Le Dernier Point
Lire le chapitre 18: The Inquiry
L’odeur de l’encre et de la cire fondue saturait la salle du premier étage du comité de la Section de la Cité. Assise sur une chaise droite, les mains croisées sur les genoux, Lise s’efforçait de ne pas regarder la porte par laquelle Jean-Luc était passé, menotté, deux heures plus tôt. Autour d’elle, une demi-douzaine d’hommes en cocarde tricolore échangeaient des notes, des regards, des murmures. Le président du comité, un vieux notaire nommé Chabrol, triturait ses lunettes sans jamais le rencontrer des yeux.
« Citoyenne Marchand, » commença-t-il, la voix grasse, « vous avez demandé à être entendue. Nous vous écoutons. »
Lise inspira profondément. Le tissu de sa robe — la même, avec la lettre encore cousue dans l’ourlet — pesait contre sa cheville comme un rappel constant. Elle avait passé les dernières heures à répéter avec Dumas, à polir chaque phrase, à s’assurer que la vérité qu’elle allait dire ressemblait à une pièce forgée.
« Je dois corriger un point de procès, » dit-elle, clairement. « Le citoyen Pierre Marchand, mon père, n’a pas fui la Conciergerie. Il n’a jamais quitté sa cellule. Je l’ai vu. »
Le silence qui suivit fut total. Un greffier cessa d’écrire, la plume suspendue. Chabrol releva la tête, ses yeux blanchissant.
« Vous l’avez vu ? Où ? »
« Dans le quartier des condamnés, il y a quatre nuits. »
La porte s’ouvrit alors, juste assez pour laisser passer un homme en manteau gris. Il ne prononça pas un mot, se plaça près du mur, derrière le président. Lise reconnut l’allure — un secrétaire de Fouquier-Tinville, venu sans doute constater les dégâts. Elle serra les lèvres et continua.
« On m’a fait venir pour mesurer ses habits, comme toutes les dernières volontés de la République le prévoient. Il m’a parlé. Il m’a dit qu’on l’avait transféré, que son nom figurait sur une liste qu’il n’avait jamais signée. »
« Citoyenne, » coupa Chabrol, dont le ton se durcit, « cette liste n’existe pas. Le tribunal a publié son évasion. Vous vous opposez à un document officiel. »
« Je ne m’y oppose pas. Je le conteste. »
Le secrétaire derrière lui bougea légèrement. Il sortit un carnet, nota quelque chose. Lise comprit alors qu’elle venait de se jeter dans une fosse — mais que tout retrait la dévorerait.
« Qui vous a accompagnée lors de cette visite ? » demanda Chabrol.
Lise improvisa. « Le greffier de nuit, qui m’a conduite. Je ne connais pas son nom. Il m’a semblé être un jeune homme, peut-être nouveau. »
« Et cette visite est-elle inscrite dans le registre des entrées ? »
Lise se souvenait, en se rendant à la prison, qu’elle avait été introduite par un corridor latéral, sans tampon officiel, grâce à la complicité d’un surveillant plus sensible aux armoises que lui aux règlements. « Je ne peux pas vous dire comment le registre fut tenu cette nuit-là. »
Un éclat de voix dans la cour, et la porte s’ouvrit à nouveau. Cette fois, ce fut Morel, l’adjoint du président, un homme nerveux, les joues rouges, qui tenait une liasse de papiers. Il les posa devant Chabrol avec une lenteur théâtrale.
« Les procurations du plombier, » souffla-t-il. « Et le rapport d’inspection des bâtiments. La porte de la cellule de Pierre Marchand était intacte. La serrure, contrairement à ce qui a été déclaré, n’a jamais été forcée. »
Chabrol parcourut le rapport, ses yeux passant d’une ligne à l’autre, puis son visage se ferma.
« Citoyenne Marchand, » dit-il doucement — et ce doucement était bien plus inquiétant qu’un cri, « vous entendez des armes ». Il leva les yeux. « Vous êtes couturière de métier, et vous prétendez vous être rendue à la Conciergerie dans la cellule d’un condamné, la nuit, sans laisser de trace administrative. »
« Le directeur de la prison m’a vue. Interrogez-le. »
« Le directeur a été remplacé hier, » dit l’homme en gris, de sa voix plate. « Il a été emmené par la Garde nationale pour un interrogatoire personnel. Il ne vous soutiendra pas. »
Lise ne laissa rien paraître, mais son ventre se serra. Quelqu’un avait fait le ménage avant elle. Quelqu’un savait qu’elle viendrait — et avait nettoyé les témoins.
Soudain, on frappa à la petite porte latérale, celle que les employés utilisaient pour aller chercher le café. Un gendarme entra, murmura à l’oreille de Morel. Le visage de l’adjoint se défit momentanément, puis il hocha la tête.
« Citoyenne Marchand, » dit Chabrol, se levant, « vous êtes atteinte d’un trouble de la perception, comme le montrera l’enquête. Vous avez trompé l’administration pénitentiaire, contourné les protocoles révolutionnaires. Vous prétendez avoir vu votre père vivant alors que l’État affirme sa fuite. Votre témoignage est une provocation. »
« Je n’ai pas – »
« Vous serez maintenue chez vous, à votre domicile, sous surveillance, jusqu’à nouvel ordre. Les membres de votre section viendront vous chercher pour l’audience d’instruction. Je vous conseille de ne pas vous éloigner de vos aiguilles, citoyenne. »
La phrase était cinglante. Un conseil, pas un avertissement. Il la regarda, et elle vit dans ses yeux une lueur — pas d’hostilité, mais de calcul. Il savait qu’elle mentait sur un point, mais pas sur tous. Et il allait la laisser cuire.
Lise se leva lentement, ajusta son châle, et salua sans servilité. Elle traversa la salle, sentant les regards sur elle, celui du secrétaire encore plus lourd que les autres, et descendit l’escalier en bois aux marches usées. Dehors, la lumière de midi semblait insultante. Elle avait échoué.
Elle longea le quai, prenant soin de ne pas courir, de marcher comme une couturière tranquille qui rentrait après une commande. Mais chaque pas était un compte à rebours. Si elle rentrait seule, les gardes viendraient. Le domicile serait perquisitionné, et la lettre dans son ourlet découverte. Elle avait quelques minutes — peut-être une heure, tout au plus — pour décider.
Elle bifurqua soudain vers l’impasse des Lavandières, une ruelle sombre où elle connaissait un passage par une laverie désaffectée. Derrière une planche mal clouée, elle trouva la poche qu’elle y avait aménagée la semaine précédente, en prévision d’un contretemps. Elle se baissa, retira de sa doublure intérieure non pas une lettre, mais un petit objet — le thimble d’argent de son père, qu’elle portait toujours au cou, sous la chemise.
Elle le retourna dans sa paume. Le métal était froid. Elle avait passé des heures à l’examiner dans les jours précédents, sans trouver la moindre fente. Mais aujourd’hui, dans l’urgence, sa main tremblait, et un geste malhabile fit tourner la base. Un déclic sec — un filetage, invisible à l’œil nu, cédait enfin.
Un compartiment intérieur s’ouvrit. À l’intérieur, pas un billet, pas une clé — un portrait miniature, peint sur ivoire, encadré d’un cercle d’or poinçonné. Une femme d’une beauté sombre, les cheveux auburn, vêtue d’une robe verte de cour — un style d’avant la Révolution, un style de l’Ancien Régime. Derrière le portrait, une inscription gravée, fine comme un fil de soie :
Claire. 1769. À jamais.
Lise ferma les yeux. Ce nom ne lui disait rien. Elle n’avait jamais entendu sa mère en parler, et son père n’avait jamais mentionné une femme appelée Claire. Mais elle comprit d’un coup d’un seul pourquoi son père avait gardé ce dé à coudre toute sa vie, pourquoi il l’avait donné, la nuit de son arrestation, en lui glissant un mot qu’elle n’avait jamais compris à l’époque : « Si je tombe, cherche celle qui n’a pas pleuré quand le roi a chuté. »
La tête lui tourna. Elle dut s’appuyer contre le mur rugueux. Les bottes de gardes résonnaient au loin sur le pavé — deux, peut-être trois paires. Ils arrivaient déjà.
Elle glissa le thimble dans sa poche, reboutonna sa veste, et s’élança vers la droite, là où l’ombre était la plus épaisse, et où les allées étroites du vieux quartier pouvaient la perdre — au moins pour un temps.
Derrière elle, la rumeur s’épaississait. Et cette fois, elle savait qu’elle ne pouvait plus courir seule.
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