Le Marché du Gardien de Phare
Lire le chapitre 20: A Clean Slate
La salle du conseil municipal sentait le renfermé et le bois vieilli. Maya serrait la lettre de son père dans sa poche, le papier plié lui brûlant la conscience à travers le tissu de sa veste. Frank Delacroix l’observait depuis le bout de la table, les doigts noués sous son menton, ses yeux fatigués trahissant des nuits blanches passées à calculer des budgets impossibles.
— Docteur Ellison, nous vous écoutons.
Les sept membres du conseil étaient assis, leurs visages oscillant entre méfiance et curiosité polie. Eleanor s’était installée au fond de la salle, sans un mot, son regard d’acier fixé sur Maya comme pour lui insuffler une force qu’elle ne ressentait pas encore.
Maya posa ses deux mains à plat sur le pupitre. Elle avait répété ce discours dans sa voiture, sur la route qui longeait la côte, mais les mots qu’elle avait préparés lui semblaient soudain trop calculés. Trop stratégiques.
Elle inspira profondément.
— Je dois vous faire une annonce concernant la dette contractée par mon père sur la propriété du phare.
Un murmure parcourut la salle. Delacroix se redressa, les mâchoires serrées.
— Monsieur le président, je suppose que vous n’ignorez pas l’existence de ce prêt de quatre cent mille dollars, enregistré nulle part officiellement.
Delacroix ouvrit la bouche, puis la referma. Il hocha lentement la tête.
— Votre père a facilité cet arrangement dans l’intérêt de la municipalité à l’époque. Je ne pouvais pas en révéler l’existence sans compromettre...
— Je sais. Maya l’interrompit doucement, sans agressivité. Mon père a acheté ce phare pour le sauver, pas pour le revendre. Il n’a jamais eu l’intention de vous poursuivre pour récupérer cet argent.
— Il est décédé, Maya. Delacroix baissa les yeux. La dette vous revient.
— Exactement.
Maya sortit la lettre de son père, mais ne l’ouvrit pas. Elle la tenait comme un talisman, comme un bouclier.
— C’est pourquoi j’ai pris ma décision. Je viens vous annoncer que j’annule cette dette. Je la considère réglée, remboursée par une vie de service que cette ville a donnée à ma famille.
Un silence total tomba sur la salle. Même Eleanor, stoïque, sembla retenir son souffle.
— Vous... vous voulez dire que vous effacez les quatre cent mille dollars ? demanda une conseillère, une femme d’une soixantaine d’années aux cheveux gris courts.
— Plus que ça. Maya se tourna vers le conseil. Je veux signer un document officiel renonçant à toute réclamation, aujourd’hui même. La ville est en difficulté budgétaire, et je ne vais pas être celle qui enfonce davantage cette communauté. Mon père ne l’aurait pas voulu.
— Et que demandez-vous en échange ? Delacroix plissa les yeux.
— Une étude de faisabilité. Pour la réserve marine autour du phare, l’établissement du hub de recherche que Jack et moi avons proposé. Allouez les fonds pour cette étude, et je vous donne tout ce que je détiens.
La salle explosa en murmures confus. Un homme en costume sombre, au troisième rang, se leva.
— Vous voulez que la ville dépense encore de l’argent pour un projet de conservation alors qu’on est à deux doigts de couper les services publics ?
— Cette dépense est minime comparée à ce que je vous offre. Maya maintint son regard. Et cette étude pourrait révéler que le phare et ses abords sont une opportunité économique unique, pas un coût.
— Nous avons déjà des projets de développement, répliqua le conseiller. Proposés par des investisseurs privés crédibles.
— Je sais. Ceux de Dunmore Extractions. Maya entendit le nom geler l’atmosphère. Et je sais aussi qu’ils ont payé les arriérés d’impôts de la propriété de manière anonyme. Ce qui soulève une question intéressante : pourquoi une entreprise minière s’intéresse-t-elle à un phare ?
Le silence devint pesant. Delacroix échangea un regard avec la conseillère aux cheveux gris.
— Madame Ellison, vous nous placez dans une position délicate.
— Je vous place dans une position claire. Vous pouvez vous allier à des intérêts extérieurs qui ne laisseront rien derrière eux que des dunes artificielles et des bâtiments vides. Ou vous pouvez travailler avec moi, avec un scientifique qui connaît cette côte, et qui vous apporte un financement pour étudier une alternative viable.
Elle sortit la lettre de sa poche, la posa sur la table sans la déplier.
— Mon père a écrit des choses sur Peter Hastings dans cette lettre. Il connaissait ses vraies intentions. Il voulait que cette ville ait un avenir durable, pas un avenir vendu.
— Pourquoi nous montrer cette lettre si vous ne l’avez pas lue devant nous ? demanda le conseiller en costume.
— Parce que je ne veux pas négocier la réputation d’un homme contre de l’argent. Je veux que vous preniez votre décision sur le mérite de ce que je vous propose. Pas sur des menaces.
Un long moment passa. Delacroix se leva lentement, s’approcha du pupitre de Maya, et lui tendit la main.
— Si vous êtes prête à signer une renonciation officielle aujourd’hui, je propose au conseil que nous financions l’étude. Deux cent mille dollars, débloqués progressivement, avec un comité de contrôle conjoint.
Maya serra sa main sans hésiter.
— Accord préliminaire. Mais j’ai besoin d’une clause d’urgence : si de nouvelles preuves concernant les décès et l’érosion de la côte émergent, je veux un droit de communication directe avec le conseil.
— Accordé. Delacroix sourit brièvement. Après tout ce que votre famille a fait pour ce port, c’est peu de chose en échange.
La séance se termina une demi-heure plus tard, après qu’un document de renonciation rapide fut rédigé, signé, paraphé. Maya sortit de la mairie dans l’air salin du soir, suivie de Jack qui l’attendait sur les marches, les mains dans les poches.
— Tu l’as fait, dit-il simplement.
— Oui.
— Tu viens de sacrifier quatre cent mille dollars pour une étude.
— Et des pots-de-vin, ajouta-t-elle avec un sourire fatigué. Ne l’oublions pas.
Jack secoua la tête, un rire silencieux secouant ses épaules.
— Tu sais quoi, Maya ? Quand je suis arrivé ici, je pensais que tu étais juste une scientifique obstinée qui ne voyait que ses coquillages, ses algues et ses relevés.
— Et maintenant ?
Il s’approcha d’un pas, leurs épaules presque se touchant.
— Maintenant, je me rends compte que tu es une scientifique obstinée qui veut sauver le monde. Je sais que ça fait bizarre venant de moi, mais... je suis impressionné.
Maya sentit un frisson dans sa nuque qui n’avait rien à voir avec la brise marine. Elle tourna la tête vers lui, et leurs regards se tinrent un instant plus longtemps que nécessaire.
— L’étude ne suffira pas à elle seule, reprit-il, changeant de sujet avec une rudesse qui trahit peut-être son propre trouble. Il nous faut la preuve des activités passées. Ce coffre dans le tunnel... les documents que ton père y a cachés. On devrait les sortir avant que Dunmore ne les trouve.
Maya hocha la tête.
— Nous irons demain. Mais d’abord, il faut que je retrouve le reste des journaux de mon père. Eleanor m’a laissé entendre qu’il y avait d’autres documents dans le phare, au sous-sol.
— Tu penses que ça concerne sa mort ?
— Je pense que tout est lié. Ses découvertes sur les conduites, la disparition de Silas Mercer, l’érosion, les fonderies. Maya serra les poings. Et il y a une chose que je veux vérifier.
Jack la dévisagea, détectant le changement de ton.
— Quelle chose ?
— Le journal intime du gardien disparu. Celui qui manquait dans l’inventaire du musée.
Maya sortit de sa poche une vieille clé rouillée qu’elle venait de trouver dans le grenier du phare, cachée sous une planche du sol, dissimulée dans une boîte métallique marquée d’un simple « K ».
— Eleanor m’a dit qu’il avait deux paires de clés pour le sous-sol. Une est au musée. L’autre n’a jamais été retrouvée. Peut-être que cette clé ouvre le faux plancher que j’ai repéré la dernière fois.
Elle regarda le ciel, où les nuages annonçaient une nuit pluvieuse.
— On y va maintenant. On n’a pas le temps d’attendre demain.
Jack hocha la tête sans poser de questions, et ils marchèrent vers sa voiture. En montant à bord, Maya jeta un dernier regard vers la mairie, un sourire aux lèvres pour ce qu’ils avaient gagné, puis son regard s’assombrit : quelque part dans le port, une silhouette derrière la vitre d’un bateau noir, stationné à l’entrée du chenal secret, les observait avec de longues jumelles.
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