Le Gardien des Marées
Lire le chapitre 17: The Map of Forgotten Isles
La relique pesait à peine plus qu’un coquillage creux. Maëlle la tenait entre ses doigts, tournant et retournant le cylindre de bronze terni sous la lumière grise de la sacristie. Les gardiens du phare — les vrais, ceux d’autrefois — y avaient scellé leurs secrets comme d’autres enferment du vin : pour que le temps le bonifie, ou le fasse tourner.
Elle fit sauter le couvercle d’un coup d’ongle. À l’intérieur, un parchemin roulé, jauni au point d’en paraître brûlé sur les bords. Elle le déplia avec des précautions de rebouteuse sur une plaie.
Ce n’était pas une carte comme les autres. Aucun trait de côte fidèle, aucune rose des vents. Les contours y dansaient, tremblés, comme si la main qui les avait tracés avait dessiné depuis une barque en pleine houle. Au centre, une île. Pas de nom. Mais à l’encre rouge, presque effacée, une croix — et sous la croix, trois mots d’une écriture serrée qui lui serra la gorge.
*Roche Noire dort. La clef se souvient.*
— Qu’est-ce que c’est que ça ?
Yann se tenait dans l’embrasure de la porte, les bras croisés, la lumière du matin découpant son profil en arêtes vives. Son regard allait de la relique au visage de Maëlle, et quelque chose dans sa posture indiquait qu’il savait déjà qu’il n’aimerait pas la réponse.
— Une carte, dit-elle. Et ce n’est pas la nôtre. Pas la vraie.
Il s’avança, et son ombre tomba sur le parchemin. Il le détailla en silence. Puis son menton se durcit.
— Ce n’est pas une carte. C’est un piège.
— C’est une île.
— C’est une île qui n’existe pas, Maëlle. Je connais chaque rocher entre Porspoder et Ouessant. Je connais les récifs qui ne sortent qu’à marée basse, ceux qui n’ont pas de noms, ceux qui n’en ont jamais eu. Celle-ci ? Il secoua la tête, la main ouverte sur le parchemin comme pour le repousser. *Elle n’a jamais été là.*
— Elle a été effacée des relevés modernes, dit Maëlle. Regarde le tracé des fonds. On croirait une langue de terre avalée par un raz de marée. Mais l’encre rouge n’a pas bougé. Quelqu’un a tenu à ce qu’on la retrouve.
— Quelqu’un n’a rien tenu du tout. C’est gravé dans une écriture de femme — il s’interrompit, les yeux sur les lettres, et sa voix se fit plus rauque — *ton écriture, Maëlle. Celle de ta mère.*
Elle le savait. Elle l’avait su dès l’instant où ses doigts s’étaient refermés sur le papier. L’île, la croix, les mots : tout venait d’Anne Le Goff. Elle n’était pas au fond de l’eau, pas tout à fait. Elle avait laissé des miettes derrière elle, comme dans un conte pour ne pas se perdre — ou pour que quelqu’un la suive.
Yann recula. Il passa une main sur sa nuque, le geste d’un homme habitué à compter les marées, pas les fantômes.
— Tu veux y aller.
— Il ne me reste que ça.
— Les vieilles cartes de l’enclos — les reliquaires du gardien, celles que les anciens n’ont jamais ouvertes — elles sont toutes fausses, Maëlle. C’est ce que les Pennec ont fait pendant des générations : on dessinait des leurres pour que les curieux se perdent. Cette île, c’en est un. Jeanne n’y a jamais mis le pied.
Maëlle leva les yeux. La formule — *Roche Noire dort. La clef se souvient* — la faisait vibrer comme une corde de violoncelle sous la pression de l’archet.
— Et c’est pour ça que tu refuses de m’y emmener ? Parce que tu crois que c’est faux ?
Yann ne répondit pas tout de suite. Il fit trois pas vers la fenêtre, les mains enfoncées dans ses poches, les épaules tendues. Quand il parla, sa voix avait changé : celle du gardien, basse, usée par le sel.
— Parce que si c’est vrai, il n’y a pas de retour.
Elle attendit. Il ne se retourna pas.
— Une île effacée des cartes, gardée par une relique que seuls les Pennec manipulent. À marée haute, la mer y monte de trois brasses en moins d’une heure. C’est un lieu de passage, pas un lieu d’habitation. Les anciens l’appelaient *Enez Strizh* — l’île étroite. Pas parce qu’elle est mince. Parce qu’elle ne s’ouvre que dans un intervalle de temps précis. Un battement de cils entre deux eaux.
Maëlle se leva. Le parchemin tremblait légèrement dans sa main, mais sa voix resta ferme.
— Si ma mère a tracé cette route, elle l’a tracée pour que j’y aille. Pas pour que je la regarde de loin.
Yann se retourna enfin. Ses yeux étaient d’un gris de tempête, chargés d’une fatigue qui dépassait le sommeil.
— Ta mère a écrit ça alors qu’elle commençait à changer. Avant la fin, sa main ne lui obéissait plus. Une partie de ce qu’elle a tracé, c’est la mer qui le guidait. Tu ne peux pas distinguer sa volonté du courant.
— Si c’est un piège, c’est un piège qui bat la mienne. Elle frappa le parchemin du dos de la main. La croix correspond à l’endroit où le phare englouti devrait se trouver. Celui dont tu m’as parlé, celui où la pierre doit être rendue. Tu le sais.
Yann ferma les yeux. Le silence entre eux dura assez longtemps pour entendre la mer ronger la jetée, et la houle qui montait dans sa colère tranquille.
— La fenêtre de passage n’est que de quelques heures, dit-il enfin. Le courant y est si violent qu’on ne le franchit qu’au voile de la déesse — une marée de syzygie, avec un coefficient d’au moins cent dix. On ne l’aura pas ce mois-ci.
— On l’aura cette semaine, répondit Maëlle. La lune est au plus près. Les anciens du village passent leur temps à maudire ces marées-là. La mer monte d’un mètre par heure.
Yann la regarda, et elle comprit qu’il mesurait ce qu’elle était prête à perdre — ce qu’elle demandait qu’il risque aussi.
— Tu ne me laisses pas le choix.
— Les choix, dit-elle, je les fais tous à ta place depuis que ta tête est deux hommes. Le moins que tu puisses faire, c’est tenir la barre quand je te le demande.
Il aurait pu se raidir, cracher un refus. Mais il ne fit que hocher lentement, le menton baissé, les épaules tombantes.
— La barque de Kerbastiou. Elle est pontée, elle tient la lame. Si on part vendredi, au tout début du flot, on a une chance d’atteindre l’île avant que le détroit se referme. Une seule chance, Maëlle. Si on loupe la fenêtre, on ne repasse pas — on passe avec les récifs, dans le sens qu’ils voudront.
— Ce sera toi ou l’autre ?
Il lui jeta un regard vide.
— Aux premières heures de la journée, c’est moi. Après le soleil haut, si on traîne trop… reprit une voix plus douce derrière ses yeux — celle de Romé, soudaine, presque un murmure. —…ne comptez pas me rendre la barre au milieu d’un raz. Je ne sais pas tenir ces eaux. Je connais d’autres courants. Les tiens sont plus durs.
Yann cligna des yeux, puis revint, le visage fermé.
— On partira vendredi à l’aube, dit-il. Avec le flot. Et sans en parler à personne.
Une marée plus tard, assise sur les rochers de l’anse de l’Ouest, Maëlle refit le tracé de la carte sur une feuille neuve. Elle lissa les courbes d’une main, puis s’arrêta — son index venait de s’arrêter sur un point qu’elle avait pris, la première fois, pour une éraflure du papier.
Ce n’était pas une éraflure.
Une seconde croix, plus petite, presque invisible, au sud-est de l’île. Une autre écriture en dessous, si fine qu’elle dut pencher le parchemin jusqu’à l’horizontale pour la déchiffrer.
*On ne rend pas la pierre. On rend la promesse.*
Maëlle relut la phrase deux fois. Trois. Son cœur cognait contre ses côtes comme une houle contre une digue.
Yann croyait que la pierre devait être détruite ou rendue dans le phare englouti. Romé croyait qu’elle protégeait encore. Et sa mère, elle, n’avait tracé qu’une chose : qu’il n’y avait pas de pierre à rendre.
Mais une promesse, oui. Et si sa mère avait promis à la mer quelque chose que Maëlle ne savait pas encore — alors retrouver l’île ne suffirait pas. Il faudrait comprendre de quoi cette promesse était faite. Et qui l’avait reçue.
Elle plia la carte, la glissa dans sa vareuse, et regarda la mer monter. La nuit tombait, rapide et lourde, et dans son ventre, une certitude se creusait comme une fosse sous les galets : vendredi ne serait pas un départ. Ce serait une réponse — à une question qu’on ne lui avait pas encore posée.
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