Le Marché du Gardien de Phare
Lire le chapitre 32: A Change of Heart
La lumière du matin s'infiltrait à travers les persiennes mal ajustées du bureau de Jack, dessinant des rayures dorées sur les plans étalés. Il tenait encore le téléphone à la main, l'écran noirci après la fin de l'appel. Trois minutes. Trois minutes pour refuser une offre qui aurait changé sa carrière.
Maya s'appuya contre le chambranle de la porte, un gobelet de café fumant entre les doigts. Elle n'avait pas besoin de demander.
— C'était Renfrew ?
Jack hocha la tête et posa le téléphone sur la pile de documents.
— Il m'a offert deux fois le salaire initial. Et un poste de vice-président à Boston.
— Et tu as dit non.
— Je n'ai même pas réfléchi.
Il se tourna vers la fenêtre. De là, on apercevait la pointe du phare, blanche et immobile contre le gris de l'Atlantique. Elle semblait plus petite que la première fois qu'il l'avait vue, quelques semaines plus tôt, quand tout ça n'était qu'un projet immobilier parmi d'autres.
— Tu regrettes ? demanda Maya doucement.
— Non, dit Jack sans hésiter. Le chemin que je croyais vouloir prendre… il ne mène nulle part qui compte vraiment.
Maya s'approcha, posant son café sur le bord du bureau. Elle sentait la chaleur de sa présence, à quelques centimètres à peine, et pour la première fois elle ne recula pas mentalement.
— Tu sais, dit-elle, quand je suis revenue ici, je pensais que je faisais une faveur à une communauté qui m'avait tourné le dos. Mon père, cette maison, ce phare… tout ça n'était pour moi que du poids mort. Des souvenirs dont je devais m'occuper avant de repartir.
— Et maintenant ?
Elle regarda ses mains, puis releva les yeux vers lui.
— Maintenant, je me rends compte que c'est ici que j'ai appris à voir le monde. Mon père m'emmenait sur la jetée avant l'aube, il me parlait des courants, des marées, de la façon dont la mer raconte des histoires si on prend le temps de l'écouter. J'ai passé dix ans à vouloir oublier cette leçon. À croire que la science devait être froide, désincarnée.
Elle marqua une pause.
— Mais ce projet, ce phare, ces gens… c'est la même leçon, autrement. Tu ne peux pas protéger ce que tu ne comprends pas. Et tu ne peux pas comprendre ce que tu n'aimes pas vraiment.
Jack la regarda avec une attention totale. La lumière traversait la pièce, captant des poussières en suspension, et pour un instant, Maya pensa qu'il allait dire quelque chose d'important. Il fit un pas vers elle. Sa main se leva, hésita, puis s'approcha de son visage.
— Maya, je—
Le téléphone de Maya vibra sur le bureau. Elle se figea, la main de Jack suspendue entre eux. Tous deux regardèrent l'écran : Patricia O'Neil.
Maya décrocha, l'air presque embarrassé.
— Patricia. Oui, je t'écoute.
Jack recula discrètement, rattrapant son café. Il observait Maya dont le visage passa de la surprise à l'inquiétude.
— Quand ça ? … Et tu confirmes que le contenu du journal… ?
Elle écouta encore quelques secondes, puis ses yeux s'écarquillèrent. Elle raccrocha lentement.
— C'est ce que je craignais, dit-elle. J'ai trouvé le passage. Dans le journal d'Eleanor Whitmore. Une entrée datée de 1979, écrite sur un ton bien différent des autres pages. Elle y parle de la mort de son mari. Elle ne nomme pas directement le tueur, mais elle décrit une réunion sur la conserverie entre Roger Whitmore et le propriétaire de la société d'extraction de sable. Whitmore avait découvert qu'on déversait des déchets toxiques dans les marais autour du phare. Il s'est rendu là-bas, seul, pour exiger qu'ils arrêtent.
— Et il n'en est jamais revenu, compléta Jack.
— Eleanor écrit qu'elle sait qui est responsable. Mais elle a peur d'écrire le nom, même dans son journal intime. Elle dit pourtant que l'endroit garde le secret — « la terre sous le phare garde ce qu'on lui confie » — et qu'elle a fait ce qu'il fallait pour que la vérité survive.
Ils restèrent silencieux un long moment. Dans la pièce, on n'entendait que le tic-tac de la petite horloge en laiton sur l'étagère.
— La terre sous le phare, répéta Jack lentement. Le carnet de route des gardiens. Personne n'a lambrissé sous la lumière à la base de la tour ?
Maya releva la tête, l'idée s'allumant dans ses yeux.
— La dalle de pierre. À l'entrée du socle. La carte d'Eleanor ne montrait rien pour cette zone, je pensais que c'était simplement les fondations.
— Et si on a construit le phare sur un vieux cimetière de famille ? Des gardiens enterraient parfois leurs proches à proximité, mais Eleanor parle de la terre sous le phare littéralement.
Jack se pencha sur son téléphone, ouvrit la carte géoréférencée du site.
— Regarde. Le socle n'a jamais été fouillé. Les premiers plans de construction datent de 1847, mais il y a eu un ajout en 1880 — il est documenté que le phare a été surélevé de quatre pieds pour améliorer la portée du feu. Personne n'a jamais fait de relevé archéologique.
— L'excavation commence demain, dit Maya. On devait creuser autour du socle pour renforcer les fondations avant la restauration.
Le regard de Jack rencontra le sien.
— On devait projeter les fouilles vers l'est, vers la falaise. Personne ne pensait vérifier sous la tour.
— S'il y a quelque chose en dessous, dit Maya d'une voix lente, si Eleanor a vraiment enterré la vérité là-bas…
Elle attrapa son téléphone pour recomposer le numéro de Patricia.
— Mais il faut être prudents. Si Renfrew apprend qu'on fouille le socle, il comprendra qu'on cherche autre chose que des fondations. Et son avocat a déjà tenté d'envoyer la médiation au tribunal.
Jack saisit le marteau-piqueur manuel posé dans un coin de la pièce, utilisé pour les relevés préliminaires.
— On n'a pas besoin d'attendre demain. Le seul qui passe après le coucher du soleil, c'est le gardien — et c'est toi.
Maya hésita, puis un sourire incertain mais déterminé se dessina sur ses lèvres.
— On dirait que tu commences à adopter les méthodes locales.
— Il faut bien s'adapter, répondit Jack. Après tout, je viens de décider que je restais.
La complicité fugitive qu'ils avaient échangée quelques minutes plus tôt, à moitié interrompue, flotta à nouveau entre eux. Cette fois, c'est Maya qui fit un pas vers lui.
— Après l'excavation, dit-elle doucement. On aura peut-être un moment pour parler. Sans téléphones.
— Sans téléphones, répéta Jack en souriant.
Ils se mirent en route vers la sortie, emportant outils et lampes frontales. Le soleil était encore haut, mais à l'horizon, des nuages s'amoncelaient déjà au-dessus de la mer, annonçant la tempête qui couvrirait peut-être leurs mouvements — ou menacerait de révéler leur présence au pire moment.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.