Le Pain à la Lavande
Lire le chapitre 18: The Recipe Hunt
L'église Saint-Michel sentait la cire froide et l'encens fané. Clara poussa la lourde porte de chêne et resta un instant sur le seuil, laissant ses yeux s'accoutumer à la pénombre. Le soleil de midi, dehors, était aveuglant ; ici, tout n'était que silence et pierre usée.
Le billet froissé dans sa poche semblait peser une tonne. *Le mur du chœur. Cherchez ce qui ne devrait pas y être.*
Elle longea la nef centrale, ses pas résonnant sous la voûte. Personne. Ni fidèle, ni prêtre, ni touriste. Juste elle, et le poids du secret qui s'épaississait jour après jour depuis la mort de sa tante.
Le chœur s'ouvrait derrière une grille en fer forgé, laissée entrouverte. Clara se glissa à l'intérieur et leva les yeux. Le mur du fond, en pierre blonde de Provence, était nu à l'exception d'une petite niche abritant une vierge à l'enfant, fleurie de lavande séchée. Rien d'autre.
Elle commença par le bas, du bout des doigts, cherchant une pierre descellée ou une aspérité suspecte. Rien. Puis plus haut, autant qu'elle pouvait atteindre. Toujours rien. Elle recula, frustrée, les mains sur les hanches.
— Vous cherchez quelque chose ?
Elle sursauta. Un homme se tenait dans l'allée centrale, tout en noir, coiffé d'un béret. Il avait ce visage buriné des gens qui ont passé leur vie dehors, et des yeux d'un bleu presque transparent qui semblaient avoir tout vu et ne plus s'étonner de rien.
— Je… non, non, je visitais, dit Clara.
— On ne visite pas en tâtant les murs du chœur, répondit-il avec un accent qui n'était pas tout à fait français. Vous êtes la nièce d'Élise.
Elle ne demanda pas comment il savait. Depuis une semaine, tout le village connaissait son nom.
— Oui. Et vous, vous êtes ?
— On m'appelle Pierre. Marcel m'a envoyé.
Clara sentit son cœur accélérer. Marcel. Le vieux livreur à la retraite qui lui avait confié une poudre mystérieuse et parlé d'une page arrachée du carnet de sa tante. Elle se souvint alors : Marcel avait dit qu'il avait besoin de temps pour retrouver quelqu'un. Ce quelqu'un se tenait devant elle.
— Marcel vous a demandé de me parler ? De quoi ?
Pierre s'approcha, jeta un coup d'œil vers la nef vide comme pour vérifier qu'ils étaient seuls, puis s'accroupit devant le mur du fond. Il tapota une pierre, à hauteur de genou, qui semblait identique à toutes les autres.
— Votre tante n'était pas seulement une bonne boulangère. C'était aussi une femme discrète. Très discrète. Elle cachait des choses ici, quand elle avait besoin que personne ne les trouve.
— Le carnet, dit Clara. La page manquante du carnet.
Pierre hocha lentement la tête. Il sortit un couteau pliant de sa poche et en glissa la lame entre la pierre et son voisinage. Il y eut un bruit sec, presque imperceptible, et un bloc se détacha avec un grincement mauvais. Pierre tira, révélant un renfoncement sombre dans l'épaisseur du mur.
Clara retint son souffle. Elle s'accroupit à côté de lui, tendit la main. Le renfoncement était vide.
— Non, murmura-t-elle. Non, il est vide.
Pierre soupira, remit la pierre en place avec une dextérité qui disait qu'il avait fait ce geste bien des fois.
— Il y a quelque temps que quelqu'un est passé ici. Récemment, même. La poussière ne s'est pas encore reformée.
Clara pensa aux notes glissées sous sa porte, sous son essuie-glace. Aux invitations insistantes à suivre des indices. L'interloper les guidait, certes — mais il jouait avec de l'avance.
— Qui d'autre savait que c'était là ? demanda-t-elle.
Pierre haussa les épaules. — Personne, à part moi et Élise. Et j'ai jamais parlé à personne. Mais votre tante, elle avait peur. À la fin, elle m'a demandé de veiller. De veiller sur la page et sur le reste.
— Elle vous les a donnés à vous ?
Pierre secoua la tête. — Elle m'a demandé de veiller, c'est tout. La page, elle ne me l'a jamais confiée. Elle m'a seulement dit où elle était, au cas où. Et ce qu'elle me disait, c'est que si quelqu'un la cherchait un jour, c'est qu'Élise elle n'était plus là pour la garder elle-même.
— Mais elle est vide, insista Clara. La page n'est plus là.
Pierre se releva avec un petit bruit d'arthrite. Il la regarda, et quelque chose dans son regard se fit plus grave.
— La page, elle a peut-être voyagé. Élise, à la fin, elle était malade. Elle savait qu'elle partait. Elle m'a dit, une fois : « Pierre, si jamais on me vole ma recette, il faut pas chercher les voleurs. Il faut chercher ceux qui en ont hérité. »
— Hérité ?
Il acquiesça. — Elle avait des amis ici. Des gens qui comptaient pour elle. Des gens à qui elle faisait confiance pour finir ce qu'elle ne pourrait pas finir. La page — la partie manquante de son carnet — elle aurait pu la laisser chez quelqu'un. Pas cachée. Donnée.
Clara serra les poings. — Donnée à qui ?
Pierre la considéra un long moment. Ses yeux clairs semblaient peser, mesurer, juger. Puis il murmura :
— Il y avait un homme, dans le village. Il travaillait au four de Marcel, avant. Un apprenti. Il aidait Élise le matin, quand elle manquait de bras après le départ de son mari.
— Julien ? demanda Clara, le cœur soudain serré.
Pierre secoua la tête avec un petit rire. — Julien était pas né, ma petite. Non. Avant. Beaucoup avant. Un homme qui aimait Élise, je crois. Un amour de jeunesse que le temps avait tourné en amitié, sans que personne y perde rien.
— Il habite toujours ici ? Il est ?
— Mort. Il y a dix ans.
Clara ferma les yeux. Encore une impasse. Elle sentait le temps filer entre ses doigts : la critique, la boutique, le pain de mémoire. Et maintenant ce mystère qui se dérobait à chaque fois qu'elle croyait le toucher.
Pierre, la voyant déçue, ajouta d'une voix plus douce :
— Mais mort ou pas, sa famille est restée. Il a légué ses affaires à son fils. C'est le notaire du village qui a les inventaires. Si quelqu'un a trouvé une page de carnet parmi des objets, il le saurait.
Le notaire. Bien sûr. Maître Alibert — celui-là même qui avait géré l'héritage d'Élise, qui lui avait remis la clé rouillée de la boutique et le dossier de transfert de 1992.
Clara se releva, époussetant la poussière de ses genoux.
— Merci, Pierre. Je dois y aller.
Il la laissa partir sans la retenir. Mais au moment où elle passait sa porté du chœur, sa voix arriva dans son dos, raisonnante :
— Méfiez-vous du notaire.
Elle se retourna. Son regard était devenu dur.
— Pardon ?
— La page, Élise ne me l'a jamais montrée entière. Mais elle m'a dit, une fois, qu'il y avait dans son carnet une chose que certains préféreraient ne jamais voir en écrit. Elle disait que les écrits restent, madame. Et que certains avaient tout intérêt à ce que les écrits disparaissent avant d'avoir besoin de les lire.
Le cœur de Clara manqua un battement. Les écrits restent. La clé rouillée. Le transfert de propriété. Le secret que le père de Julien gardait. Et quoi d'autre ? Combien de couches ce mystère avait-il encore ?
Elle quitta l'église sans dire un mot, la tête pleine de questions.
Dehors, la lumière du Midi l'éblouit. Elle mit une main en visière et longea la placette. Le bureau du notaire se trouvait au premier étage d'une ancienne maison médiévale, à deux pas de la mairie. Elle y était allée une fois, la première semaine, pour signer les papiers de l'héritage.
Elle poussa la porte. Une secrétaire d'un certain âge la regarda entrer par-dessus ses lunettes demi-lunes.
— Mademoiselle Ashworth, dit-elle sans la moindre surprise. Maître Alibert vous attend.
Clara resta figée. — Il m'attend ?
La secrétaire eut un sourire mince. — Il a dit que vous viendriez aujourd'hui. Avant midi. Il est onze heures quarante.
Sous le regard de la femme, Clara monta l'escalier étroit, la gorge sèche. Elle poussa la porte capitonnée du cabinet. Maître Alibert — soixante ans, cheveux blancs, costume impeccable — se leva de son fauteuil en cuir. Il ne souriait pas. Il tenait dans ses mains un vieux carnet à couverture marron, fermé par un ruban de soie décoloré.
Le carnet d'Élise. Celui qui était censé être dans la boutique.
— Asseyez-vous, mademoiselle Ashworth, dit-il posément. Nous avons des choses à nous dire.
Il déposa le carnet sur son bureau, face à elle.
Le cœur de Clara se mit à tambouriner. Voilà donc où il était. Voilà donc pourquoi elle n'avait pas pu le trouver.
— Où l'avez-vous eu ? demanda-t-elle, la voix enrouée.
Alibert croisa les mains sur son bureau. Il la regarda un long moment avant de répondre, comme s'il pesait chaque mot.
— Votre tante me l'a confié le jour de sa mort. Elle m'a fait promettre de ne le rendre qu'à la personne qui mériterait de le lire.
Clara sentit un frisson lui parcourir l'échine.
— Et comment savez-vous que je la mérite ?
Le notaire inclina la tête, et un demi-sourire passa sur ses lèvres.
— Parce qu'il y a une heure, Pierre est venu me prévenir qu'une jeune femme cherchait une page perdue dans le mur d'une église. Et parce que cette même jeune femme a survécu à la fournée de ce matin malgré le sabotage qu'on lui préparait.
Clara sursauta. — Quoi ?
Alibert glissa un doigt sous le ruban de soie.
— Votre eau de source, mademoiselle. Celle que vous aviez réservée pour demain. Quelqu'un s'est introduit dans votre réserve la nuit dernière et a remplacé le contenu par de l'eau de javel.
La pièce sembla se refroidir. Clara resta sans voix.
Alibert enchaîna, sans changer de ton :
— Pierre veille sur vous. C'est ce qu'il a toujours fait, depuis qu'Élise le lui a demandé. Et maintenant, moi aussi je vais faire ce qu'elle m'a demandé.
Il poussa le carnet vers elle.
— Prenez-le. Lisez-le. Et cette fois, ne le quittez plus jamais des yeux.
Clara tendit la main, les doigts tremblants. Elle rencontra la couverture de cuir usé, tiède sous ses doigts. Un poids. Une promesse. Une responsabilité.
Elle le serra contre elle, et dans le silence du cabinet notarial, sous le regard pesant d'Alibert, elle sut que rien, dans cette affaire, ne serait jamais aussi simple que la note le prétendait.
La personne qui voulait l'amuser, Adèle Chenal, l'eau de javel, la clé rouillée, la dette cachée depuis 1992 — tout cela n'était que la surface. Il restait à découvrir ce qui se cachait dessous. Et c'était là, peut-être, à l'intérieur de ce carnet, qu'elle allait enfin le trouver.
Il lui restait douze heures avant le lever du jour. Et un premier pain à réussir.
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