Le Marché du Gardien de Phare
Lire le chapitre 3: Father's Footsteps
L’aube enveloppait encore la pointe de Cape Cod d’un voile gris perle lorsque Maya gara sa Jeep sur le chemin de terre battue. Le phare se dressait devant elle, solitaire et fier, ses bandes rouges et blanches écaillées par des décennies de sel marin. Elle coupa le moteur et resta un instant immobile, les mains crispées sur le volant.
Son père avait été le dernier gardien officiel avant l’automatisation. Elle n’avait que douze ans lorsque la lumière s’était éteinte pour la première fois depuis 1874, remplacée par un système rotatif sans âme. Mais la tour, elle, était restée. Elle avait survécu à des ouragans, à des tempêtes du siècle, à l’abandon progressif des autorités. Ce que Maya n’avait pas prévu, c’était qu’elle devrait aussi survivre à Jack Turner et ses condos.
Elle sortit, la brise marine lui fouettant le visage. L’air sentait l’iode et les algues fraîches, cette odeur qu’elle avait fuie pour poursuivre un doctorat en biologie marine à Woods Hole, puis une carrière à Seattle. Mais les racines, elles, ne se coupent jamais vraiment.
La porte de la base de la tour était entrebâillée, la serrure ancienne forcée par les années et les vandales. Maya poussa le battant, qui gémit sur ses gonds. Les marches de pierre, usées par des générations de pas, s’élevaient vers l’ancienne lanterne. Mais ce n’était pas là-haut qu’elle devait aller.
Au pied de l’escalier, contre le mur intérieur, une trappe en bois délavé était partiellement masquée par un amoncellement de cordages abandonnés et de bidons rouillés. Le cœur de Maya s’emballa. La salle des machines. L’ancien générateur de secours. Elle n’y avait pas mis les pieds depuis…
Depuis la nuit où son père l’avait prise par la main pour lui montrer les entrailles du bâtiment. « C’est ici qu’on garde les secrets », avait-il dit avec un sourire mystérieux.
Elle écarta les débris d’un coup de pied, souleva la trappe. L’air qui remonta était chargé d’humidité et de moisi. La lampe torche de son téléphone balaya une pièce exiguë où trônait un générateur diesel enveloppé de toiles d’araignées. Des étagères métalliques croulaient sous des boîtes de munitions vides, des livres rongés par l’humidité et des papiers jaunis par le temps.
C’est là, tout au fond, qu’elle le trouva.
Une caisse en bois de cèdre, cerclée de fer, fermée par un simple loquet. Le nom de son père, E.M., était brûlé au fer sur le couvercle. Elle s’accroupit, souffla sur la poussière qui s’envola en un nuage doré dans le faisceau de lumière. Une boule lui serra la gorge.
Elle déclencha le loquet. À l’intérieur, des objets soigneusement rangés : sa vieille casquette de marin, une boussole Bose ornée de laiton, et sous ces reliques, un carnet relié de cuir brun, fermé par un élastique qui se désintégrait presque sous ses doigts.
Les notes de son père.
Maya s’assit par terre, sans se soucier du salpêtre qui tacher son jean, et ouvrit le carnet. L’écriture de son père, penchée et envoûtante, emplissait les pages de longues phrases sur les marées, la météo, les bateaux qu’il avait vus passer. C’était un journal, le journal d’un homme qui aimait son phare plus que sa propre vie.
Elle feuilleta rapidement les premières pages, un sourire triste aux lèvres. Puis elle atteignit les dernières pages, celles écrites dans les mois précédant son décès. L’écriture devenait plus saccadée, plus pressée. Les phrases se faisaient plus courtes.
« 14 mars — Le bruit recommence cette nuit. On dirait des pierres qui bougent. La fondation chante quand la houle est forte. Je l’avais dit, je l’avais répété. Mais personne n’écoute un vieil homme qui parle de cavernes. »
« 2 avril — J’ai trouvé l’accès dans les cartes de 1873. La chambre souterraine est plus vaste que le plan officiel ne le mentionne. Temple d’André et moi, on avait creusé en secret. Soixante-quinze ans et la mer n’attaquait pas. Maintenant, elle trouve des fissures. »
Maya fronça les sourcils. Temple d’André ? Le nom sonnait vague. Elle se rappelait de son père évoquer en riant certains pêcheurs de la vieille école, mais personne ne s’appelait Temple d’André dans les registres qu’elle avait consultés.
« 19 avril — La page 118 est la clé. Si je disparais, elle dira tout. Quelqu’un doit savoir avant que les détecteurs comprennent. »
La page suivante était manquante. Arrachée, pas déchirée accidentellement. Elle avait été soigneusement retirée du carnet.
Maya retourna le journal, le secoua doucement. Rien. Elle compta les pages. La numérotation s’arrêtait à 117, puis reprenait à 119, comme s’il manquait une page ou deux. Son cœur battait la chamade.
« Temple d’André », murmura-t-elle.
Elle se releva, la poussière maculant ses genoux. La fondation du phare était un mystère pour presque tout le monde. Les plans officiels mentionnaient une semelle de granite massive, mais rien sur des « cavernes » ou des « chambres souterraines ». Son père aurait-il eu des hallucinations dans ses derniers jours ? Les médecins parlaient de confusion, d’épuisement, d’un cœur fatigué qui ne survivait pas à la solitude.
Le mot « rambling » lui vint en anglais. Delire.
Et pourtant, il était aussi précis dans ses notations sur les marées que dans ses obsessions mystiques. Ce n’était pas le délire d’un homme perdu, mais la frénésie d’un homme qui avait trouvé quelque chose qu’il ne pouvait pas garder pour lui.
Maya acquiesça lentement. Cette histoire de « caverne sous le phare » ressemblait à une légende locale, comme celles que racontaient les vieux pêcheurs pour impressionner les touristes. Peut-être que son père, dans sa solitude, s’était perdu dans ces récits.
Et pourtant. Une partie d’elle, celle qui connaissait chaque courbe de ces falaises, chaque grain de ce sable, ne pouvait pas complètement écarter cela.
Elle glissa le journal dans son sac et referma la caisse, remettant soigneusement les reliques en place. Elle avait un rendez-vous à huit heures avec Jack Turner dans son bureau clinquant de Boston Road. Un après-midi de consultation des archives du comté pourrait attendre. Pour l’instant, elle avait besoin d’un café et de faire bonne figure devant l’ennemi.
À la sortie de la tour, elle jeta un dernier regard vers la mer. Les vagues grondaient, invisibles dans la brume qui persistait au-dessus de l’eau. Son père avait toujours dit que le phare « respirait » avec la houle, que ses pierres se serraient les unes contre les autres comme pour résister à l’étreinte de l’océan.
Une respiration, avait-il dit.
Pour la première fois, Maya se demanda s’il avait parlé en poète qui embellit la réalité… ou en ingénieur qui savait quelque chose.
Elle monta dans sa Jeep, jeta de nouveau un regard à l’horloge du tableau de bord. Sept heures quarante. Elle avait vingt minutes pour déposer le carnet dans sa chambre d’hôtel et rejoindre le bureau de Turner. La page manquante resterait agaçante dans son esprit, une épine dont elle ne pourrait pas se débarrasser.
Mais ce matin, il fallait faire face au camp adverse. Le reste attendrait.