déjà cinq heures du soir, tandis que Sarah semblait surveiller la fenêtre, l’esprit ailleurs, le corps présent.
Il aurait pu crier. Il aurait pu descendre à toute vitesse, la saisir par le bras, lui arracher la vérité à coups de questions. Il aurait pu démolir cette façade avec ses seules mains. Mais il ne bougea pas. C’était cela, la guerre. On n’agissait jamais au premier sang. On regardait.
Sarah se leva. Elle laissa quelques pièces sur la table, sourit encore une fois — plus brièvement, cette fois — et sortit du café. L’officier resta, le temps de finir son verre, puis il se cala dans sa chaise, alluma une cigarette, et sortit un journal plié qu’il tenait de la main gauche, sous le regard vide de la vitrine.
Luc se laissa retomber sur les planches du toit. La capitale tout entière tournait au-dessus de lui, en cercles lents et aveugles : Notre-Dame, la Seine, les toits d’ardoise. Il resta un long moment à fixer le ciel laiteux, à laisser le froid le pénétrer, jusqu’à ce que son corps ne soit plus qu’une douleur sourde et utile.
Il se releva. Il remonta la ruelle derrière l’immeuble, retrouva le vélo qu’il avait appuyé contre un tuyau de gouttière, et il se mit à pédaler sans se retourner.
La fausse piste d’« Arthur » était déjà brûlée. Il y avait donc autre chose à faire.
Le point de rencontre d’urgence était une laverie automatique rue de Lancry, sous une enseigne au néon cassé. Il cadenassa son vélo contre un lamppost, fit le tour deux fois pour vérifier la rue, puis frappa trois coups à la porte de service. Marcel ouvrit presque aussitôt. Il était en manches de chemise, une tasse de café froid à la main, surveillé par une collection de machines usées qui bourdonnaient comme des ruches vides.
Luc entra sans un mot et s’appuya contre un comptoir de zinc.
« Elle l’a remis. L’officier. L’Allemand. Elle lui a donné la fausse enveloppe, au *Marronnier*, elle n’est même pas arrivée jusqu’à la rue des Rosiers. »
Le visage de Marcel se ferma. Il posa sa tasse, très lentement, comme s’il manipulait un explosif.
« Tu en es sûr ? »
« Je l’ai vu, Marcel. Des yeux, pas des suppositions. »
Le silence entre eux s’étira. Quelque part dans la rue, une voiture passa, phares éteints, moteur grinçant.
« Robert nous est tombé dessus à cause d’elle, continua Luc, la voix rauque. Il est mort. Elle a fait tomber un réseau. Elle fera tomber celui-ci. »
Marcel ne disait rien. Il fixait la tasse vide, le fond couleur de terre, et Luc vit, dans le plissement de ses paupières, un doute qui n’était pas encore une foi.
« On l’arrête ce soir, dit Luc. Ou on ne sera plus rien, demain. »
Marcel leva les yeux. Il avait ce regard qu’il avait toujours quand il comptait les morts à venir. « Je te crois pas encore. Mais je te suspends. Elle continue, elle court, elle est peut-être surveillée. Toi, tu ne la touches pas. Pas encore. »
Luc resta un instant immobile, avant de tourner les talons. La laverie bourdonnait derrière lui, des machines vides tournant à vide, comme des bouches affamées. Il poussa la porte de service et s’enfuit dans la rue, où le froid l’attendait, propre et sans mensonges.
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