Le Gardien des Murailles
Lire le chapitre 33: The Vow
Elle fuyait. Pas le château, pas la tempête qui tambourinait contre les vitres du couloir ouest, mais la question qui lui brûlait la poitrine depuis que Hamish avait prononcé ces mots dans la salle du conseil. *Je t’aime.* Trois syllabes qui auraient dû être une réponse, pas une énigme.
Ses pas résonnaient sur la pierre usée tandis qu'elle descendait l'escalier en colimaçon vers la chambre scellée. Personne n'avait remis le cadenas après l'effondrement du mur. La porte de chêne s'ouvrit dans un gémissement, et elle entra dans un royaume que le temps avait oublié.
Des caisses ouvertes, des coffres aux serrures arrachées, des étoffes pâlies par des siècles d'obscurité. Les ouvriers avaient trié les reliques de Finella, les étiquetant pour les archives, mais l'air sentait encore le renfermé et le mystère. Eilidh laissa ses doigts courir sur le bois d'un berceau miniature, sur un métier à tisser dont les fils pendouillaient en toiles d'araignée. Une vie entière, condensée en objets froids.
Au centre de la pièce, sur un secrétaire à abattant, reposait le journal de Finella. Cuir noir, fermoir de laiton cabossé. Ce que Morag avait promis de révéler. Ce que toutes ces semaines de fouilles avaient cherché.
Eilidh s'assit sur le tabouret bancal et caressa la couverture. Les pages étaient jaunies, l'encre parfois estompée par l'humidité rampante. Elle aurait dû porter des gants, suivre le protocole, mais à cet instant précis, elle n'était plus une restauratrice. Elle était une femme déboussolée qui cherchait quelque chose—n'importe quoi—qui ait du sens.
Elle ouvrit le journal au hasard.
Milieu du volume. Une écriture fine, anguleuse, d'une main qui avait trop écrit.
*15 mai, l'an de grâce 1692. La neige refuse de quitter les crêtes. Iain MacKinnon est retourné à Édimbourg pour plaider sa cause auprès du roi, laissant sa femme et ses rêves de grandeur derrière lui. Je l'ai regardé partir sans une larme, et c'est là que j'ai compris que l'absence de douleur est la pire des douleurs.*
Eilidh tourna la page. Ses yeux sautaient de phrase en phrase, avides de sang, d'histoires, de chair.
*Mon mari me croit soumise. Il me croit faible. Que lui a-t-il donné ? Un nom, une dot qu'il a dilapidée, trois enfants qui lui ressemblent. Et pourtant, ce matin, quand Hamish Grant est venu m'apporter le dernier livre de botanique commandé à Paris, j'ai senti mon cœur faire un bond que dix ans de mariage n'avaient jamais provoqué.*
Le souffle d'Eilidh s'étrangla. *Hamish.* Le même prénom. Comme un écho à travers les siècles.
Elle continua.
*Il n'est pas de mon sang, il n'est pas de mon rang. Les Grant, misérables fermiers des collines, que les MacKinnon traitent de vermine. Mais quand il me regarde, je ne suis plus la dame du château. Je suis simplement un être vivant, terriblement vivant.*
La plume avait tremblé ici. Une goutte d'encre, séchée depuis longtemps, fleurissait en étoile.
*Je sais ce que disent les anciens. Le sang parle au sang. Les familles se perpétuent, les lignées se renforcent, et l'on bâtit des murailles autour de son héritage. Mais ce soir, en regardant Hamish Grant traverser la cour avec ses bottes crottées et son sourire de gamin, j'ai compris une chose que je n'ose écrire même dans ce journal qui ne ment jamais.*
Eilidh tourna la page, impatiente.
*L'amour, pas le sang, fait une famille.*
Les mots semblaient flotter au-dessus du papier. Eilidh les relut une fois, puis deux fois, puis une troisième. Sa gorge se serra.
L'amour, pas le sang.
Elle pouvait tracer son arbre généalogique jusqu'à ce que ses ancêtres se confondent avec ceux de Hamish MacKinnon. Un Grant avait aimé une MacKinnon, trois siècles plus tôt. Une descendante cachée, une filiation tue, un portrait aux yeux identiques aux siens. Et tout cela était-il une coïncidence ? Une prédestination ? Un piège que le destin avait tendu pour ligoter leurs âmes ensemble avant même qu'ils ne se rencontrent ?
Ou bien… aimait-elle Hamish simplement parce qu'il était devant elle, avec ses mains calleuses et ses silences pesants et cette manière qu'il avait de redresser les épaules quand il prononçait le nom de son château ?
Elle laissa le journal s'ouvrir à une autre page. Un fragment de poème, recopié d'une main empressée.
*Si mon sang devait choisir, il choisirait l'étranger qui m'écoute. Si mon nom devait décider, il déciderait du silence. Mais mon cœur a parlé, et il ne connaît ni clan ni frontière.*
Eilidh ferma les yeux. Le parfum du vieux papier envahit ses narines, et quelque chose céda dans sa poitrine. Une digue, patiemment construite depuis des années d'erreurs parentales, d'amours contrariés, de familles qui s'utilisaient les unes les autres comme des pions sur un échiquier.
Son père. Ce père qui n'avait jamais été là. Ce père qui l'avait laissée grandir en croyant que l'affection se monnayait, que les liens se négociaient, que l'on n'aimait que ce que l'on pouvait contrôler.
Et Hamish, lui, n'avait jamais essayé de la contrôler. Il avait essayé de la comprendre. Il l'avait affrontée, ensuite écoutée, puis rejointe. Quand elle avait proposé la fiducie commune, il n'avait pas hésité à abandonner un pouvoir que sa famille tenait depuis des générations. Elle avait cherché l'ombre de son père en lui. Elle n'avait trouvé qu'un homme qui savait baisser les armes.
Comme Finella.
Comme Grant le fermier qui avait aimé une dame au-delà des murailles.
Eilidh rouvrit les yeux et regarda la pièce autour d'elle. Le berceau. Le métier à tisser. Le coffre de dot ouvert avec ses linons effrangés. Une femme avait vécu ici, avait aimé ici, avait donné naissance à une fille qu'elle avait dû cacher pour la protéger. Hannah. La Grant cachée.
Le sang n'avait pas fait d'elle une MacKinnon. L'amour de sa mère en avait fait une Grant. Et ce nom, ce nom de fermiers misérables, avait parcouru les siècles jusqu'à elle, Eilidh, pour revenir à la porte du château Kintail et lui ouvrir ses battants.
Une larme coula sur sa joue.
Elle ne l'essuya pas.
Elle pensa à Hamish, à sa main qui avait tremblé quand il avait avoué ce qu'il ressentait. Elle pensa à ce qu'elle avait vu dans ses yeux—la peur, le doute, la sincérité absolue d'un homme qui n'avait rien à gagner à être vulnérable, sinon elle.
Une deuxième larme. Puis une troisième.
Elle n'avait pas peur de l'aimer. Elle avait peur de s'aimer elle-même suffisamment pour croire qu'elle méritait d'être aimée en retour.
Le journal de Finella reposait contre sa paume, ouvert sur une page où l'écho d'une passion ancienne traversait les siècles pour lui glisser à l'oreille un secret qui n'appartenait qu'à elle.
Elle n'était pas la continuation d'une histoire. Elle était l'histoire elle-même.
Elle se leva, referma le journal sans marquer la page, puis le serra contre elle comme un talisman. Ses larmes coulaient librement, et elle ne cherchait plus à les retenir. Elles lavaient quelque chose, déterraient quelque chose, plantaient quelque chose de nouveau dans le sol battu de son cœur.
Elle cesserait de se demander pourquoi elle aimait Hamish. Elle s'autorisait simplement à l'aimer.
Au-dehors, un coup de tonnerre roula sur les crêtes. Eilidh sourit. Finella avait vécu la même révélation dans cette même chambre, sous cette même pierre, avec ce même ciel pour témoin.
Elle sortit dans le couloir, laissant la porte ouverte derrière elle. La chambre n'était plus un tombeau scellé mais un sanctuaire ouvert.
Elle avait une réponse à donner.
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