Le Faiseur de Récits
Lire le chapitre 33: A New Chapter
Le soir tombe sur Bramsley, et Martha Pemberton est assise à son bureau, face à la fenêtre qui donne sur le jardin. Les dernières lueurs orangées s’effilochent derrière les collines. Sur la table, une tasse de thé refroidit à côté d’un cahier neuf, à couverture bleue, acheté chez le papetier du village deux jours plus tôt. Elle tourne une plume entre ses doigts, la pose, la reprend.
James frappe à la porte ouverte, un léger sourire aux lèvres.
— Tu m’as dit que tu voulais me voir. C’est officiel, alors ?
— Pas encore. Entre. Assieds-toi.
Il s’installe en face d’elle, croise les bras, mais son regard est curieux, presque tendre. Depuis l’arrestation de Lady Hayward, depuis la fuite dans les bois avec Wallace Grant à leurs trousses, il y a entre eux une complicité nouvelle, faite de silences partagés et de vérifications mutuelles.
Martha pousse son cahier vers lui.
— J’ai décidé d’écrire. Pas des mémoires, pas un témoignage. Un roman.
James hausse un sourcil.
— Un roman sur quoi ?
— Sur tout ça. Les Hayward, la confession volée, Gerald, Barbara, Mick. Sur la façon dont une famille a tissé sa propre fiction pour se protéger, et comment elle s’est effondrée quand quelqu’un a enfin osé lire entre les lignes.
Il sourit, doucement.
— Un roman sur toi, en somme.
— Surtout pas. C’est le problème. Si je raconte la vérité telle quelle, je déshabille des gens qui ont déjà été mis à nu par les tribunaux. Barbara a témoigné, oui. Mick a fait sa déposition. Mais ils devront vivre ici, dans ce village, avec leur passé. Et moi aussi.
James se penche en avant, les coudes sur les genoux.
— Tu veux dire que le roman serait une version édulcorée des faits ?
— Édulcorée, non. Réorganisée. Tu sais ce que je faisais de ma vie avant : je repérais les incohérences, les plotholes, les secondes chances narratives qu’un auteur n’avait pas saisies. Maintenant, je veux écrire une histoire où la vérité ne blesse pas les innocents. Où l’on montre la merde, mais où l’on protège les visages.
Il réfléchit un instant, puis hoche la tête lentement.
— Donc, un roman dont le narrateur est un éditeur à la retraite qui découvre un réseau de mensonges dans un village anglais. Qui ment ? Qui manipule ? Qui est la victime silencieuse qu’on a oubliée de consulter ?
— Exactement. Mais avec une fin différente. Dans la réalité, Lady Hayward est en prison, et sa vengeance se limite à des menaces en cellule. Dans le roman, je veux que la véritable héritière — la fille illégitime — ne soit pas une marionnettiste, mais une jeune femme en quête de réparation. Pas de manipulation. Juste de la dignité.
James ouvre la bouche, puis la referme. Son regard se déplace vers la fenêtre, comme s’il y cherchait des mots.
— Martha, tu parles de Vivienne. Tu veux la réécrire ?
— Je veux la comprendre. Elle m’a utilisé, peut-être. Elle m’a guidée en tirant les fils de sa propre intrigue, c’est évident. Mais si je réfléchis à ce que j’aurais fait, en tant qu’éditeur, face à un manuscrit comme sa vie… j’aurais retiré la manipulation, pour qu’on voie la douleur en-dessous. Le père absent, la mère silencieuse, l’héritage confisqué. Ça, c’est une histoire que je peux raconter.
Elle tourne une page de son cahier. Des notes, des schémas, des flèches. Elle les a griffonnés pendant les nuits blanches qui ont suivi l’affaire.
— J’ai besoin de quelqu’un pour m’aider à rassembler les faits. Pour vérifier les dates, les lieux, les anecdotes que je n’ai pas vécues. Tu connais le village, les gens, leurs histoires. Tu étais là, à la fête, quand Barbara a parlé. Tu étais là dans les bois quand Grant nous a attrapés.
— Un assistant de recherche, donc.
— Honorifique. Je ne peux pas te payer.
James se lève, arpente la pièce, s’arrête devant la bibliothèque. Il touche du doigt le dos d’un volume de Proust, puis se retourne.
— Je ne veux pas être payé. Je veux être sûr qu’on raconte l’histoire de Mick correctement. Pas comme un témoin fragile, mais comme un homme qui a fait une erreur, qui a essayé de se racheter. Et celle de Barbara, qui a passé sa vie à se taire.
Martha le contemple, une chaleur inattendue dans la poitrine.
— Alors, c’est d’accord ?
— D’accord. Mais je pose une condition : le chapitre sur les courgettes de la fête paroissiale.
Rire. Un rire franc, qui la surprend elle-même. Elle secoue la tête.
— Quoi, les courgettes ?
— Le concours de la plus grosse courgette, quand le père McIntyre a trébuché et atterri dans la tente des confitures. Tout le village en parle encore.
— Je note. Chapitre potentiel tragique-comique, placé entre la découverte du testament et la confrontation avec Lady Hayward.
— La comédie au milieu du drame, pour respirer. C’est comme ça que tu travaillais, non ?
Elle sourit. Il a raison. C’est exactement ainsi qu’elle avait travaillé pendant trente-cinq ans : doser les tensions, placer les moments de relâche, révéler les personnages par leurs petites ignominies autant que par leurs gestes héroïques.
Alors, sous ses yeux, le cahier commence à se remplir. James part chercher des documents à la mairie — les plans du domaine de Hayward dans les années soixante-dix, pour situer les scènes avec une précision réaliste. Il revient avec des photocopies jaunies, des cartes censitaires, un plan de masse des dépendances. Martha les étale, trace des repères, dessine des scènes.
— Ici, quand Gerald tombe dans l’escalier. Est-ce qu’on était vraiment tous dans le salon ?
— Oui, James. À ce que Barbara a dit. Mais je pense que dans le roman, je vais déplacer la scène dans la bibliothèque. Plus intime. Plus dramatique.
— Et la suite ? La personne qui a vu Lady Hayward pousser Gerald ?
— On ne la nomme pas. Je la fais apparaître seulement par une ombre dans l’embrasure de la porte. Une silhouette qui disparaît avant qu’on ne l’identifie. Le lecteur comprendra. Ou pas.
James note quelque chose, lève un stylo.
— Tu sais que tu fais encore ton travail d’éditeur ?
— Non, cette fois, je le fais pour moi.
Un silence passe, confortable. Dehors, les derniers oiseaux s’apaisent. Martha se lève pour rallumer la lampe de bureau, puis revient s’asseoir. Elle fixe les notes étalées devant elle, une carte de papier et d’encre où se mêlent les vérités et les silences.
— Il y a aussi sa mère. La mère de Vivienne. Elle était la gouvernante de la maison, n’est-ce pas ? Je veux lui donner un nom. Personne ne le lui a donné, dans toute cette affaire.
James sort son carnet, le feuillette.
— Je peux la trouver. Son acte de naissance est peut-être aux archives du district, si elle était du coin.
— Trouve-le. Et trouve aussi où habite Vivienne, si elle habite quelque part.
— Tu veux la contacter ?
Martha hésite, sa plume suspendue au-dessus du papier.
— Je ne sais pas encore. Peut-être juste pour savoir si elle lit, si elle écrit. Peut-être pour rien. Parfois, le mieux qu’on puisse faire pour quelqu’un, c’est de porter son histoire sans qu’elle le sache. Et puis…
Elle hésite, cherche ses mots.
— Et puis j’ai besoin de savoir si je suis une marionnette ou une narratrice. Dans mon livre, je veux être certaine que je donne aux gens le pouvoir de leur propre histoire. Mieux que ce qu’on m’a fait.
James range son carnet et se lève, se dirigeant vers la porte. Il s’arrête sur le seuil, une main sur le chambranle.
— Pour ce que ça vaut, tu n’as jamais été une marionnette, Martha. Tu choisis tes pages. Tu choisis tes chapitres. Et même quand tu étais poussée par les intentions d’une autre, tu gardais la plume. Je l’ai vu dans les bois. Tu as refusé de te laisser dicter tes actes.
Elle le remercie d’un hochement de tête, sans que sa voix ne sorte tout à fait.
Après son départ, elle reste longtemps immobile, la main sur le cahier. Les événements des dernières semaines se déroulent dans sa mémoire : le fête paroissiale, la révélation de Lady Hayward, la fuite dans les bois, le visage de Wallace Grant dans la pénombre du presbytère. Et puis la voix inconnue de Vivienne au téléphone, mesurée, presque amicale, étrangement désireuse de laisser une trace.
Elle ouvre le cahier à la première page blanche. Elle écrit la première phrase du roman :
« Dans le village de Bramsley, plus rien ne se perdait, pas même les mensonges, car il y avait désormais une femme qui les recueillait, les triait, et les cousait ensemble pour en faire un tissu de compréhension. »
Elle s’arrête. Le nom de son héroïne n’est pas encore décidé. Peut-être, dans le roman, s’appellera-t-elle autrement. Pas Martha. Quelqu’un de suffisamment proche pour qu’on la reconnaisse, et suffisamment différent pour qu’elle ne soit jamais réduite aux seuls faits de sa vie.
Elle ajoute, en dessous, comme une note en marge : « Vérifier si la fête paroissiale de cette année sera possible après le procès. Demander à James. »
Dehors, une étoile perce la nuit. Martha sourit, seule dans sa cuisine, face à un début d’histoire qui n’appartient qu’à elle.
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